LGBT+phobie : True colors – De quoi Orlando sera-t-il le symbole ? « Orlando nous dit : vous ne serez en sécurité nulle part »

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Ce 12 juin 2016, Omar Mateen a tué 49 personnes au Pulse, boîte de nuit LGBTIQ d’Orlando, lors d’une soirée spéciale latinXs, introduite par des perfomers trans.

L’écrasante majorité des victimes sont des personnes non-blanches ; latinXs et noires.

Alors qu’Omar Mateen a prétendu avoir des motivations islamistes, ses propos dénotaient une méconnaissance crue des courants islamistes et un discours superficiel. Sa fréquentation antérieure du bar et d’une appli de rencontre gay ont conduit certain-e-s à supposer son orientation sexuelle, ce que rien ne vient confirmer - ces pratiques pouvant dénoter “simplement” une obsession et/ou une préméditation.

A ce jour, la tuerie d’Orlando est le pire massacre de personnes LGBTIQ en Occident depuis la Seconde Guerre Mondiale. C’est aussi, sur la même période, la fusillade la plus meurtrière de l’Histoire des Etats-Unis. Autrement dit, la fusillade la plus meurtrière de l’Histoire des Etats-Unis depuis plus de 70 ans s’est abattue sur des LGBTIQ non-blanc-he-s. Hétéropatriarcat et racisme.

Je ne reviendrai pas sur les tentatives de récupération raciste, islamophobe, réactionnaire et impéraliste de cette tuerie. Ni sur le fait que cet individu est considéré comme représentatif de l’Islam alors que les fascistes blancs qui attaquent les Plannings familiaux et tuent des parlementaires seraient des “déstabilisés” et des “loups solitaires”. D’autres l’ont fait, largement et mieux que moi.

Je voudrais revenir sur ce qu’Orlando signifie pour nous, LGBTIQ, et sur ce qu’il signifiera.

Orlando court d’abord le risque d’être whitewashé , comme cela a été le cas lors du récent film sur Stonewall. Gageons qu’Hollywood ne tardera pas à sortir un film sur ce drame, puisqu’il semble que ce soit la façon états-unienne de gérer les traumatismes collectifs et de générer une Histoire collective lisse et brutalement homogénéisée.

Ce sera donc à nous, LGBTIQ, de conserver et diffuser, dans notre mémoire collective, la réalité des faits. Qu’Orlando n’a pas été un massacre de jeunes et beaux gays blancs mais de tout le spectre LGBTIQ - et très majoritairement noir et latino.

C’est une responsabilité collective.

A nous, aussi, LGBTIQ de lutter en interne à nos communautés contre la tentation de l’islamophobie et du racisme. Que ce massacre ne soit pas utilisé comme constant exemple d‘une virulence plus forte de l’homophobie chez les personnes de culture musulmane. En France, il est assez facile de rappeler les manifs monstres sponsorisées par l’Eglise catholiques lors de l’ouverture du mariage pour tou-te-s.

Mais ce que signifie Orlando, pour nous, est plus profond, et pour cela il faut rappeler ce que représentent pour nous les lieux de sociabilité dont le Pulse fait partie.

Il est courant de représenter la communauté LGBTIQ comme un rassemblement de fêtard-e-s, de personnes dont le mode de vie est basé sur la défonce, la danse et la consommation - de biens, d’alcool, de sexe.

Nous sommes aussi trop bruyant-e-s, trop coloré-e-s, trop plein de paillettes et de plumes. Divertissant-e-s, oui, mais seulement ponctuellement.

Nombre d’entre nous s’insurgent contre ces clichés et en provoquent d’autres en retour. Le refus de s’inscrire dans une pratique sociale dans laquelle illes ne se reconnaissent pas - ce qui est leur droit le plus strict - se transforme trop souvent en condamnation morale de ladite pratique...et en légitimation de sa répression.

Il faut le rappeler : le fait d’être visibles, audibles, le fait de se retrouver au chaud, de parler, de rire, de boire, de danser, d’avoir une vie sociale - et oui, cela implique aussi les relations affectives et sexuelles, tout cela découle directement de la nature même de l’oppression que nous subissons.

Notre oppression, c’est précisément de devoir être discrèt-e-s, caché-e-s, de pleurer, de nous scarifier, de nous suicider, si possible. Voire d’être tué-e-s, comme à Orlando, mais comme des centaines d’autres victimes dans le monde au quotidien - les personnes trans payant le plus lourd tribut.

Notre oppression, c’est de devoir être vigilant-e-s en permanence, sur nos gardes, de courir le risque d’être insulté-e-s, agressé-e-s, tabassé-e-s, violé-e-s, dans les rues de ce cher “Occident libéré”. De nous effacer, le plus possible, de devenir invisibles, de disparaître.

Alors quand on se retrouve au chaud, entre nous, dans nos espaces, on éclate, on fleurit, on se défoule. Et celles et ceux qui en ont le courage portent cette magnificence et ce refus de la négation et de l’invisibilité, dans la rue et ailleurs.

C’est pour cela qu’Orlando est une violence ultime. Tué-e-s, dans nos sanctuaires. Nos ghettos péniblement arrachés. Orlando nous dit : vous ne serez en sécurité nulle part. Alors, que faire ?

En tant que communauté - les LGBTIQ du Nord, mais aussi en tant que mouvement politique, nous n’avons que deux possibilités : jeter l’éponge, nous fragmenter, fuir nos refuges et nous isoler, ceci impliquant selon toute probabilité une hausse des suicides et un affaiblissement de notre solidarité collective. Ou faire le choix, actif, de nous renforcer.

Nous avons, pendant trop longtemps, adopté une attitude défensive. Après la pandémie du VIH/SIDA et les morts par milliers, nous n’avons pas su nous retrouver. Le SIDA a tracé une ligne entre les populations à forte prévalence (gays et trans) et les autres. Le sexisme, le racisme, les différences de classe, nous ont aussi divisé-e-s, et l’émergence d’identités de genre multiples ces dernières années n’a pas fait l’objet de réelles discussions sur leurs implications politiques et la (re)construction de notre front. Les bisexuel-le-s sont toujours stigmatisé-e-s dans la communauté. Et les choix de stratégie politique - lobbying, soutien à des personnalités politiques, ou actions de rue, éducation populaire, prévention… - ont été l’occasion de plus de divergences encore.

Nous sommes pourtant, pour la large majorité d’entre nous, soumi-se-s au terrorisme tous les jours. Le terrorisme ce n’est pas seulement un homme avec un fusil-mitrailleuse. C’est les insultes et les agressions qui pleuvent, un déluge permanent, qui nous obligent à rester dans le placard. Ce terrorisme domestique, dans les villes et les campagnes, à la télé et à la radio, ce petit terrorisme tranquille et quotidien, c’est celui-là notre première menace. C’est celui-là qui éloigne de nous nos soeurs et nos frères LGBTIQ. Qui nous éloigne les un-e-s des autres, alors qu’il devrait nous souder.

Alors oui, l’urgence, face à cela, c’est de reconstruire une communauté forte, un mouvement politique fort. Repartir de la base, questionner, s’il le faut, nos évidences, notre Histoire. Accepter de se soumettre à l’auto-critique. Développer le respect et la compréhension les un-e-s des autres. Se mettre en solidarité, pour celles et ceux qui sont plus favorisés, privilégiés, avec celles et ceux qui le sont moins - cela signifie, parfois, s’exposer. Élaborer, ensemble, localement, nationalement et internationalement, des stratégies et des outils qui permettent d’avancer ensemble, sans laisser un-e seul-e d’entre nous sur le bord de la route.

Nous renforcer implique aussi de nous questionner sur notre façon d’inciter les nôtres à nous rejoindre, et sur notre façon de les accueillir. Nous sommes si nombreux/ses ! Et si peu prennent contact. Pourquoi ?

La pression au coming-out est une pratique courante en Occident. Le coming-out est considéré comme un acte fondateur, fait partie de nos narrations personnelles au titre de rite de passage, et est perçu comme une action politique décisive. Il faut sans doute interroger cela, et surtout interroger la tendance de certain-e-s à l’universaliser.

Il faut que nous soyons, encore davantage, capables d’accueillir les nôtres sans requérir leur coming-out public. Il y a de nombreuses raisons qui ne le permettent pas toujours. D’ailleurs, nous sommes fort peu à être 100% out (notamment au travail).

Il faut aussi que nous puissions les accompagner dans le coming-out s’illes le souhaitent, en leur laissant le temps de le mûrir. Mais il nous faudrait aussi leur permettre d’être partie intégrante, et même active, de la communauté, sans cela.

Il faut aussi interroger nos fonctionnements de groupe. Comme toute minorité opprimée, nous sommes souvent peu nombreux/ses, même dans les grandes villes. Les liens affinitaires, amicaux, amoureux, sexuels, se font et se défont entre un nombre restreint de personnes, ce qui peut conduire à des tensions rapides. Il nous faut garder à l’esprit que malgré tout, nous sommes une famille. Une communauté. Que pour beaucoup, nous n’avons que cela qui nous sépare de l’isolement et de la mort. Alors soyons plus bienveillant-e-s, plus empathiques, plus conscient-es et plus critiques sur nos privilèges.

C’est notre amour qui nous rendra plus fort-e-s. Ce n’est pas un amour facile ni automatique. Il se construit dans nos solidarités quotidiennes et dans nos souffrances partagées. Mais il est la condition de notre survie.

Chloé Moindreau