L’élection de Trump et d’un Congrès républicain aux Etats-Unis : la droite isolationniste adossée à la « fureur des masses »

Le scandale Trump a toujours été celui ressenti par « l’establishment » c’est-à-dire par la fraction dominante de la bourgeoisie étasunienne et encore plus par la bourgeoisie des pays alliés à l’impérialisme étasunien. Sous couvert d’être le champion d’un peuple blanc apeuré, manipulé et enragé s’agrippant désespérément aux acquis qui lui restent faute de signal fort à gauche, Trump incarne les intérêts d’un capital malmené par la mondialisation, que les pundits croyaient définitivement vaincus, lui et sa politique isolationniste. Ajoutons-y un discours particulièrement outrancier lequel leur déplaît moins par sa vulgarité qu’en mettant à nue la réalité de leurs politiques.

Trump rejette le libre-échange ? L’éternelle querelle du bois d’œuvre avec le Canada [1], le plus important partenaire commercial des ÉU et leur plus proche allié politique, montre l’hypocrisie de ces accords qui ne sont que des chartes d’hégémonie des transnationales, en particulier étasuniennes, en commençant par leur noyau stratégique financier. Pour les ÉU, le Canada n’est qu’un bassin de matières premières, surtout énergétiques, dans lequel ils se servent en fonction de leurs besoins. Oléoduc Keystone ou non, le pétrole bitumineux ira vers les ÉU, en fonction de leurs besoins, et ailleurs par d’autres oléoducs ou trains de la mort à moins que la résistance populaire se mette de travers. Bien sûr, les capitaux canadiens et autres y sont les bienvenus [2], sans entrave, contrairement aux marchandises plus contrôlées et surtout aux personnes. Pourquoi les ÉU modifieraient-ils cette situation avantageuse ?

Une contre-réforme fiscale au bénéfice des riches et des entreprises ? Il n’y a là rien de nouveau sous le soleil encore plus aux ÉU dont le contrôle de la monnaie mondiale leur permet d’empiler des déficits sans pénalité monétaire, ce qu’ils ont joyeusement fait depuis la crise de 2008 [3]. Cette baisse des impôts profitera à sa base électorale, cette tranche de revenu des 90% les moins fortunés des blancs, surtout mâles, même si per capita ce sera beaucoup moins que pour les 10% les plus riches. En bonus, la montée de la dette publique [4] leur donnera des emplois de cols bleus pour la reconstruction des infrastructures, aussi dans l’armement, même si les premiers visés sont les entreprises nationales les moins transnationalisées comme le secteur immobilier dont Trump provient. Car ces cols bleus ne devront pas songer au mythique retour des emplois dans l’automobile et dans l’acier définitivement mondialisés [5]. Même pas dans les charbonnages car les énergies renouvelables sont désormais concurrentielles ou presque [6] tout comme l’efficacité énergétique s’intègre de plus en plus aux calculs de rentabilité.

La farce trumpienne du « complot chinois » climatique amènerait-elle son administration à une politique anti-GES différente de celle d’Obama ? « Les politiques actuelles aux États-Unis ne feraient que réduire les émissions de 9% d’ici 2025 sous les niveaux de 2005 (5% au-dessus [Je souligne] des niveaux de 1990). L’engagement de la NDC [contribution nationale proposée pour la COP-21 à Paris] lui-même n’est pas encore cohérent avec la limitation du réchauffement à moins de 2°C, et encore moins avec la limite de 1,5°C de l’Accord de Paris. » [7]. « Autrement dit : d’ici 2025, Obama s’engage simplement à maintenir le rythme actuel de baisse des émissions… par l’exploitation catastrophique du gaz de schiste. » [8] Le reniement de l’Accord de Paris n’y changerait rien. Et ce ne serait pas du gâteau de le renier tellement cet accord est un paravent commode pour les transnationales même du pétrole [9].

Le démantèlement de l’Obamacare, ce régime de santé malade au bénéfice des trusts de l’assurance et des chaînes d’hôpitaux privés ? Le régime laisse sans assurance 9% de la population totale [10] pendant que ses frais de couverture augmentent de 25% d’un coup [11]. La dominance républicaine ne fera qu’accélérer ou accompagner un Obamacare en train de succomber sous son propre poids. Et Trump, comme président élu, met déjà de l’eau dans son vin sur ce sujet [12]. On devine d’où vient la pression.

Le rejet de l’immigration sur fond des grossiers propos racistes et xénophobes ? Le mur sur la frontière mexicaine voté sous la présidence Bush n’a pas été démantelé sous la présidence Obama alors que le congrès était démocrate de 2008 à 2010. Sa construction a cessé pour cause de la crise économique de 2008 et du renforcement de la surveillance de la frontière réduisant considérablement l’immigration mexicaine [13]. Il en est de même pour le renvoi arbitraire des immigrants illégaux [14] sans compter les autres violations de droits humains envers les non-citoyens étasuniens [15]. Trump, derrière son langage crû, n’a qu’annoncé qu’il parachèverait le travail. Certes, les derniers adoucissements de la présidence Obama seront annulés mais on peut douter du réalisme d’aller jusqu’au bout du mur du Mexique et de déporter les onze millions d’immigrants illégaux tant sont importants les obstacles budgétaires, judiciaires et surtout politico-économiques soit la contribution économique de l’immigration illégale et l’importance de la production des transnationales étasuniennes au Mexique [16], particulièrement pour l’industrie automobile [17].

Le sexisme outrancier du nouveau président ? Que penser d’une candidate qui s’est laissée humilier publiquement par son mari-président séducteur et volage [18] sans s’en divorcer, alors qu’elle en avait les moyens financiers et relationnels, par pure opportunisme politique afin de devenir une Secrétaire d’État faucon [19] ? Son féminisme est partiel et circonstanciel et ne s’étend aucunement à aux sphères socio-économique et internationale [20]. Son opportunisme connu sur les questions de l’avortement et des droits de LGBT+ aurait continué d’osciller entre les initiatives des nombreux états réactionnaires et la mobilisation sociale autant de droite que de gauche et rien ne dit qu’elle aurait été en mesure de renforcer le libéralisme de la Cour suprême. Une femme aurait-elle dû se sentir obligée de voter Clinton pour la cautionner, elle et ses politiques ?

Une politique étrangère anti-chinoise et pro-russe ? Ce n’est pas autre chose qu’une consécration du « pivot asiatique » combiné à la nouvelle politique syrienne pro Bachar, appuyé par la Russie, de l’administration Obama. « Déchirer » l’accord nucléaire avec l’Iran s’insère mal dans cette orientation. On sent déjà une ouverture [21]. Le coût en sera-t-il le traité de libre commerce avec l’Europe ? C’est pratiquement un fait accompli simplement à voir l’accord similaire Canada-Europe sauvé pour la forme par la peau des dents. Et celui de la zone Pacifique ? Il est fort mal en point non pas tellement à cause des réticences des ÉU mais de celles des partenaires asiatiques qui, à l’instar des Philippines [22], réalisent qu’il vaut mieux composer avec une Chine en montée de puissance économique et militaire qu’avec des ÉU militairement sur la défensive et économiquement dépendant des capitaux mondiaux en particulier chinois.

 Un parti républicain qui, rapports de force obligeant, encadrera cet atome libre

Imitant la propagande du Brexit, la droite isolationniste aura su combiner le racisme et le machisme inhérents à l’histoire et à la société étasuniennes avec la révolte contre l’establishment libre-échangiste et impérial faisant payer la crise de 2008 à ce petit et moyen peuple blanc, qui avait gagné de généreuses concessions durant les « trente glorieuses », tout en le tenant à l’écart du retour d’une relative prospérité [23]. Ainsi cette droite se sera connectée à leur frustration cumulée depuis l’avènement de l’ère néolibérale pendant que la candidate de l’establishment, lestée de son pedigree compromettant contrairement à Obama en 2008, aura été incapable de rallier comme lui les minorités et les jeunes [24]. Même le plein ralliement des femmes lui aura échappé. Et que dire du « parti de l’abstention » qui n’a cessé de se renforcer depuis l’an 2000 [25].

Le dysfonctionnement de la démocratie étasunienne — Clinton a obtenu plus de votes que Trump — a contribué à la victoire à l’arrachée de la droite la plus réactionnaire. Il mêle un biais en faveur des régions rurales et des petits Etats [26], une orgie des dépenses électorales sans comparaison avec d’autres pays [27] et une basse participation électorale (54%), politiquement recherchée, induite tant par un processus complexe pour l’inscription sur les listes comme pour le vote, le tout dans une atmosphère de cirque absurde contre lequel on ne pourrait rien. D’aucuns en concluront que cette campagne électorale nauséabonde et sans fin, dont les résultats ont surpris à cause de médias ignorant le pays profond ce qui a démultiplié l’effet choc, aurait permis la conquête du gouvernement étasunien par un courant fascisant.

Trump, si atome libre soit-il pour raison de fortune personnelle, devra gouverner avec le Parti républicain qui peuplera son exécutif et ses conseils et qui surtout l’encadrera par le congrès [28]. Par nécessité de base populaire, ce parti a laissé place au fondamentalisme chrétien puis au Tea Party dont Trump est le prolongement logique. Tout comme le nouvel impérialisme néolibéral a dû créer ses Frankenstein djihadistes, le néolibéralisme intérieur a besoin des siens quitte, pour son plus grand désarroi, à en perdre momentanément le contrôle. S’il arrive à reprendre la bride pour les premiers, difficilement et au prix de vives tensions entre alliés et dut-il détruire le Moyen-Orient pour y parvenir, chez lui dans le nid de l’aigle, la tâche est tout à fait surmontable même si elle paraît un peu plus difficile chez ses proches alliés européens. Il n’y a pas de quoi crier au loup à moins de regretter, pour la gauche anticapitaliste, de ne pas avoir suivi Sanders jusqu’au bout de son ralliement à Clinton.

 C’est à gauche que le bât blesse, mais il y a des signes d’espoir même partidaires

Car c’est à gauche que le bât blesse. Pas besoin de nouveau fascisme pour régler son compte à la gauche sociale ou politique. Aux ÉU, elle ne menace ni le pouvoir ni leur compétitivité mondiale. (On pourrait argumenter qu’il en est différemment en Europe et en Inde en ce qui a trait surtout à la compétitivité vis-à-vis soit les ÉU et/ou la Chine d’où la présence de partis d’extrême droite significatifs, particulièrement en France.) Après avoir atteint 5% dans les sondages cet été à la suite de la défaite de Sanders, le Parti vert a fini à 1%, se méritant quand même plus d’un million de votes, mais derrière un marginal parti libertarien droitier à plus de 3%. Sauf conflits sporadiques, locaux et sectoriels, le mouvement syndical est aux abonnés absents. Le mouvement des nationalités opprimées fait mieux avec Black Lives Matter et dernièrement l’unité combative des nations autochtones, jusqu’au Canada, à Standing Rock avec l’appui de la gauche écologique... mais non, sauf exceptions, du mouvement syndical [29].

L’escalade de la répression dans les dernières semaines à Standing Rock, contre l’avis d’Obama et avec l’accord des autres parties dont le fédéral Corps des ingénieurs de l’armée et les tribunaux, présage certainement de l’avenir. Mais n’est-ce pas une suite logique de la meurtrière répression envers la communauté noire ayant fait surgir Black Lives Matter ? Inquiète cependant ces « sept manifestants de droite qui ont participé à une occupation armée de 41 jours d’un refuge faunique fédéral [qui] ont été acquittés des accusations de port d’armes à feu et de complot visant à nuire à des travailleurs fédéraux. Ils s’étaient emparés d’un refuge faunique pour exiger qu’il soit dissous et que les terres fédérales concernées fassent l’objet d’une utilisation commerciale. »

La société étasunienne a certainement poussé d’un cran ou deux son échiquier vers la droite alors qu’elle était déjà fort engagée dans cette direction, ce qui était caché par le vernis Obama surtout pour les adeptes réformistes de l’auto-aveuglement. La déconfiture électorale des « New Democrats » [30], qui depuis la présidence Bill Clinton avaient rompu définitivement avec le « New Deal », a quand même l’avantage, du moins sur le coup, de refroidir l’électoralisme en poussant à la mobilisation devenue quotidienne dans plusieurs grandes villes depuis le choc du 8 novembre [31]. De là à prétendre qu’elle incite Trump à la modération, il faut être prudent. Car prudent il le sera tant qu’il ne sera pas confirmé par le collège électoral à la mi-décembre et investi officiellement en janvier 2017 d’autant plus qu’il lui faut mettre en place son équipe. Et on peut être certain que l’électoralisme reviendra au galop surtout dans un pays en élections permanentes avec son renouvellement du congrès à date fixe à tous les deux ans.

Le duo présidentiel du Parti vert a tout à fait raison d’appeler à « construire un autre pouvoir » basé sur des mouvements sociaux et sur « un parti politique pour représenter ce mouvement dans l’urne. » [32] Il a encore plus raison d’appeler à des « actions directes contre le passage du Partenariat transpacifique », que la présidence Obama tentera de faire voter au congrès sortant avant l’inauguration du nouveau président, et pour les manifestations prévues à ce moment-là. La construction d’un parti large et pluraliste de la rue, avec bien sûr un pôle anticapitaliste clair et net en son sein, ne peut plus être remise sous prétexte d’un mouvement social atrophié à moins de succomber au piège de l’œuf ou de la poule... ou est-ce de la poule ou l’œuf.

Seul un tel parti adossé à une grande mobilisation dans le sillage ce celle annoncée par le mouvement Occupy sera en mesure de capter « la juste fureur des ‘‘masses’’ contre les élites » tout comme le fait la nouvelle droite en substituant « la ‘‘guerre culturelle’’ à la lutte de classes. » [33] Tant que ce vide ne sera pas comblé, les « thèmes propres à la gauche (salaires, protections sociales...) » se feront damer le pion par ceux liés aux « modes de vie » instrumentalisés par la nouvelle droite.

Marc Bonhomme, 13 novembre 2016,
www.marcbonhomme.com ; bonmarc videotron.ca