Après Charlie, après le 13 novembre : Pourquoi je ne serai jamais patriotard

Les tueurs [du 13 novembre à Paris] sont des agents du totalitarisme. Contre eux, pas de pitié. Contre eux, s’il le faut, des armes. Mais pas question de faire semblant de défendre un monde condamné, qui nous enfonce dans une crise sans issue. Il faut penser et repenser. Il faut agir et réagir. Mais pas avec n’importe qui.

La réunion allait se terminer, car les frères Kouachi s’apprêtaient à nous tuer. Mais par une coïncidence digne d’Alexandre Dumas, nous avons eu le temps de nous engueuler une dernière fois, à propos des djihadistes français. Autant que je puisse m’en souvenir, deux partis s’opposaient. Je revois mon pauvre cher Tignous s’emporter, s’empourprer. Il défendait l’idée que nous étions bel et bien responsables de l’apparition du monstre. Les banlieues n’étaient-elles pas devenues des lieux d’infamie et de relégation ? Avions-nous fait ce qu’il fallait ?

Mon pauvre cher Bernard Maris l’avait alors envoyé promener. Mais enfin, bordel, la France n’avait-elle pas donné beaucoup de son temps, de son énergie, de son argent aux cités-ghettos ? Qu’aurait-il fallu faire de plus, merde alors ? Quant à moi, j’ai simplement dit que j’en avais plus que marre de chercher des explications si filandreuses qu’elles valaient excuse. Hitler comme Staline, Gengis Khan comme Torquemada ont eu leurs problèmes, ainsi que beaucoup d’autres. Et alors ? Ensuite, Tignous et Bernard ont été massacrés sur place, j’ai pris trois balles, et le monde a paru changer de base.

Dix mois plus tard, je reprends mon propos. Il arrive un moment où l’on juge les actes, sans se soucier du reste. En tout cas, sans se laisser aveugler. Les attaques islamistes, à Paris comme à Bagdad ou Alep, sont la pointe avancée d’un totalitarisme nouveau, qui entend régner des siècles – tel le Reich de 1 000 ans – sur des sociétés démantibulées par la terreur. La première des réponses doit être de nommer le phénomène, sans se contenter de formules éculées sur la barbarie, ou même « l’islamofascisme ». Et l’ayant fait, il faut au plus vite unir, et combattre. On n’abat une muraille totalitaire qu’avec des instruments plus puissants qu’elle. Dont des armes, assurément.

L’union, mais avec qui ? De ce point de vue, l’histoire récente se montre troublante. Nul n’a vraiment vu en temps réel – pas même ses opposants – la nature profonde du fascisme hitlérien. Et bien des gauches françaises ont longuement cheminé avec le stalinisme, qu’il soit de Moscou, de Pékin ou de La Havane. Cette innommable perte de temps a permis au poison de se répandre bien au-delà des territoires où l’on aurait dû le confiner, de gré ou de force. De force ? La France redécouvre après 70 ans paisibles – du moins ici – que l’Histoire des hommes est le plus souvent tragique. Et qu’il faut parfois, comme aujourd’hui, accepter des batailles meurtrières pour éviter des guerres bien plus dévastatrices.

L’union, mais avec qui ? La question est redoutable. Et légitime. Hitler aurait-il été vaincu sans l’alliance avec Staline, qui aura servi, au passage, à légitimer le grand Assassin du Kremlin ? Au reste, ne serait-ce pas plutôt aux victimes des deux brasiers de répondre ? En France même, la résistance antifasciste n’a-t-elle pas rassemblé staliniens, gaullistes et chrétiens ? Le glorieux Conseil national de la résistance (CNR) est issu en droite ligne de ce salmigondis, ce qui fait réfléchir.

Comment oublier pourtant, fût-ce un instant, les montagnes de cadavres des aventures coloniales ? Même après la guerre contre le pire, même après 1945, la France « de gauche » a lancé ou couvert d’infernales tueries contre les Insoumis des colonies. En Algérie, à Madagascar, au Vietnam, au Cameroun, et dans bien d’autres lieux. Combien de martyrisés au napalm ou à la mitrailleuse lourde ? Combien de gosses, combien de femmes, combien de familles ? Comment oublier un instant notre indifférence aux morts récentes de l’Afghanistan ou de la Syrie ? Le « miracle » de ces drones, actionnés depuis de confortables bureaux de Washington ou de Paris-sur-Seine ? Comment oublier un instant ce crétin de Sarkozy partant mettre le feu en Libye, et toujours prêt à recommencer ailleurs, comme l’ont fait en Irak W. Bush et sa petite bande criminelle ?

Faire partie de la grande parade patriotique qui se profile sur fond bleu horizon ? Tout bien pesé, je n’en serai pas. Si les djihadistes frappent avec autant de haine et de réussite, c’est aussi parce que notre monde se décompose. Et à quelle vitesse ! Les innombrables promesses universalistes faites depuis deux siècles, tantôt à droite, tantôt à gauche, n’illusionnent plus personne. Sur cette Terre qui rétrécit à mesure que flambent les réseaux électroniques, les limites physiques sont atteintes. Jamais les gueux ne profiteront des douteux bienfaits de notre hyperconsommation de biens matériels. Il y faudrait trois, quatre ou cinq planètes, ce qui ne semble pas envisageable. Si ?

Malgré la confusion des âmes, qui ne sent que nous vivons les derniers jours de Pompéi ? À elle seule, l’angoissante crise climatique – après 10 000 ans de relative stabilité – rebat toutes les cartes. Aucune barrière policière, quelles que soient les sinistres enthousiasmes lepénistes, ne retiendra longtemps les flots de réfugiés écologiques, qui se comptent déjà par dizaines de millions. Croit-on sérieusement que la jeunesse du Maghreb – simple exemple parmi bien d’autres – restera longtemps à sa place, sans avenir, sous un soleil de feu et de mort ?

Les nombreux François Hollande de notre si petit univers politique n’ont rien à proposer que la poursuite d’une course sans but ni fin prévisible. Celle de la grande bataille pour la possession de colifichets de toute sorte. Il faudrait, d’après nos maîtres provisoires, travailler, suer, éventuellement tuer pour acheter et racheter des objets inutiles qui contribuent en retour à la destruction du monde et de ses écosystèmes. Cette atroce maladie mentale est une manière de prôner la guerre de tous contre tous. Ou plus exactement la guerre d’un Occident pensé comme un réduit, qu’il faudrait défendre par les barbelés et les drones contre des hordes se pressant aux frontières.

S’il s’agit de tenir vingt ou quarante ans, le temps de mourir soi-même de vieillesse, c’est peut-être jouable. Mais il faudra alors s’allier au pire, et jouer les soutiers des sombres crapules du Front National. Si l’on veut en revanche parler demain au Sud, avec quelque chance d’y être entendu, il faut s’atteler dans la plus extrême des urgences à une révolution morale et politique. Et cette dernière ne pourra être qu’écologique, clamant l’évidente nécessité du Grand partage des espaces et des biens entre tous les hommes, toutes les bêtes, toutes les plantes.

Cela semblera grotesque à ceux qui n’ont jamais éprouvé la puissance des rêves humains. Et ils sont nombreux. Mais à ce compte-là, que penser de ces milliers de valeureux qui préparèrent dans l’ombre, au péril de leur liberté et de leur vie, notre grand soulèvement démocratique de 1789 ? Combien de colporteurs sur les routes, pour combien de libelles distribués clandestinement ? Notre XVIIIe siècle n’aurait évidemment pas connu la fin des privilèges sans ces combattants de la nuit, sapant année après année le mythe d’une royauté de droit divin.

D’évidence, le souffle historique venu de ces folles années est désormais épuisé. Et je gage qu’une partie de la terrible puissance des tueurs djihadistes n’est que le pendant de notre si grande soumission au règne de la marchandise. Sommes-nous déjà morts ? C’est bien possible. Si non, mettons-nous debout, face au crime et face à l’avenir. Nous devons mobiliser la meilleure part de nous-mêmes et imposer enfin des valeurs telles qu’aucune kalachnikov ne leur soit supérieure. Cela vaut la peine de penser. Et d’agir.

Fabrice Nicolino