Une mort sans importance... Zhang Chaolin, couturier chinois tué à Aubervilliers

Le 12 août dernier, Zhang Chaolin, couturier chinois d’Aubervilliers, est mort à l’hôpital de la suite de ses blessures. Il avait été violemment agressé le 6 août par des individus qui, non contents de lui voler sa sacoche, l’avaient proprement roué de coups. [1]

Cette agression n’est que la dernière et la plus tragique des centaines subies par la communauté asiatique depuis des années. Cette situation est donc hélas chronique mais, depuis quelques mois, les attaques se font non seulement de plus en plus fréquentes, mais aussi de plus en plus violentes.

Il ne se passe pas de semaine quand on suit un peu sur les réseaux sociaux les groupes de la communauté, que ne soit signalé l’un de ces méfaits.

 Sus aux « Chinois »

Pour ne prendre que les faits les plus récents et les plus marquants, outre les Chinois d’Aubervilliers sévèrement touchés, la ville de Vitry a connu plus d’une centaine d’attaques contre des femmes d’origine asiatique [2], des touristes coréens se sont fait dévaliser à Saint-Denis, un bus de touristes chinois a été pris d’assaut à Roissy...

Car tous les Asiatiques y passent : qu’ils soient touristes, commerçants, étudiants, travailleurs sans-papiers, qu’ils soient Chinois fraîchement émigrés ou Français d’origine chinoise, vietnamienne, cambodgienne et installés depuis des décennies en France. Et les Eurasiens ne sont pas épargnés.

Pourquoi ce douteux privilège ? Les « Chinois », (car pour les agresseurs tous les Asiatiques sont des « Chinois »), sont perçus comme des proies de choix : ils sont censés être « riches », porter beaucoup de liquide sur eux et « faciles » car portant rarement plainte.

Si les touristes chinois ont eu la réputation de porter beaucoup de cash, devenant ainsi les cibles idéales des petits malfrats, au point que les agences chinoises de tourisme évitent maintenant les hôtels de banlieue pour minimiser les risques, les victimes de Vitry ou d’Aubervilliers n’ont rien de Crésus maniant des liasses de billets, Ce sont dans leur quasi totalité, des petits commerçants, des artisans, des travailleurs, avec ou sans-papiers. Rien d’étonnant à ce que ces derniers ne fréquentent guère les commissariats pour porter plainte.

 Haine raciale ordinaire

Mais la violence qui accompagne ces agressions et qui va crescendo, montre que l’appât d’un gain facile n’est pas la seule motivation des agresseurs. Elle est l’expression d’une haine qui prend les Asiatiques pour objet. Si l’on se penche sur les réseaux sociaux, cette haine éclate au grand jour. Passons sur les qualificatifs et les sobriquets tous plus péjoratifs les uns que les autres. Passons aussi sur les fantasmes habituels quant à la disparition des chats ou des chiens qui rempliraient raviolis et nems. Plus que tout, les « Chinois » sont accusés de vivre entre eux, de faire fortune rapidement, d’être bien vus, leurs enfants étant les préférés des « Français »... et tout cela alors que ce seraient les « derniers venus » de l’émigration. Bref, appelons les choses par leur nom : c’est bel et bien de haine raciale qu’il s’agit.

Et ce qu’on lit aussi sur ces mêmes réseaux sociaux, c’est que la quasi totalité des agresseurs sont eux aussi issus de l’émigration mais cette fois nord-africaine ou sub-saharienne. Cette accusation est ouvertement portée par les agressés, qui opposent leur communauté, laborieuse et discrète « sans problèmes » à la « racaille ». Ce terme est l’un des plus usités et l’on voit que ceux qui l’utilisent connaissent parfaitement l’historique du terme et sa connotation « ethnique ». Et il faut reconnaître que cette accusation est confortée par les commentaires des internautes d’origine maghrébine ou africaine qui déversent leur ressentiment sur les Asiatiques. Sur le fond, ce qui leur est reproché, c’est à la fois d’être une communauté qui « se tient les coudes », qui réussit dans la société française que ce soit à la première ou la deuxième génération, et d’être en sus les « agents » de cette puissance qu’est la Chine.

On tient ici un argumentaire qui est presque un copié-collé de ce qui est reproché aux Juifs. Et la communauté reprend l’analogie en invoquant le précédent d’Ilan Halimi, enlevé et assassiné parce que Juif donc riche... comme Zhang Chaolin tué parce que Chinois donc riche. Dire que la tension est à son maximum à Aubervilliers et dans les autres villes ou quartiers où vivent d’importantes communautés d’origine asiatique est un doux euphémisme. Si les déclarations officielles sont mesurées et demandent une fois de plus à l’Etat de jouer son rôle de protection, tout en organisant la défense passive de la communauté (plus de personnes seules le soir, mise en place de téléphones d’alerte, etc.), sur les réseaux sociaux, là encore, c’est une autre histoire. Beaucoup appellent à l’autodéfense active, voire, pour les plus remontés, à faire appel aux Triades, ces organisations de la mafia chinoise qui sauront « régler le problème » énergiquement.

 Allô la gauche ? Y’a quelqu’un ?

Face à cette situation délétère, les réactions de la gauche « anticapitaliste », « antilibérale » bref qui se veut radicale est, disons-le tout net, simplement honteuse. Non par ce qu’elle dit, mais bien parce qu’elle ne dit rien, strictement rien. Je me suis donnée la peine de regarder successivement les sites internet d’Ensemble, du NPA, du Parti de gauche, du Parti communiste français : pas une phrase, pas un mot.

J’ai ensuite été faire un tour du côté des organisations anti-racistes à commencer par la LDH qui proclame fièrement sur son site : « La LDH mène un combat quotidien contre toutes les formes de racisme et de discrimination. Elle refuse d’enfermer la lutte contre le racisme et l’antisémitisme dans quelque démarche communautaire que ce soit : si chaque forme de racisme est spécifique, toutes les victimes se valent et la réponse doit être universelle face à un mal universel. ». Mais là encore, pas un mot : il faut croire qu’un ouvrier chinois assassiné ne fait pas une bonne victime.

Côté SOS racisme, je n’ai trouvé qu’un vague tweet : « La fréquence des agressions envers les Asiatiques doit alerter. SOS Racisme attend les résultats de l’enquête. » Audacieux non ?

Du côté du MRAP, silence radio total...

J’ai même poussé le zèle jusqu’à aller voir du côté des Indigènes de la République en jurant de m’offrir du champagne si je trouvais ne serait-ce qu’une brève ou même un tweet. Les bulles attendront car bien entendu, au milieu du combat contre la romophobie, l’islamophobie, la négrophobie, il n’y a guère de place pour « l’asiaphobie » même quand elle tue. Il n’y a d’ailleurs tout simplement pas de place du tout pour cette communauté.
Seule la Licra a fait un communiqué intitulé « Aubervilliers : le racisme anti-asiatiques tue »

Il faut se rendre à l’évidence : pour la gauche « d’opposition », pour les organisations antiracistes traditionnelles ou racialistes, agresser des centaines de personnes ciblées sur leur origine, tuer un Chinois pour le dévaliser ne mérite pas une ligne.

 Français et Chinois, c’est possible ça ?

Y-aurait-il donc des bons et des mauvais racismes ? Car évidemment, avec ces agressions, il est difficile de ressortir les lieux communs habituels sur « l’héritage de la colonisation et de l’esclavage » fourriers identifiés du racisme. En vérité, la communauté asiatique dérange une certaine gauche radicale (ou qui se prétend telle). En effet, dans son ensemble et avec toute sa diversité, elle prouve que l’on peut parfaitement avoir une très forte identité, un attachement profond à ses origines, ses traditions, tout en étant parfaitement à l’aise avec le jacobinisme républicain. Les citoyens français d’origine vietnamienne sont aussi la preuve que l’on peut avoir un passé commun colonial très violent et l’avoir dépassé. Et inversement, on peut être victime de racisme ou d’ostracisme et être un beau salaud raciste près à faire payer à plus faible que soi ses échecs et son ressentiment tout en lui piquant son argent.

L’existence, à la marge de la communauté, de ce qu’il convient d’appeler un lumpenproletariat violent d’origine immigrée dont l’analyse tétanise cette gauche n’est pas chose nouvelle. On le vit à l’œuvre en mars 2006 quand à la fin d’une manifestation contre le CPE, de jeunes lycéens se firent violemment « dépouiller » sur l’esplanade des Invalides [3]. Mais à l’époque, certains sociologues de bazar nous avaient servi la soupe du ressentiment des ex-colonisés contre la petite bourgeoisie « blanche ». Évidemment, aujourd’hui, face aux agressions contre les Asiatiques, difficile de repasser le plat. Donc, on détourne pudiquement la tête. Au mieux, on n’avancera les traditionnels « plus de services publics, plus de bibliothèques, plus d’écoles, plus de... » sans vouloir comprendre qu’une partie de cette jeunesse n’aspire pas à une petite vie tranquille mais a fait de Tony Montana son idole et veut des grosses bagnoles, des filles, du fric, beaucoup de fric et vite. Bref, de ressembler à nombre de ces chanteurs de gansta-rap qui concentrent tous ces clichés. Cela n’empêche pas d’ailleurs une religiosité plutôt simplette et ostentatoire comme les chefs des « familles » de Sicile ou de New-York combinaient crimes en tous genres et catholicisme primitif.

 La réalité, c’est pénible, car c’est compliqué...

Voilà ce qui amène aujourd’hui cette gauche à ce résultat honteux, se taire face à un crime raciste.

Quand les théories ne collent pas ou plus avec les faits, il y a deux possibilités : la première c’est faire preuve de pragmatisme sinon d’honnêteté intellectuelle et modifier la théorie pour quelle intègre ces nouveaux éléments. La seconde, c’est de maintenir ladite théorie et d’écarter les faits. On le fait parce que l’on ne veut pas se remettre en question, parce qu’on panique face à la nouveauté mais aussi parce que cette théorie peut être votre fond de commerce, intellectuel ou sonnant et trébuchant.

Oh bien sûr, on me dira qu’il y a le burkini, la mort d’Adama Traoré, Jacqueline Sauvage, etc. Mais cela justifie-t-il réellement le silence absolu face à un crime raciste ?

Plus largement, une partie de la gauche radicale est proprement impuissante à penser la complexité : comme certains sont incapables d’analyser le sens de cette tenue grotesque baptisée burkini ET de condamner fermement son interdiction tout aussi grotesque par des maires ; comme certains sont incapables de dénoncer les jihadistes de Daech ET les crimes sans nom commis par Assad et ses souteneurs russes ou iraniens ; certains sont incapables de dénoncer le racisme contre les musulmans, les Noirs ou les Roms ET contre les Asiatiques ou les juifs. Il leur faut « choisir leur camp » au nom de la lutte contre un ennemi principal qui n’est que le cache-sexe de leur refus de se colleter un réel qui leur échappe.

Voilà pourquoi vous ne trouvez pas un mot d’empathie même hypocrite avec Zhang Chaolin, couturier chinois de 49 ans tué parce que Chinois et donc « riche », dans les publications de gens qui se prétendent de gauche.

Ariane Pérez, 20 août 2016