Belgique – Les partis traditionnels face à la fermeture de Caterpillar : Paroles vengeresses et éloge de la soumission Charles, Olivier et Paul s’en vont en guerre. Contre Caterpillar ou contre l’alternative ?

Dans l’affaire Caterpillar, on est passé en quelques jours du torrent de larmes de crocodiles politiques au flot de déclarations vengeresses. De la droite de droite à la droite de gauche, c’est à qui dénoncera la multinationale américaine avec le plus de vigueur. Au parlement, Zuhal Demir (N-VA !) déclare « ne pas comprendre » la décision de l’employeur et que « ni les travailleurs, ni les syndicats n’ont quoi que ce soit à se reprocher ». Sans précédent. La commissaire européenne Mariannne Thyssen (CD&V) rappelle au patron US que nous vivons dans « une économie sociale de marché », que « le dialogue social est dans l’ADN de l’Europe ». Tiens donc ! Charles Michel annonce qu’il va « se battre contre Caterpillar » car « on touche là aux limites du système » (sic). Quant à Olivier Chastel, il se voit en gladiateur et plaide pour « un combat sans merci ». Sur le plateau de la RTBF, le 4 septembre, son ami Jeholet s’était fait tacler par Raoul Hedebouw sur la réquisition. Quelques jours plus tard, le président du MR court ouvertement derrière le porte-parole du PTB : « Réquisitionner Caterpillar ? Oui, si c’est légal ». [1] Mais pas question d’envoyer un « mauvais signal » aux entreprises…

 A quoi ça rime ?

A quoi rime tout ce charivari ? On peut certes y retrouver les petits coups fourrés des uns contre les autres : Wallonie/PS contre Etat fédéral/MR, et vice-versa [2]. Mais il y a plus, et « l’union sacrée » dont on parle n’est pas complètement feinte (du côté francophone). Notre thèse est la suivante : l’opinion publique est profondément choquée, en particulier dans les couches populaires. Travailleurs pressurés puis jetés, bénéfices exfiltrés, impôts éludés, parole mangée, direction locale court-circuitée, politiques utilisés comme complices puis ridiculisés, parlement ignoré – sans compter la manière brutale dont la fermeture a été annoncée : la mise à mort de l’usine de Gosselies apparaît comme le symbole d’une société de plus en plus injuste et antidémocratique, soumise aux diktats du capital mondialisé. L’émotion est grande et favorise une prise de conscience. Les partis traditionnels (dont Ecolo fait désormais partie) craignent un gros retour de flamme, sous forme d’une mise en question radicale de leur politique néolibérale en faveur des entreprises… Sous forme aussi d’un triomphe électoral pour le PTB lors des prochains scrutins (14% dans le dernier sondage La Libre-RTBF !). Ils sont donc obligés de simuler un grand coup de barre à gauche, et de faire comme s’ils surmontaient leurs querelles politiciennes.

 Problème de casting

Dans cet exercice, il va sans dire que la crédibilité de Charles Michel et de ses sbires du MR est proche de zéro. Comme le dit Marc Becker, secrétaire de la CSC en charge des affaires wallonnes, « certains politiques feraient mieux de se taire, car les mesures libérales et poussant à la dérégulation qu’ils nous imposent ne sont pas pour rien dans ce drame social qui met 2.000 personnes à la rue du jour au lendemain. » Ces propos visent en premier lieu le Premier ministre, dont le programme gouvernemental prévoit de rendre la procédure Renault encore plus défavorable pour les travailleurs. C’est donc le PS qui monte en première ligne, en particulier le ministre-président wallon et bourgmestre de Charleroi, Paul Magnette. Di Rupo a essayé également, mais l’exclusion des chômeurs qui lui colle à la peau le disqualifie pour jouer ce rôle. Mauvais casting. Magnette est le seul qui puisse encore faire illusion. De fait, sa prestation à la RTBF Radio le 5 septembre montre que le gaillard est un prestidigitateur de grand talent. J’ignore s’il change l’eau en vin, mais pour ce qui est de maquiller sa dévotion néolibérale en solidarité avec les travailleurs, il est champion toutes catégories.

 Une « dignité » qui « mérite » récompense

Interrogé par Bertrand Henne, sur la Première, deux jours après l’annonce de la fermeture [3], Paul Magnette commence sur un ton super combatif : « Nous sommes totalement déterminés à soutenir les travailleurs jusqu’au dernier. Le soutien est to-tal ». Waouw. Suit alors une explication qui met néanmoins la puce à l’oreille : « La dignité extraordinaire dont on fait preuve les travailleurs de Caterpillar et les sous-traitants après cette annonce brutale et cruelle est exemplaire et mérite une réponse du monde politique à la hauteur de cette dignité ». Ce sont de bons garçons et de braves filles, chez Caterpillar : ils et elles sont resté-e-s dignes, n’ont pas séquestré M. Thompson, ni cassé les bureaux, ni démoli le centre de Charleroi à coups de bulldozers (c’est d’ailleurs inutile : Magnette et ses prédécesseurs l’ont déjà fait). On aurait pu craindre une explosion – on ne sait jamais avec ces ouvriers, rappelez-vous Clabecq, ESB-Seraing ou Air France !- mais non, leur « dignité » est restée « exemplaire » et ça, vraiment, ça « mérite » une sucette… Quel paternalisme, quelle condescendance !

 Eloge de la soumission

Mais ce n’est qu’un début, la suite est encore plus claire. Le ministre président évoque les sacrifices imposés aux travailleur-euse-s du site. Je retranscris mot pour mot, la citation vaut son pesant de cacahuètes : « Les ouvriers de Caterpillar ont fait des efforts colossaux. Ils ont accepté de changer de poste de travail, de règlement, d’horaire, de faire des heures supplémentaires obligatoires le samedi. Ils ont réduit les coûts de 20%, parfois de 35% sur certains produits. Ils ont fait la démonstration de la capacité de s’adapter et de se battre en Wallonie, et malgré ça on ferme ». Oui, vous avez bien lu : en acceptant tout cela, en se saignant aux quatre veines dans l’espoir de sauver leur job, les travailleurs de Caterpillar « ont fait la démonstration de la capacité de s’adapter et de se battre en Wallonie » ! « Et malgré ça, on ferme ! » Magnette prononce ces paroles sur le ton du gars qui appelle les masses à renverser le capitalisme, on dirait Jaurès, mais le fond, c’est quoi ? Tout simplement un éloge de la soumission à l’austérité néolibérale ! Vous avez dit « se battre en Wallonie » ?…

Ici, on est au cœur du tour de passe-passe de notre illusionniste. Pourquoi Magnette monte-t-il aux barricades ? Parce qu’il est contre les licenciements, la flexibilité, l’allongement du temps de travail, les pertes de salaire et toute cette saloperie imposée au nom des « jobs jobs jobs » ? Pas du tout, au contraire : cette saloperie, il en fait l’éloge, elle « démontre la capacité de s’adapter en Wallonie ». Par son ton combatif face à la multinationale, le Ministre Président cherche à faire croire qu’il veut une autre politique, mais c’est un leurre. Son but, en réalité, est de protéger la politique actuelle – sa politique. Pourquoi cette mise en scène ? Tout simplement parce que le scandale Caterpillar est si énorme, qu’il mine la crédibilité et la légitimité du néolibéralisme. Il mine donc aussi la crédibilité et la légitimité des partis traditionnels, qui déroulent le tapis rouge pour attirer les investisseurs. En clair : Paul Magnette charge Caterpillar pour sauver la politique qui a rendu possible le scandale de Caterpillar, et d’autres scandales avant lui (dans le verre, le textile, la sidérurgie, etc)… Et pour tenter de couper les ailes au PTB.

 Il faut sauver le Plan Marshall

La suite de l’interview montre clairement que c’est bien de cela qu’il s’agit. En effet, comment la politique social-libérale se traduit-elle en Wallonie ? Par le Plan Marshall. Huit milliards de fonds publics investis au service des entreprises, en dix ans. Pour rappel, le pari de ce Plan peut se résumer de la façon suivante : on laisse tomber les vieux secteurs ; on aide les patrons à s’en dégager sans casse ; on nettoie aux frais de la collectivité les sites industriels pollués ; on mise à fond sur les PMEs (où les syndicats ne sont pas en mesure de faire ch…) ; on tente d’attirer les investissements dans les biotechnologies, les matériaux nouveaux, l’aéronautique, l’agroalimentaire et la logistique ; dans ces secteurs, on offre aux patrons, via les Pôles de compétitivité, des budgets qui leur permettent de mettre la recherche universitaire au service du profit (les universités, au passage, se servent bien dans la caisse, merci) ; et, last but not least, on jette les travailleurs « inemployables » au rebut du CPAS, puis au rebut tout court, tout en imposant aux autres, aux « employables », des formations taillées sur mesure pour les besoins capitalistes… Bilan en termes d’emploi ? Difficile à dire. Moins de 50.000, en tout cas… Bilan en termes d’inégalités sociales, de misère ? Venez voir à Dampremy, à Seraing, à Marchienne-au-Pont, à Flémalle…

L’orientation du Plan Marshall est purement néolibérale, le MR s’en est félicité publiquement à de nombreuses reprises. Mais c’est pour ainsi dire un néolibéralisme dirigé : le rôle du politique (et de quelques conseillers « éclairés ») est décisif dans sa conception et dans sa mise en œuvre. Or, c’est peu dire que l’affaire Caterpillar discrédite les responsables politiques. Ils apparaissent soudain pour ce qu’ils sont : des pantins du Capital, qui offrent des cadeaux fiscaux, en veux-tu en voilà, puis se font rouler dans la farine pendant que les travailleur-euses sont jetés comme des kleenex. Magnette craint que ce choc n’ouvre les yeux des gens au point de discréditer le Plan Marshall lui-même. C’est pourquoi il s’empresse de nous expliquer qu’il y a deux capitalismes : un mauvais capitalisme (celui de Caterpillar, qui « refuse d’entrer dans le Plan Marshall », qui refuse des contrats de recherche avec les universités, qui « n’a pas souhaité être aidée pour ses exportations » – sic) et un bon (celui de GSK, qui accepte tout cela). Du coup, il y a aussi deux sortes de multinationales : les bonnes, comme VW, qui donnent un coup de téléphone aux politiques avant de licencier, et les autres, comme Caterpillar, Ford Genk et Opel-Anvers, qui n’en donnent pas : ce sont « des grandes entreprises qui fonctionnent à l’ancienne », dit Magnette. « Caterpillar, conclut-il c’est l’anti-Plan Marshall, la confirmation que le Plan Marshall est la bonne stratégie ». CQFD.

 Economie = bon, Finance = mauvais

Puisqu’il y a un bon et un mauvais capitalisme, il y a aussi, c’est logique, de bons et de mauvais licenciements. Les mauvais licenciements sont les licenciements « purement financiers » décidés par les-mauvais-capitalistes-à-l’ancienne qui donnent la priorité aux actionnaires. Pouah ! Puisque ces licenciements sont « financiers », ils ne sont pas « économiques ». L’économie, c’est bon ; la finance, c’est mauvais. Economie, industrie = Plan Marshall = bon ; finance = actionnaires = anti-Plan Marshal = mauvais. Toi compris ? Magnette : « Il faut qu’on puisse faire la démonstration – et nous la ferons – que ce n’est pas un problème économique, ni industriel, c’est une décision purement financière. Ce groupe fait des bénéfices, il a triplé ses dividendes ces dernières années ». En réalité, cette tentative de séparer les bonnes lois de l’économie des mauvaises lois de la finance et de l’actionnariat n’a strictement aucun sens. Primo : cela fait deux siècles que la société par actions est la forme privilégiée du capital. Secundo : cela fait plus de trente ans que les capitalistes – tous les capitalistes, ou presque – ne savent pas quoi faire de leurs profits et les distribuent par conséquent aux actionnaires (en particulier aux gros, dont la consommation de luxe sert de béquille au système). Selon les chiffres rassemblés par la FGTB de Verviers, la part des profits des entreprises belges distribuée à ces parasites sociaux est passée de 59,3% en 2007 à 93,5% en 2014. Si cette situation est caractéristique du mauvais capitalisme à l’ancienne, où est votre bon capitalisme, Monsieur Magnette ?

 Union sacrée néolibérale

Bon et mauvais capitalisme, bons et mauvais licenciements, bonnes et mauvaises multinationales : ces trois leitmotivs visent à désamorcer l’émotion et la colère. Ils sont communs aux déclarations des porte-parole des tous les partis traditionnels. Magnette : « Ce choc a eu pour effet de créer aussi avec le gouvernement fédéral une volonté de travailler ensemble (…). Dépassons ces petites querelles stériles ». On parle d’union sacrée. C’est est une, en effet : une union sacrée pour défendre la politique néolibérale de flexibilité, d’austérité, de cadeaux aux entreprises, et c’est Magnette qui en a pris la tête. Alors que la mobilisation syndicale contre le gouvernement de droite est dans l’impasse, l’affaire Caterpillar sert ainsi de paravent pour un spectaculaire rapprochement du PS avec le MR. Magnette est certes obligé de prendre quelque distance par rapport aux intérêts notionnels (« on dit depuis des années que ce n’est pas la réponse »), mais il se garde bien de condamner les baisses de « charges patronales », ou la loi travail de Kris Peeters (une « petite querelle stérile », c’est évident » !). Certains s’en étonneront, mais c’est logique, car il n’y a pas d’un côté la politique d’austérité fédérale, et de l’autre la politique wallonne comme alternative : la première contribue à créer le terrain favorable à la seconde, en faisant de la Wallonie cette « terre d’accueil pour les investisseurs » que les panneaux vantent à la frontière, le long des autoroutes…

 Industrie 4.0 ?

Tout cela ne promet rien de bon aux travailleurs et travailleuses. Notamment à celles et ceux de Caterpillar. « Récupérer au maximum le site de Gosselies, les machines, le savoir-faire » est un quatrième leitmotiv commun aux prises de position des partis traditionnels depuis l’annonce de la fermeture. Certains peuvent espérer qu’il en ressortira quelque chose de bon pour les travailleurs. Cet espoir est déplacé. Ecoutons encore une fois Paul Magnette : « Le site, c’est une pépite. Je veux sauver le maximum d’activité, d’équipement, de savoir-faire, pour reconstruire tout un campus d’une industrie manufacturière 4.0 » Or, qu’est-ce que l’industrie 4.0 ? Une formule vague, pour faire « moderne » ? Non, un projet très précis conçu par les industriels allemands pour rester à la pointe de l’innovation technologique et de la chaîne de valeur. L’industrie 4.0 met en pratique le concept d’internet des objets. Dans l’industrie 4.0, toutes les machines sont interconnectées, de sorte que l’usine elle-même devient pour ainsi dire une grande machine articulée automatiquement, un gigantesque automate. Par ailleurs, cet automate est connecté à la toile, de sorte que chaque client peut passer ses commandes par internet, avec un degré élevé de « customisation ».

Ce n’est pas le lieu ici de développer une analyse marxiste de l’industrie 4.0 et de ses contradictions, mais deux points doivent être mentionnés, qui concernent directement le monde du travail. Primo, l’industrie 4.0 marque une nouvelle étape qualitative dans ce que Marx appelait la « subsomption réelle du travail au capital », en d’autres termes la domination du travailleur. Dans l’industrie classique, le travailleur n’est qu’on prolongement de la machine, mais garde encore une certaine autonomie. Dans l’industrie 4.0, le travailleur n’est qu’un rouage de l’usine. Secundo, l’industrie 4.0 n’a guère besoin de nombreux ouvriers. Si jamais Magnette devait effectivement réussir à créer sur le site de Gosselies « tout un campus d’une industrie 4.0 », il est absolument exclu que ce projet offre de l’emploi à 6000 personnes. Or, justement, cela aussi est un leitmotiv commun – le cinquième : aucune déclaration des partis traditionnels n’évoque le maintien de l’emploi. Cette revendication-là, pour eux, c’est du « populisme »…

Charles, Olivier et Paul s’en vont en guerre contre Caterpillar. Mironton-mironton-mirontaine… Mais, contrairement au Marlborough de la chanson, on sait fort bien quand ils reviendront, pour la simple raison qu’en fait ils ne sont jamais partis : sous couvert de « combat sans merci » contre la multinationale, ils ne font que poursuivre leur lutte pour l’hégémonie néolibérale, contre l’alternative sociale et politique. Face au Caterpillage, la défense des travailleurs et des travailleuses ne passe pas par l’union sacrée avec ces Messieurs. Elle nécessite un autre front : celui du monde du travail, de ses organisations syndicales, du PTB, des autres organisations de gauche radicale, et de tous ceux, toutes celles, dans le monde associatif et ailleurs, qui refusent la dictature du capital.

Daniel Tanuro