De l’interdiction totale à l’autorisation d’une (courte) manifestation le jeudi 23 contre la Loi Travail

, par CGT, CHAPUIS Nicolas, LDH (France), Le Monde.fr

Bras de fer et coup de théâtre final, le récit de la manifestation interdite finalement autorisée

C’est une journée particulière sur le front syndical et pour le gouvernement. En l’espace de quelques heures, ce dernier a autorisé une manifestation contre la loi travail, qui venait d’être interdite par la préfecture de Paris. Les leaders syndicaux ont salué leur dialogue avec le ministère de l’intérieur et, ironie du sort, Marine Le Pen, parmi d’autres, s’est posée en gardienne des manifestations.

Il est à peine 9 heures, mercredi 22 juin, quand la préfecture de police annonce dans un communiqué que pour des raisons de sécurité elle interdit la manifestation parisienne prévue à 14 heures jeudi 23 juin. Les négociations menées depuis vingt-quatre heures avec les organisations syndicales, qui portaient sur la possibilité d’un rassemblement statique ou d’autres itinéraires que celui initialement prévu, se soldent par un échec.

« Ces discussions n’ont (...) pas conduit à l’émergence d’un accord sur cette proposition de conciliation, les représentants des syndicats refusant catégoriquement la tenue d’un rassemblement statique et formulant ensuite des propositions alternatives », peut-on lire dans un communiqué de la préfecture.

Très vite, les secrétaires généraux de la CGT et de Force ouvrière (FO), Philippe Martinez et Jean-Claude Mailly, demandent à être reçus « rapidement » par le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve. Le rendez-vous est annoncé à 11 heures.

La gauche dénonce à l’unisson une « faute », la droite est désunie

Les réactions politiques condamnant la décision des autorités ne se font pas attendre. Le premier, le député socialiste « frondeur » Christian Paul dénonce « une faute historique ». Aurélie Filippetti, ancienne ministre de la culture, évoque elle « un acte extrêmement grave ». Le secrétaire national du Parti communiste (PCF) fustige « une décision autoritaire et irresponsable », tandis que celui d’EELV regrette « une stratégie de la tension (...) irresponsable » de la part du gouvernement. Jean-Luc Mélenchon (Parti de gauche) estime de son côté que « le gouvernement se cache derrière le préfet de police ».

La droite est en ordre dispersé. Si François Fillon et Alain Juppé saluent l’interdiction, Nicolas Sarkozy avait jugé la veille, à Berlin, qu’une telle éventualité n’était « pas raisonnable » de la part d’un « gouvernement républicain ». Du côté du Front national, Marine Le Pen qualifie sur Twitter l’interdiction de manifester de « démission face aux casseurs » et d’« atteinte grave à la démocratie ». Oubliant que le 20 mai elle réclamait pourtant l’interdiction des manifestations en période d’état d’urgence.

Les appels à manifester malgré l’interdiction fleurissent, CGT et FO en tête, suivies notamment de plusieurs partis politiques de gauche : le PCF, le Parti de gauche, EELV, le Nouveau Parti anticapitaliste et le Front de gauche.

Les syndicats saluent une « victoire », Cazeneuve met en garde

Entre temps, les leaders syndicaux sont reçus Place Beauvau. Une bonne heure plus tard, coup de théâtre : l’intersyndicale annonce lors d’une conférence de presse que la manifestation est finalement autorisée, mais sur un itinéraire proposé par le ministère de l’intérieur, autour du bassin de l’Arsenal, sur 1,6 kilomètre.

Une « victoire pour les syndicats et la démocratie », selon les secrétaires généraux de FO, Jean-Claude Mailly, et de la CGT, Philippe Martinez. Ce dernier dit également que la manifestation du 28 est maintenue, mais que ses modalités restent à discuter. De son côté, Bernard Cazeneuve met en garde manifestants et organisateurs, appelant ces derniers à « la responsabilité. Aucun débordement, aucune violence ne sera tolérée ».

Mais la trêve est de courte durée. Quelques heures après ce compromis trouvé après vingt-quatre heures de négociations tendues, huit organisations – dont la CGT et Solidaires, mais pas FO – lancent une ultime contre-attaque en réclamant une enquête parlementaire sur les « dysfonctionnements » du maintien de l’ordre lors des précédentes manifestations contre la loi travail. Preuve, s’il en était besoin, que le bras de fer entre syndicats et gouvernement continue.

Le Monde.fr

LE MONDE | 22.06.2016 à 09h02 • Mis à jour le 22.06.2016 à 18h49 :
http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/06/22/loi-travail-la-prefecture-de-police-interdit-la-manifestation-de-jeudi-a-paris_4955521_3224.html


 Manifestation contre le projet de loi travail : « La ligne Valls, celle de l’épreuve de force, a perdu »

Dans un chat, mercredi 22 juin, Nicolas Chapuis, chef du service politique du Monde, a répondu aux interrogations des internautes sur la stratégie du gouvernement, qui, après l’annonce de l’interdiction par la préfecture de Paris de la manifestation de jeudi à Paris contre le projet de loi travail, a finalement décidé de l’autoriser, autour du bassin de l’Arsenal, près de la place de la Bastille.

Pourquoi relayer cette idée qu’il y aurait eu une interdiction de manifester ? Ne s’agissait-il pas seulement d’un encadrement : manifester sans défiler. Peut-on dire que ce n’est pas aussi un moyen de manifester ?

Nicolas Chapuis : Il y a bien eu une interdiction de manifester ce matin, délivrée par la préfecture de police de Paris. La manifestation statique n’a jamais convaincu les syndicats, donc il n’y a eu aucun dépôt de demande en ce sens (donc aucune interdiction).

N’assiste t-on pas à une absence totale de stratégie de la part de l’exécutif ?

La question peut légitimement se poser, vu le sentiment d’improvisation qui se dégage de cette matinée. La décision d’autoriser la manifestation semble avoir été prise en plusieurs étapes. Le ministère de l’intérieur ne voulait pas du parcours proposé à l’origine par les syndicats entre Bastille et Nation. La préfecture avait fait une contre-proposition de rassemblement « statique » à Nation. Une option rejetée par les syndicats.

A ce point de blocage, le gouvernement a semble-t-il voulu montrer qu’il irait au bout de sa démarche en interdisant la manifestation par un communiqué de la préfecture ce matin. Les syndicats ont ensuite été reçus place Beauvau. Les discussions ont abouti à un entre-deux : un parcours raccourci autour du bassin de l’Arsenal, une sorte de compromis entre le défilé et le rassemblement statique.

Voilà pour les négociations entre les syndicats et la préfecture. Mais l’impression qui ressort de tout cela est quand même celle d’une absence de gestion politique et de profonds désaccords quant à la stratégie à adopter entre Manuel Valls et François Hollande.

Est-ce un camouflet pour Manuel Valls ?

L’ensemble du gouvernement risque de pâtir de ce cafouillage qui donne du grain à moudre à ceux qui estiment que ce quinquennat est mal géré. Cela dit, dans les arbitrages internes qui ont eu lieu, la ligne Valls, celle de l’épreuve de force, a perdu. Ce matin, l’Elysée s’était curieusement désengagée de la prise de décision, reportant la responsabilité sur la préfecture de police et sur le ministère de l’intérieur. François Hollande, qui était sur la ligne du compromis avec les syndicats, semble avoir repris la main dans ce dossier.

Peut-on imaginer que François Hollande n’ait pas donné son accord pour l’interdiction de ce matin ?

L’Elysée a réagi ce matin, mais de manière ambiguë, en renvoyant la responsabilité de la prise de décision « aux acteurs de terrain » (la préfecture et le ministère de l’intérieur). Mais face à la bronca de toute une partie de la gauche, François Hollande semble avoir remis son nez dans le dossier. Même la CFDT, principal allié du gouvernement, a critiqué l’interdiction. Cela a dû provoquer un signal d’alarme à l’Elysée.

J’ai du mal à suivre les commentateurs : le gouvernement ne cède pas et il est trop autoritaire, le gouvernement accède partiellement aux demandes des syndicats et c’est un cafouillage. Ne devrait-on pas se féliciter que plusieurs opinions s’expriment de façon transparente et qu’une ligne consensuelle se dégage à la fin ?

Si tout cela s’était fait dans la concertation, je vous rejoindrais… mais ce n’est pas ce à quoi nous avons assisté ce matin. La préfecture de police a annoncé l’interdiction d’une manifestation, information confirmée par le ministère de l’intérieur, Matignon et l’Elysée. Puis les syndicats ont annoncé que finalement la manifestation était maintenue. A aucun moment la décision n’a été assumée politiquement, ni dans un sens ni dans l’autre. D’où le sentiment de confusion qui règne.

Le cafouillage de ce matin relève-t-il d’une lutte entre deux lignes : celle de M. Valls (plus dure) et celle de M. Hollande (moins intransigeante) ? Et pourrait-on faire l’analogie pour le retrait ou non de la loi travail ?

Il n’y a aucune analogie à faire avec le retrait du projet de loi travail. François Hollande est persuadé du bien-fondé de cette réforme, autant que Manuel Valls. En revanche, il est certain que les deux hommes n’ont pas la même façon de gérer les situations. Si la confrontation fait partie de l’ADN du premier ministre, François Hollande est plus porté sur la négociation.

Cela étant dit, la décision d’interdiction de ce matin, si elle n’a pas été impulsée par l’Elysée, a été au moins validée par le président. En résumé, si la méthode diffère, les deux hommes ont la plupart du temps une convergence de points de vue sur le fond.

Au vu des cafouillages d’aujourd’hui, le gouvernement Valls ne risque-t-il pas de tomber lors du prochain usage du 49.3 ? N’oblige-t-il pas M. Hollande à un changement de premier ministre dans les semaines qui viennent ?

Nous n’en sommes pas là. Il est certain que la réaction des députés de gauche, farouchement attachés à la liberté de manifester, a dû peser dans la balance. L’interdiction de la manifestation, ajoutée au 49.3 dans deux semaines, cela aurait fait beaucoup pour la majorité… De là à penser qu’une motion de censure de gauche aurait été en mesure de faire tomber le gouvernement Valls, il y a un gouffre. Empêcher M. Valls d’avoir une majorité sur un texte est une chose. Réunir une majorité pour le faire chuter en est une autre.

La CGT et FO ne jouent-ils pas le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, contre le premier ministre, Manuel Valls ?

Le rôle du ministère de l’intérieur, entre M. Hollande et M. Valls, est difficile à discerner. Place Beauvau [où se situe le ministère de l’intérieur], on avait pleinement conscience que l’interdiction de la manifestation ne garantissait en rien qu’il n’y aurait pas de débordements. Au contraire. Plusieurs compagnies de CRS supplémentaires auraient été mobilisées pour contrôler les manifestations « sauvages ». Le contact n’a d’ailleurs jamais été rompu avec les syndicats qui, dès l’interdiction prononcée, se sont rendus au ministère.

Le compromis trouvé n’est-il pas le résultat du jeu de rôles entre le gouvernement et la CGT ? Maintenant qu’il y aura une manifestation, que pensez-vous de la responsabilité engagée des syndicats ?

Il est certain que le compromis trouvé permet à chacun de sauver les meubles. Le gouvernement espère avoir une manifestation avec moins de débordements, et les syndicats peuvent faire valoir le fait qu’ils ont arraché l’autorisation de manifester au gouvernement.

Mais l’impression laissée est désastreuse. Il y a eu un branle-bas de combat contre le gouvernement au sein d’une grande partie de la gauche ce matin après l’interdiction de la manifestation. Et ces gens-là gardent un goût amer. De l’autre côté, ceux qui étaient pour l’interdiction considèrent désormais que le gouvernement a cédé. MM. Valls et Hollande risquent d’être perdants sur les deux tableaux.

Quand arrêtera-t-on de faire passer la forme avant le fond ? Et quand donnera-t-on l’importance qu’ils méritent aux événements – et pas plus. Il y a des choses bien plus importantes et plus graves à régler. Ne distrayons pas le gouvernement de sa tâche de base.

Nous considérons que l’interdiction d’une manifestation syndicale (puis son autorisation) est un événement d’importance. La dernière fois que l’Etat n’a pas autorisé un défilé syndical, c’était pendant la guerre d’Algérie. Une telle décision aurait marqué l’un des moments les plus importants du quinquennat. Ce qui ne nous empêche pas faire des articles de fond sur le projet de loi et ce qu’il contient.

LE MONDE | 22.06.2016 à 17h46
http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/06/22/manifestation-contre-le-projet-de-loi-travail-la-ligne-valls-celle-de-l-epreuve-de-force-a-perdu_4956033_823448.html


 Communiqué de la CGT : Violences et manifestations : Toute la lumière doit être faite

La CGT avec la FSU, Solidaires, SAF, UNEF, FIDL, UNL et la LDH demandent l’ouverture d’une enquête parlementaire sur les choix opérés par le ministère de l’intérieur quant au maintien de l’ordre durant les manifestations.

De nombreux manifestant-tes sont victimes de graves dysfonctionnements : délogés, pourchassés, blessés, interpelés par les forces de police alors même qu’ils n’ont commis aucune infraction !

Dans le même temps, certains individus responsables de « casse » sont contenus en tête de cortège sans jamais être neutralisés par les forces de police.

Des policiers syndiqués l’ont d’ailleurs dénoncé : les ordres semblent tarder dans des situations qui exigent une forte réactivité.

De plus, le parquet requiert des peines ou demande des poursuites alors même que les dossiers sont vides de preuve, mais le fait de participer à des manifestations, à des mobilisations est retenu à charge. Nous demandons aussi un éclaircissement sur le rôle du ministère public.

Cette enquête parlementaire est indispensable.

Le droit de manifester est un droit fondamental !

Ce gouvernement ne peut pas le bafouer et opposer la nécessaire sécurité à la liberté d’expression et d’actions.

Nos libertés ne sont ni négociables, ni ajustables.

Nous les voulons pleinement garanties.

Montreuil le 22 juin 2016


 COMMUNIQUÉ LDH

SI LE GOUVERNEMENT PERSISTE, LA LDH APPELLERA À MANIFESTER LE 23 JUIN AUX CÔTÉS DES ORGANISATIONS SYNDICALES POUR LA DÉFENSE DES LIBERTÉS PUBLIQUES

21.06.2016

La menace du gouvernement d’interdire la manifestation organisée par plusieurs syndicats le 23 juin constitue une atteinte aux libertés publiques inacceptable.

Les organisations syndicales ne sont pas susceptibles de créer un trouble à l’ordre public. Croire, dès lors, que le gouvernement ne serait pas en mesure de faire face à d’éventuels perturbateurs relève de l’alibi.

Le droit de manifester est une liberté publique essentielle, et la restreindre en même temps que le gouvernement a empêché le débat parlementaire d’aller jusqu’au bout et se prépare à recommencer, revient à porter directement atteinte à la vie démocratique de ce pays.

Si le gouvernement persiste dans ses intentions, la LDH appellera à soutenir l’action des organisations syndicales au nom de la défense des libertés publiques.

Paris, le 21 juin 2016


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