Six pistes de réflexions sur l’engagement actuel à la solidarité internationale

Intervention au Séminaire des dix ans d’Echanges et Partenariat les 3 et 4 juillet 2015 sur les nouvelles formes de l’engagement : l’engagement dans la solidarité internationale.


Echanges et Partenariat

Séminaire des dix ans, 3 et 4 juillet 2015

Les nouvelles formes de l’engagement
L’engagement dans la solidarité internationale

A l’occasion des dix ans d’Echanges et Partenariat, un des thèmes retenus était celui de l’engagement dans la solidarité internationale. Voici six pistes de réflexions qui ont été proposées sur l’engagement dans la solidarité internationale.

 L’engagement à la solidarité internationale concerne toutes les sociétés

Echanges et Partenariat fait le pari du renouvellement générationnel de l’engagement dans la solidarité internationale.

Quand nous parlons de solidarité internationale, nous envisageons un engagement dans toutes les sociétés. Du point de vue de l’échange et du partenariat, il s’agit aussi bien des sociétés de départ que des sociétés d’arrivée.

De ce point de vue la différenciation entre sociétés du Nord et sociétés du Sud n’est plus suffisante. Bien sûr, la représentation Nord – Sud reste pertinente pour tenir compte des formes de domination géopolitique et de l’inachèvement de la décolonisation. Un peu comme la représentation tiers-mondiste a gardé de sa pertinence tout en étant déplacée par la représentation Nord-Sud. Ou, avant elle, la représentation pays colonisés – pays colonisateurs qui conserve toujours une forme de pertinence. Une nouvelle représentation, plus globale est en gestation. Il y a aujourd’hui de manière plus forte, un Nord dans les pays du Sud et un Sud dans les pays du Nord. L’articulation entre les dimensions sociales, géopolitiques et culturelles est en redéfinition.

Quand nous parlons de nouvelles générations, ce n’est pas uniquement une question d’âge ou de démographie. Ce sont des nouvelles générations d’un point de vue culturel. Chaque génération est porteuse d’une nouvelle culture qui caractérise les formes d’engagement. L’engagement permet de repenser l’espace politique dans chaque société et dans le monde.

Pour ceux qui participent à la réflexion sur les formes d’engagement, je propose de distinguer deux périodes précédentes qui correspondent à deux cultures.

Dans les années 70 et 80, la culture de l’engagement à la solidarité internationale a été marquée par la suite de la décolonisation. Elle a été menée en liaison et opposition avec le mouvement humanitaire et les ONG. La maison d’associations dans laquelle nous sommes aujourd’hui, le CICP (Centre International de Culture Populaire), créé en 1977 en tant que Centre Anti-impérialiste en est assez représentatif.

Dans les années 90 et 2000, la culture de l’engagement à la solidarité internationale a été marquée par la contestation de la mondialisation capitaliste et par l’altermondialisme. Le processus des forums sociaux mondiaux en est assez représentatif.

Quelles sont aujourd’hui les nouvelles formes d’engagement qui se dégagent ?

 L’engagement est d’abord culturel

Le choix de l’engagement est pour une large part individuel. Il s’inscrit aussi dans une démarche collective. Le rapport entre individuel et collectif est au cœur de l’engagement. Une nouvelle génération s’impose dans l’espace public à travers les mouvements qui ont constitué les forums sociaux mondiaux et qui se renouvelle à travers les mouvements qui caractérisent le nouveau cycle de luttes et de mobilisations qui se dégage depuis 2011 ; le renversement des dictatures, les indignés, les occupy, les carrés rouges, les taksims, etc.

Comme nous l’avons dit, il ne s’agit pas tant de la jeunesse définie comme une tranche d’âge que d’une génération culturelle qui s’inscrit dans une situation et qui la transforme. Cette génération est plus directement inscrite dans l’espace du monde, dans un espace international. Elle met en évidence les transformations sociales profondes liée à la scolarisation des sociétés qui se traduit d’un côté par l’exode des cerveaux, de l’autre par les chômeurs diplômés. Les migrations relient cette génération au monde et à ses contradictions en termes de consommations, de cultures, de valeurs. Elles réduisent l’isolement et l’enfermement des jeunesses. Les chômeurs diplômés construisent une nouvelle alliance de classes entre les enfants des couches populaires et ceux des couches moyennes. Les nouveaux mouvements étudiants dans le monde marquent la faillite des systèmes éducatifs à l’échelle mondiale. D’une part, le néolibéralisme a rompu la promesse de lier l’éducation au plein emploi et le lien entre le bien vivre et la consommation. D’autre part, le surendettement, notamment celui des étudiants, a violemment précarisé les nouvelles générations.

Cette nouvelle génération construit par ses exigences et son inventivité, une nouvelle culture politique. Elle enrichit la manière de relier les déterminants des structurations sociales : les classes et les couches sociales, les religions, les références nationales et culturelles, les appartenances de genre et d’âge, les migrations et les diasporas, les territoires. Elle expérimente de nouvelles formes d’organisation à travers la maîtrise des réseaux numériques et sociaux, l’affirmation de l’auto-organisation et de l’horizontalité. Elle tente de redéfinir, dans les différentes situations, des formes d’autonomie entre les mouvements et les instances politiques. Elle recherche des manières de lier l’individuel et le collectif. C’est peut-être à ce niveau que les réseaux sociaux divers portent de nouvelles cultures, à l’instar des collectifs de logiciels libres capables de mener collectivement des luttes offensives tout en sauvegardant jalousement l’indépendance des individualités. La réappropriation de l’espace public est une revendication de souveraineté populaire. Les places renouvellent les agoras. On occupe et on échange, non pas pour le vote, toujours important mais rarement suffisant. Ce n’est pas un changement du rapport au politique mais un processus de redéfinition du politique.

 L’engagement s’inscrit dans les nouvelles formes de luttes et de mobilisations

Le choix qui a été mis en avant est celui des mouvements sociaux et citoyens. C’est la manière de concrétiser les différentes notions en discussion : les associations, les sociétés civiles, l’affirmation du non-lucratif et du non-gouvernemental, l’économie sociale, solidaire et participative. Les mouvements introduisent l’idée d’une évolution dynamique, d’une action politique et d’une continuité historique. Chaque mouvement combine une affirmation programmatique, des bases sociales et des actions de terrain, une mobilisation et des luttes, une élaboration et des propositions. L’engagement dans un mouvement relie les pratiques et les théories et redéfini le collectif.

Les rapports entre les mouvements sont fondés sur l’égalité et le respect de la diversité. C’est une approche théorique qui doit beaucoup au mouvement des femmes. Par rapport aux droits civiques, le mouvement des femmes a été accusé de diviser le peuple. Par rapport aux droits économiques, il a été interpellé comme devant donner la priorité à la contradiction principale. Par rapport à la décolonisation, l’indépendance devait permettre de tout régler. Les mouvements de femmes ont affirmé qu’elles n’étaient pas une contradiction secondaire et qu’elles ne subordonneraient pas leur lutte à une autre. A leur suite, tous les mouvements ont affirmé la légitimité de leurs luttes comme de toutes les luttes contre toutes les oppressions.

La forme de l’engagement de solidarité internationale est le partenariat. Le partenariat est conçu comme une valeur et une pratique. Le pari du partenariat est de construire des rapports d’égalité en partant de situations inégales. La carte des partenariats permet à Echanges et Partenariats de construire la carte des mouvements et de leurs relations.

 L’engagement explore les nouvelles radicalités

Dans tout engagement, il y a une recherche de dépassement. De dépassement de soi et du monde. L’engagement conduit naturellement à une réflexion sur la radicalité. Comment se définissent aujourd’hui les nouvelles radicalités ?

Certains mouvements sont porteurs des nouvelles formes de radicalité, au niveau des thèmes qu’ils mettent en avant, des mots d’ordre, des formes de luttes, de leur communication. Par exemple, dans la nouvelle période, on peut citer les indignés, les occupy, les mouvements pour l’urgence climatique, les mouvements contre les gaz de schistes, les faucheurs d’OGM, les faucheurs de chaises des banques, les ZAD ou zones à défendre, l’accaparement des terres, l’extractivisme, etc.

Certains mouvements font le lien entre les nouvelles formes de radicalité et les mouvements qui composent les forums sociaux. Par exemple, La Via Campesina, No Vox, Migreurop, les Forums contre les grands travaux inutiles imposés, les mouvements contre l’urbanisme des grands événements, etc.

Tous ces mouvements ont en commun, dans leur conception de la radicalité, le recours à des formes de désobéissance individuelle et collective, ainsi que des méthodes qui relèvent de la non-violence active.

Une des figures de l’engagement radical, qui relie les nouveaux rapports entre individuel et collectif, c’est celui des lanceurs d’alerte. Par exemple Snowden qui, dans sa situation, s’engage radicalement dans une perspective collective. Le collectif se construit à partir de l’engagement individuel.

 L’engagement doit s’inscrire dans les stratégies des mouvements

L’engagement doit s’inscrire dans la stratégie du mouvement auquel on participe. La stratégie permet de relier l’urgence au projet de transformation. L’urgence, c’est-à-dire en situation, l’amélioration des conditions de vie des couches populaires, la dignité, le respect des libertés, la justice. Le projet de transformation, c’est la conception par le mouvement de la transition sociale, écologique, démocratique, géopolitique. Les mouvements aujourd’hui s’interrogent sur leur stratégie. C’est ce qui leur permet de définir ce qu’ils attendent de la solidarité internationale et comment ils s’y inscrivent. C’est ce qui permet aussi de définir les attentes par rapport au partenariat, aux échanges et à l’engagement des volontaires.

Les modalités de mise en œuvre de la stratégie comprennent : les luttes et les résistances ; l’élaboration ; la revendication de politiques publiques fondées sur l’égalité ; les alternatives concrètes.

Dans les programmes qui sont suivis pour les partenariats, une thématique est poursuivie et donne lieu à une capitalisation. Par exemple, pour Echanges et Partenariat, les migrations, les travailleurs saisonniers agricoles, les interventions urbaines, les rencontres internationales, etc. L’engagement passe alors par la capacité de relier le professionnel et le militant sur des thématiques données. Et de relier aussi le local et le global, le théorique et le pratique.

Dans l’engagement, on cherche à privilégier le cheminement et l’exploration sur les certitudes. Dans l’engagement, on ne cherche pas à assimiler et à rendre identique, on cherche des solutions nouvelles et on prend des libertés en fonction des situations. On accepte l’idée du risque. Comme le dit si bien Marc-Alain Ouaknin, « le chemin c’est le risque, ne demande pas ton chemin à quelqu’un qui pourrait le connaître, tu risquerais de ne pas te perdre ». La formation est réciproque et ne cherche pas à subordonner et à conserver. Alessandra a cité un beau proverbe napolitain : « je dois t’apprendre, puis je dois te perdre ! »

 L’engagement réinvente le politique

L’engagement est politique. C’est en soi un acte profondément politique, celui de se lancer dans le changement de la cité, de la société. Encore plus si on se donne comme objectif l’engagement dans la solidarité internationale qui se situe dans le projet de changement de la société mondiale. Le politique ne se restreint pas aux partis. Une des questions posées est celle du rapport entre les mouvements, les partis et les gouvernements.

Le politique est marqué par des bouleversements profonds. Les rapports de production n’ont pas changé de nature, mais nous vivons des mutations liées aux cultures qui portent les nouvelles technologies, particulièrement le numérique et les biotechnologies. Les modes de pensée sont bouleversés par la révolution écologique. La révolution majeure des droits des femmes, au-delà des réactions violentes qui la rejettent, commence à peine un bouleversement incroyable des sociétés. C’est la réinvention de la démocratie qui est au cœur des mutations et des interrogations. La démocratie économique et sociale reste un préalable. Elle est à inventer. Il est clair que la démocratie ne se résume pas au marché, mais il apparaît aussi que l’Etat ne suffit pas à définir le contraire du marché et à garantir la démocratie. La démocratie culturelle et politique nécessite la réinvention du politique.

Dans tous les mouvements, une revendication s’affirme : le rejet de la corruption. La défiance par rapport aux partis et aux formes traditionnelles du politique s’exprime par la condamnation systématique de la corruption systémique. La fusion entre le politique et le financier corrompt structurellement la classe politique dans son ensemble. Le rejet de la corruption va au-delà de la corruption financière ; il s’agit de la corruption politique. Elle est visible dans les politiques imposées et dans le mélange des intérêts. Comment faire confiance quand ce sont les mêmes, avec parfois un autre visage, qui appliquent les mêmes politiques, celles du capitalisme financier. La subordination du politique au financier annule le politique. Elle remet en cause l’autonomie de la classe politique et la confiance qui peut lui être accordée.

La radicalité ne signifie pas automatiquement une avancée progressiste. Il faut prendre en compte la droitisation des sociétés. La montée des courants fascistes, d’extrême droite et populistes réactionnaires est sensible et reprend parfois des formes des mouvements d’émancipation. Elle prend d’ailleurs des formes différentes avec le néo-conservatisme libertarien aux Etats-Unis, les diverses formes de national-socialisme en Europe, le jihadisme armé au Moyen-Orient, le hindouisme extrémiste en Inde etc. Dans plusieurs des nouveaux mouvements, la gauche classique est battue en brèche et des courants de droite paraissent quelquefois imposer leurs points de vue. Dans leur ensemble toutefois, les mouvements portent la contestation de l’ordre dominant et une volonté d’émancipation. La différenciation est relativement simple, passée les premiers effets de surprise. Ce qui différencie les mouvements, c’est l’orientation stratégique : l’accès aux droits pour tous et l’égalité des droits.

Les mouvements sont spontanés, radicaux, hétérogènes. Certains affirment que ces mouvements ont échoué parce qu’ils n’auraient pas de perspective ou de stratégie et qu’ils ne se sont pas dotés d’organisation. Cette critique mérite d’être approfondie. Elle n’est pas suffisante quand on sait que le plus vieux de ces mouvement a quatre ans. Les mouvements ne rejettent pas toutes les formes d’organisation ; ils en expérimentent des nouvelles. Celles-ci ont démontré leur intérêt dans l’organisation des mobilisations, la réactivité aux situations et l’expression de nouveaux impératifs. La question des formes d’organisation par rapport au pouvoir est à l’ordre du jour.

Gustave Massiah