La Bombe, 193 essais et Tahiti : quand le danger nucléaire se marie au néocolonialisme français

Enfin ! Après des dizaines d’années de dénégations, sous la pression des associations et de l’opinion publique tahitienne, François Hollande vient de reconnaître dans un discours à Tahiti l’impact environnemental, sanitaire et les bouleversements sociaux entraînés par les essais nucléaires français dans le Pacifique... Mais cette reconnaissance s’est accompagnée d’un éloge de la « force de dissuasion » qui permettrait prétendument à la France « d’’être une nation pleinement indépendante et de se faire entendre partout et de pouvoir… contribuer à la paix ».

Entre 1966 et 1996, 193 essais nucléaires ont eu lieu sur les atolls de Mururoa et de Fangataufa. Des centaines de retombées radioactives ont été identifiées. Pourtant, seules 19 victimes ont été indemnisées sur les 1 024 dossiers déposés. La loi Morin de 2010 y met des conditions le plus souvent impossibles à remplir.

En fait, il n’y a pas que les contaminations : avec les essais nucléaires, la France a bouleversé l’économie et la société polynésiennes. La mise en place du centre d’expérimentation du Pacifique a entraîné une croissance artificielle et des créations d’emplois qui ont favorisé des mouvements de population vers Papeete et le déclin des activités traditionnelles. La fermeture du centre a donc été une catastrophe économique. Et la « dette nucléaire », une rente annuelle accordée par l’État depuis la fin des essais en 1996 a vu son montant réduit à plusieurs reprise.

Avant les campagnes d’essais, le pouvoir gaulliste avait réprimé le mouvement d’émancipation du peuple tahitien dont le principal dirigeant Pouvanaa a Oopa a passé huit ans en prison, et quinze ans sans pouvoir retourner à Tahiti. Le pouvoir politique local a longtemps été exercé par un politicien chiraquien anti-indépendantiste et ultra-corrompu, Gaston Flosse, en cheville avec les oligarchies locales.

« Les essais nucléaires ont contaminé le Pacifique et causé des dommages environnementaux irréversibles, mais ils nous ont aussi enfermés dans une terrible logique de soumission économique et culturelle à l’égard de la France, dont nous n’arrivons pas à sortir », souligne dans Mediapart le militant antinucléaire Roland Oldham. Le gouvernement français doit satisfaire réellement aux revendications sur les victimes de contaminations et la prise en charge de toutes les conséquences des essais. Au-delà, c’est le peuple polynésien qui devra prendre son destin en main pour briser la logique néocoloniale.

Henri Wilno