Après la tuerie d’Orlando (suite) : penser mondial, penser l’homophobie, penser la solidarité

La monstrueuse tuerie d’Orlando est bien illustrative tout d’abord de ce qu’est le terrorisme : ni la couleur, ni la religion, ni la classe… n’importent. Importent la haine attisée, la peur engendrée chez les cibles et la division au sein des populations qui vise dans ce cas à isoler les musulmans. Acte aveugle et destructeur perpétré sur un public qui plus est “of coulor”, même s’il suscite une vive émotion (plus ou moins sélective d’ailleurs, on ne parle guère de ces “of coulor”) il a pour effet de provoquer un regain de haine aveugle en l’occurence contre les musulmans, de développer bien souvent des politiques restrictives voire coercitives au détriment des libertés (ce dont voudrait profiter le candidat républicain) , et tente de museler dans leur émancipation les populations (LGBT) qu’il frappe.

La terreur vise à disloquer les collectifs en lutte, à opposer les catégories de populations, à démoraliser celles et ceux qui résistent ou, tout bonnement, veulent continuer à vivre librement leur vie.

Bien illustrative aussi de ce qu’est l’homophobie : une haine viscérale, qui s’estime légitime, “naturelle” et supérieure aux lois humaines au nom aussi bien d’une loi divine, que de prétendues lois biologiques, morales, sanitaires, anthropologiques, psychologiques ou autres selon les voix… lois d’opportunité qui ne sont jamais que des préjugés. Cette haine dénie aux LGBTI non seulement une part de leur humanité (ils/elles n’auraient pas accès aux mêmes droits que les autres par exemple) mais nie tout simplement leur humanité, exactement comme le fait le racisme.

Une haine complexe aussi qui peut être une haine contre soi, contre quelque chose de “troublé”, “troublant” en soi qui faute d’être assumable au regard de la religion, de la morale, de l’éducation – sexiste – reçue, ou même faute de pouvoir être vécu, se retourne contre ces autres “fauteurs” de ce trouble qui, comme l’aurait dit l’assassin (lui-même ayant fréquenté des lieux “gay”) « osent s’embrasser devant ses enfants ».

Si l’on doit se féliciter du grand élan d’indignation contre l’horreur homophobe et de solidarité (mesurée elle) envers les “gay”, on ne peut nier qu’il masque aussi sous l’émotion du moment l’indifférence voire la complicité souterraine envers l’homophobie quotidienne qui pèse si lourdement dans les familles, l’école, le sport sur les jeunes LGBT, et sur tout un chacun/e dans sa vie de tous les jours, avec son cortège de colères rentrées ou transformées en souffrance plus ou moins destructrice.

Plus que jamais les LGBTI doivent cesser de raser les murs, ne pas accepter d’être même encasematés dans des lieux spécifiques au demeurant si bénéfiques, ils, elles doivent irriguer toute la vie publique, familiale, sociale, culturelle, politique, associative, syndicale. Etre de tous les espaces où se joue la vie commune pour que celle-ci se « déhétérosexise », qu’elle s’imprègne de la diversité comportementale, sensuelle, sexuelle, genrée qui est le devenir de l’Humanité. Il faut que nous sachions être des « dégenreurs » en même temps que des dérangeurs de l’ordre sexiste en solidarité avec les féministes du quotidien comme militantes.

Evidemment un tel crime justifié par une croyance religieuse et ses courants ultra fondamentalistes les plus pervers permet en miroir aux courants musulmanophobes d’en rajouter sur le thème voyez comme cette religion, ces gens donc, sont barbares, mobilisant ainsi les plus exaltés, exacerbant les peurs et les racismes. La défiance envers les musulmans est ainsi accrue dans des populations que les agressions impérialistes récentes ont déjà endoctrinées à la “guerre de civilisation”, et dont le désarroi moral et idéologique est amplifié par la misère, le chômage, la précarité. Cette défiance c’est le but des terroristes soi-disant musulmans : isoler les musulmans fait partie du plan et qu’importent les souffrances et les victimes de leurs prétendus frères et sœurs en religion.

Mais aussi d’un point de vue LGBT, tout cela fait passer sous silence le sort des millions de LGBT vivant dans les pays de cultures musulmanes où il/elles sont durement persécutés. Alors que le grand élan de solidarité se focalise sur les victimes “occidentales”, pose la liberté occidentale en Eden perturbé par ces attaques, le sort de ces réprouvés est négligé voire occulté le plus souvent alors qu’il est vivace, opiniâtre, héroïque souvent. Le débat est rendu tellement difficile contre les racistes que certains des plus progressistes au motif de ne pas nourrir la phobie anti musulmane ont tendance à passer sous silence cette persécution qui aurait tant besoin d’un soutien international actif donc du leur. Il faut construire ce puissant soutien !

Dans ces conjonctures il est malaisé de ne rien perdre en route, de garder tous les caps, de ne négliger aucune des victimes, aucune des luttes, mais c’est indispensable.

L’homophobie n’a pas de couleur ni de race ni de religion, elle les a toutes et toutes doivent être combattues avec vigueur. Elle n’a pas attendu l’actuelle mondialisation pour être mondialisée. Elle s’exerce dans tous les pays, 10 états réservent encore la peine de mort aux LGBT, 70 ont une législation répressive, et dans les “zones libérées” des lois homophobes on est loin d’avoir éradiqué la crainte, la haine et le dégoût envers les LGBT. On peut hurler à juste titre contre le sort dédié aux LGBT par la religion musulmane, mais qu’en serait-il dans notre pays si telle femme politique bigote bien connue qui tient l’homosexualité pour “une abomination” arrivait au pouvoir ? Drainait des hordes calottines au front bas et crâne rasé derrière elle pour prendre d’assaut le fragile et ambigu système démocratique qui nous régit et y parvenait ?

On assiste au niveau universel aujourd’hui à une confrontation politique et sociale aigue dont les LGBT sont les protagonistes. En même temps que la question de l’homophobie historique (nourrie par la totalité des religions) sort du non dit et devient un enjeu politique global, assumé jusque dans les pays les plus réactionnaires par des LGBT héroïques, les courants homophobes se sentant sur la défensive s’exaspèrent, s’organisent, vitupèrent et tentent sur ce terrain comme sur celui des droits des femmes un “réarmement moral” aussi virulent que désespéré dont les exactions sont bien plus nombreuses qu’on le dit et provenant de sources bien plus diverses que l’Islam ultra fondaamentaliste (les évangéliques sévissent particulièrement cruellement en Afrique par exemple).

Le crime d’Orlando est un moment dans cette lutte mondiale. Ne nous laissons pas museler ! Ne nous laissons pas gangrener par la haine et le racisme ! Refusons toute instrumentalisation de nos morts et de nos martyres pour martyriser d’autres catégories ! Ni fascisme théocratique ni racisme impérial !

Développons la solidarité internationale pour l’émancipation des LGBT de tous les pays et de toutes les cultures !

Jacques Fortin