INTERVIEW

Histoire-mondes : « L’Europe, une province parmi d’autres »

Pour le chercheur, l’intérêt de l’histoire postcoloniale est de sortir d’une vision européocentrée des autres régions du monde.

Note : A la suite de cette interview entre Sonya Faure et Romain Bertrand parue dans Libération, nous publions une « question candide » soulevée par Pierre Rousset sur la rupture avec l’européeocentrisme antérieure aux années 70.


Sonya Faure – A quoi sert le postcolonial ?

Romain Bertrand – Les « études postcoloniales » sont, en réalité, nées dans les années 70 et 80 d’un double héritage. Le premier vient des études littéraires et culturelles, dans la lignée d’Edward W. Said et de son livre l’Orientalisme (1978), qui décrypte les représentations fantasmatiques de l’Orient dans les textes occidentaux. La plupart des historiens ou des praticiens d’études littéraires qui se revendiquent du postcolonial en France sont les héritiers de ce courant. Ils cherchent à savoir ce qui survit de la période coloniale dans nos imaginaires, à étudier en quoi l’image Banania imprègne encore nos représentations du Noir. A mes yeux, cela, c’est avant tout un outil de dénonciation politique - une dénonciation bienvenue, et un outil très efficace.

Cette histoire est-elle politisée ?

Avec le postcolonial, vous aurez toujours du mal à séparer les postures académiques des démarches militantes. On ne peut qu’être d’accord avec ceux qui, en usant et abusant du terme « postcolonial » dans le débat public, disentque la France a un problème avec l’islam. Mais du point de vue académique, cette histoire-là ne m’intéresse que marginalement. D’une part car elle est une histoire culturelle appauvrie, qui présuppose l’efficacité des propagandes colonialistes plus qu’elle ne la démontre, faute d’outils sociologiques adéquats. De l’autre, parce qu’en rapportant exclusivement la genèse des racismes contemporains aux racismes savants et coloniaux du XIXe siècle, elle élude leur généalogie au long cours, celle qui remonte à la question de la « pureté de sang » dans la Péninsule ibérique et aux Amériques espagnoles au XVIe siècle, c’est-à-dire au moment où se forme ce que nous appelons la « modernité de l’Occident ».

L’histoire postcoloniale « à la française » ne serait en fait qu’une nouvelle histoire nationale ?

Quand on multiplie les recherches et les colloques à l’étranger, on s’aperçoit que les autres universitaires se moquent bien de savoir si la France a conscience de son racisme ou pas. L’historien français d’antan arrivait avec sa morgue, il vient désormais avec sa petite honte, mais ça n’intéresse pratiquement plus personne hors de nos frontières. L’enjeu, c’est de montrer que l’Europe n’a été qu’une province parmi d’autres du monde. Que l’Inde a eu une histoire richissime, hindoue et musulmane, avant la colonisation britannique. Que pendant que nous construisions nos châteaux forts, Angkor Vat était élevé dans l’actuel Cambodge. C’est d’ailleurs l’autre apport des études postcoloniales, venu, lui, du champ de l’histoire sociale, toujours dans les années 80. Des historiens spécialistes de l’Inde coloniale, comme Ranajit Guha et David Hardiman, décident alors d’écrire une histoire des dominés, à rebours de celle des dominants. Ils créent les subaltern studies, qui veulent rompre avec l’européocentrisme et redonner une voix et une histoire à des acteurs du passé qui en ont longtemps été privés.

Quelle utilité, concrètement ?

C’est essentiel, et ça ne se résume pas à un débat académique entre chercheurs. Répéter à un collégien français d’ascendance sénégalaise que son passé est celui, assurément très sombre, de la colonisation, c’est encore réduire son histoire à celle de l’Empire français. Lui apprendre l’histoire des royaumes sénégambiens, qui ont duré bien plus longtemps que la période coloniale, c’est lui montrer qu’il y a eu une histoire avant la colonisation. On ne peut pas réduire l’histoire africaine à ce seul siècle de rencontre tragique avec les pouvoirs européens, même si cette période a été d’une effroyable violence et a laissé des séquelles profondes.

Pourquoi le postcolonial est-il l’objet de si vives résistances en France ?

Si vous parlez du débat public, c’est vrai : ces questions restent difficiles à aborder - le désastreux discours de Dakar, en 2007, lors duquel le président Nicolas Sarkozy a affirmé que l’Afrique n’était « pas assez entrée dans l’histoire », l’a prouvé. La récente proposition de consacrer deux heures, en classe de 5e, à l’étude d’un Empire africain médiéval a également suscité une levée de boucliers de la part des thuriféraires du roman national identitaire. Deux heures d’histoire africaine, c’était toujours deux heures de Clovis ou de Napoléon en moins. L’un des enjeux est pourtant de refonder une histoire qui ne soit pas seulement nationale.

Une histoire globale ?

Aux termes d’histoire mondiale, ou « globale », je préfère celui d’« histoire-mondes » : il ne s’agit pas de recomposer une histoire unifiée et apaisée du monde, mais de montrer qu’il y a toujours eu des histoires multiples, qui peuvent se croiser et se connecter, s’entremêler aussi bien que s’entrechoquer. Et pour écrire cette histoire ouverte aux vents du large, le monde académique français est loin d’être en retard, contrairement à ce qu’on répète souvent. Les subaltern et les postcolonial studies irriguent la recherche française depuis trente ans, et la France possède l’une des recherches les plus créatives sur les mondes extra-européens. Il est peu d’autres pays où l’on compte autant de spécialistes de l’Afrique, de la Chine ancienne, de l’Empire ottoman ou du monde méso-américain.


Une question candide

Une fois n’étant pas coutume, puis-je me permettre une question à l’issue de cette interview – une question candide. J’apprécie l’interview de Romain Bertrand et la façon dont il présente l’apport des études postcoloniales en remontant aux années 70 (différentes de ce qui me semble être un postcolonialisme tardif, recroquevillé et sectaire). Ces termes sont les miens, mais pour reprendre ceux de Romain Bertand, « l’abus » de la référence postcoloniale produit (notamment) une « histoire culturelle appauvrie ».

Il faut certes chercher « à savoir ce qui survit de la période coloniale dans nos imaginaires » ; ce n’est pas sans importance pour le présent ! L’enjeu serait par ailleurs « de montrer que l’Europe n’a été qu’une province parmi d’autres du monde ». Or, que l’Inde, le Cambodge, le Vietnam, la Chine, l’Indonésie ont eu une riche histoire avant la colonisation n’a jamais été pour moi une découverte. Cela faisait partie de mon bagage culturel originel (familial, aussi scolaire ?), aussi évident que d’utiliser des baguettes au restaurant chinois [1]).

Adolescent, j’étais de la génération anti-impérialiste. Nous nous moquions du colonial « nos ancêtres les Gaulois » enseigné à de petits noirs. Je côtoyais mes profs de fac dans le Front solidarité Indochine. Les racines historiques des luttes de libération nationale et la puissance des civilisations d’Asie nous passionnaient. Depuis les années 50 et la publication d’écrits auparavant inédits de Marx, le débat sur l’histoire plurilinéaire s’était imposé.

Il nous restait certes un long chemin à faire pour passer d’une conception plurilinéaire de l’histoire passée à une conception « ouverte » de l’histoire à venir, mais je n’ai jamais eu à « découvrir » que l’histoire européenne était singulière, spécifique (Marx dixit), que l’Europe n’était que le nez pointé vers l’ouest du continent eurasiatique. Est-ce parce que je suis né en 1946 que les tenants d’un postcolonialisme « fermé », « monovalent », me semblent prendre gloire à enfoncer des portes ouvertes ?

Je ne fais évidemment pas référence ici à Romain Bertrand que je regrette n’avoir pas (encore) lu [2]. Mais il y a 50 ans (et plus), il existait déjà des »recherches créatives sur les mondes extra-européens« , bien avant la naissance officielle des subaltern et les postcolonial studies. Je n’ai pas cessé d’étudier depuis ma »post-adolescence", mais j’avoue avoir perdu le fil des travaux académiques. Y a-t-il une rupture de continuité entre les recherches menées antérieurement et celles de la génération de Romain Bertrand [3] ?

Autre chose est l’évolution de la classe politique française, aujourd’hui l’une des plus réactionnaires en Europe occidentale et dont Sarkozy (avec ses plumes) est un symbole particulièrement prétentieux – avec son discours de Dakar, mais aussi du Latran. On n’en a évidemment pas fini avec l’européocentrisme, comme avec l’imaginaire postcolonial.

Cependant, une critique consciente, vivace, progressiste, de l’européocentrisme existait avant les années 70.

Je crains que cette fois, ce soit Romain Bertrand qui juge que j’enfonce des portes ouvertes. Mais ma candide question reste.

Pierre Rousset


P.-S.

* Libération. 29 juin 2016 à 17:31 :
http://www.liberation.fr/debats/2016/06/29/romain-bertrand-l-europe-une-province-parmi-d-autres_1462932

* Romain Bertrand est directeur de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques. Il a notamment écrit le Long Remords de la conquête. Manille - Mexico - Madrid : l’affaire Diego de Avila (1577-1580), Le Seuil, 2015.

Notes

[1Pour qui a du mal à manier les baguettes, mieux vaut utiliser le tandem cuillère-fourchette à la mode philippine, plutôt que notre traditionnelle fourchette-couteau pour la cuisine chinoise – et aussi pour manger des petits-pois bien de chez nous !

[2Je vais commencer par son « Le Quartier Latin pour le Viêtnam ! Mai 68 et l’anticolonialisme » (2008).

[3né en 1974, il publie à partir des années 2000.

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