L’esprit ouvert ? – Un climato-négationniste, ça Trump énormément

, par TANURO Daniel

« J’ai l’esprit très ouvert », « J’examine cela de très près », « Je pense qu’il y a une certaine connexion avec l’activité humaine, quelque chose » : il a suffi que Donald Trump s’exprime ainsi sur le changement climatique – dans une interview avec le New York Times – pour que les grands médias entonnent une petite chanson rassurante sur la différence entre les paroles de l’ex-candidat et les actes du futur président des Etats-Unis. Or, il ne faut pas s’y tromper : Trump est et reste un climato-négationniste, et rien ne serait plus dangereux que de baisser la garde face à ses projets – dans ce domaine-là comme dans les autres.

En réalité, le contenu même de l’interview n’est nullement rassurant. Le New York Times a mis en ligne le texte intégral, non toiletté [1]. Du brut de décoffrage, comme on dit. Très instructif. Donald Trump est confus dans ses réponses, brouillon, il semble incapable de présenter une vision ample et de développer une argumentation soutenue sur quelque sujet que ce soit… Mais le fond de sa pensée apparaît et, quand on y regarde de près, c’est clairement un climato-négationniste qui s’exprime.

 « Open mind »

Un journaliste pose la question : “Allez-vous retirer l’Amérique de sa position de leader dans la réponse au changement climatique » ? Au lieu de répondre, Trump égrène les petites phrases reprises par les médias : « J’examine cela de très près. Je vais vous dire. J’ai un esprit ouvert sur ça. Nous allons examiner ça de très près. » Mais il ajoute immédiatement : « C’est un enjeu intéressant parce qu’il y a peu de sujets sur lesquels il y a plus de division que le changement climatique. Vous n’aimez pas entendre ça, mais il y a des gens de l’autre côté de cet enjeu »… C’est confus, mais l’essentiel est dit : le réchauffement anthropique est l’objet de controverses. On reconnaît d’emblée un des trucs des climato-négationnistes : prétendre que rien n’est prouvé.

La suite est à l’avenant. L’entretien se déroule à Manhattan. Un journaliste fait remarquer que Manhattan est une île, et enchaîne : « Je veux vous remercier d’avoir l’esprit ouvert. Nous avons vu ce que ces tempêtes peuvent faire, n’est-ce pas ? Nous l’avons vu personnellement. En direct”. Il fait allusion à la tempête Sandy qui a ravagé New York en 2012 [2]. Son collègue insiste : “Mais vous avez l’esprit ouvert à ce sujet ? » La suite vaut d’être citée intégralement :

Trump : J’ai un esprit ouvert. Et nous avons eu des tempêtes, toujours.

Journaliste : Pas comme celle-ci.

Trump : Vous savez, le jour le plus chaud de tous les temps était en 1890 quelque chose, 1898. Vous savez, on peut tourner les choses de plusieurs manières selon le point de vue qu’on adopte (« you can make lots of cases for different views »). J’ai un esprit totalement ouvert ».

Je n’ai pas trouvé trace d’un record de température en 1898 [3]. Mais peu importe : il saute aux yeux que Trump mélange ici météo locale (le temps qu’il fait à un moment donné en un point donné) et climat global (le temps qu’il fait en moyenne sur une période dans le monde). Or, entretenir cette confusion entre climat et météo est un autre truc des climato-négationnistes.

 Contre la science

Trump évoque ensuite son oncle qui était ingénieur au MIT et « avait un avis » sur la question. Il n’en dit pas plus, mais enchaîne par une attaque frontale contre les auteurs des rapports sur le réchauffement : “Ils disent qu’ils ont la science d’un côté mais après ils ont aussi ces horribles emails qui ont été échangés entre scientifiques. (…) Quand ils ont été pincés, vous savez, alors vous voyez et vous dites, qu’est-ce que c’est que tout ça. J’ai un esprit absolument ouvert » (il le répète au moins dix fois, qu’il a « l’esprit ouvert »).

Il est surtout ouvert à la calomnie. Dans cette partie de l’interview, le président élu fait allusion au soi-disant « Climategate » de la Climate Research Unit (CRU) de l’Université d’East Anglia, en 2009. Rappel : des e-mails (obtenus par piratage) étaient censés prouver que des auteurs influents du GIEC se coordonnaient pour manipuler des données, en détruire, cacher des informations et empêcher la publication d’articles divergents, dans le but d’exagérer le réchauffement climatique. Cette accusation grave a pesé sur la COP de Copenhague, juste après. Or, tout était bidon : en 2010, coup sur coup, une enquête du Parlement britannique et une commission indépendante ont conclu que les scientifiques de la CRU n’avaient rien à se reprocher. Trump s’en tape : six ans après, il continue à utiliser ce troisième truc des climato-négationnistes : non seulement il y a controverse, mais en plus les rapports sur le réchauffement seraient falsifiés par leurs auteurs !

Trump se lance ensuite dans une digression sur l’importance « vitale » de l’air pur, de l’eau pure, de l’eau cristalline. Puis il parle en détails de ses golfs, qui sont super (« great, great ») et pour lesquels il a reçu plusieurs prix environnementaux… « Parfois je dirai que je suis en fait un environnementaliste et des gens vont sourire dans certains cas et d’autres personnes qui me connaissent comprennent que c’est vrai. Esprit ouvert ». C’est vraiment du grand n’importe quoi…

 D’abord la compétitivité

Cependant, un des journalistes revient au climat et pose la question : « Quand vous dites que vous avez l’esprit ouvert, vous voulez dire que vous n’êtes tout simplement pas sûr que l’activité humaine cause le changement climatique ? Pensez-vous que l’activité humaine est en cause ou pas ? (« is or isn’t connected ? »).

Réponse de Trump : “Je pense à l’instant… enfin, je pense qu’il y a une certaine connexion, quelque chose. Cela dépend de combien ». Il veut dire : cela dépend de la part de l’activité humaine dans le réchauffement. Puis il enchaîne : « Cela dépend aussi de combien ça va coûter à nos entreprises. Vous devez comprendre, nos entreprises sont non compétitives en ce moment. Elles sont vraiment largement non compétitives. (…) Nous ne sommes plus une nation compétitive avec les autres nations. Nous devons nous rendre compétitifs. Nous ne sommes pas compétitifs pour beaucoup de raisons. Et c’est de plus en plus une raison (il veut dire que ce qui se fait pour combattre le changement climatique est de plus en plus une cause de la perte de compétitivité US). Parce que beaucoup de ces pays avec lesquels nous faisons des affaires, ils passent des accords avec notre président, ou qui que ce soit, et puis ils ne respectent pas ces accords, vous le savez. Et c’est beaucoup moins cher pour leurs entreprises de produire des produits. Donc, je vais étudier ça très fort, et je pense que ma voix compte beaucoup. Je pense qu’on écoute ma voix, surtout les gens qui n’y croient pas. Et bon, je vous tiendrai au courant. »

 Il joue au con

Il est tout à fait évident que Trump déroule ici le quatrième et le cinquième truc des climato-négationnistes. D’abord il fait comme si la part du réchauffement due éventuellement à l’activité humaine (« Open mind » !) n’était pas claire (en réalité, elle est parfaitement claire, elle est même chiffrée !). Puis il retombe sur l’argument du complot, qu’il a balancé de façon plus explicite lors de la campagne électorale : il y a des concurrents fourbes (« les Chinois »), qui signent des accords sur le climat puis ne les respectent pas, et qui trompent les honnêtes Américains pour détruire leur industrie. Du coup il montre aussi que le climat, il s’en fout. Pour son « esprit ouvert », seule compte la compétitivité des entreprises.

Contrairement à ce que certains ont pu dire ou écrire, on voit bien que ces propos de Trump au New York Times ne sont nullement en contradiction avec ses déclarations climato-négationnistes lors de la campagne électorale. Au contraire, la cohérence est tout à fait évidente. Il est donc trop facile de rire de la confusion des réponses au Times, d’y voir une preuve de l’imbécilité de Trump, etc. Obama aussi s’est moqué de Trump et Trump, à la fin, a gagné. Prenons garde de ne pas sous-estimer l’adversaire. Le futur locataire de la Maison Blanche n’est sans doute pas un génie, mais il me semble prudent de penser que c’est un type rusé. Sur le climat, il manœuvre pour noyer le poisson et joue au con pour endormir l’opposition avec de petites phrases sibyllines.

 Les actes parlent d’eux-mêmes

Non seulement les propos de Trump sont cohérents dans leur incohérence apparente, mais en plus ses actes sont parfaitement en phase avec ses paroles. Là non plus, il n’y a pas de contradiction – contrairement à ce que certains veulent croire. Les nominations auxquelles le président élu est en train de procéder sont éloquentes. Quand Trump dit qu’il a « l’esprit ouvert », c’est du vent. Ouvert sur quoi, à qui ? Il s’entoure à tous les niveaux de climato-négationnistes convaincus, militants.
Myron Ebell, désigné pour piloter la transition à l’Agence Américaine de Protection de l’Environnement (EPA), n’est pas un cas isolé. Un autre membre de l’équipe de transition, Doug Domenech, en charge du Département de l’Intérieur, est l’ancien président du Fueling Freedom Project. Ce FFP est une campagne qui plaide pour restaurer « la cause morale des combustibles fossiles » (sic) et porte plainte en justice contre les mesures anti-charbon du Clean Power Plan d’Obama. Les plaignants ont été déboutés jusqu’à présent, mais ils ont saisi la Cour Suprême… Or, comme par hasard, le futur attorney général de celle-ci, désigné par Trump, est un autre climato-négationniste : Jeff Sessions. Pour Sessions, la science du changement climatique est de la « désinformation délibérée ». Il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir la mise en œuvre d’un plan de bataille mûrement réfléchi.

Pour ce plan, une difficulté rencontrée par les climato-négationnistes étasuniens est que le dioxyde de carbone est classé officiellement dans la liste des polluants atmosphériques contenue dans le Clean Air Act de 1963. Du coup, que le CO2 soit ou non reconnu comme cause du réchauffement, l’EPA est habilitée à prendre des mesures pour en réduire les émissions. Trump a très clairement l’intention de s’attaquer à cet obstacle. Une des personnes pressenties par lui pour diriger l’EPA est en effet une certaine Kathleen Hartnett White. Proche de D. Domenech, K.H. White est co-auteure d’un livre intitulé Fueling Freedom (tout un programme !) ainsi que d’une vidéo hallucinante dans laquelle elle explique avec conviction les nombreux « effets bénéfiques » du CO2 [4].

 Des canailles sans scrupules

Preuve que le climat est bien une question politique, tous ces climato-négationnistes sont liés à des think tanks de droite et de droite extrême, financés par le grand capital et les riches. Kathleen H. White et Doug Domenech, par exemple, font partie de la Texas Public Policy Foundation. Cette TPPF est financée par l’industrie du tabac, les prisons privées, ExxonMobil, ConocoPhilips et quelques riches familles actives dans les combustibles fossiles. Parmi les généreux donateurs, on trouve notamment les frères Koch, ces magnats du charbon qui financent depuis des années de pseudo-scientifiques climato-négationnistes [5]. TPPF à son tour fait partie du State Policy Network, un réseau fondé par les mêmes frères Koch et qui regroupe une cinquantaine de think tank de droite et de droite extrême aux Etats-Unis… [6]

Au lieu de se laisser bercer par les propos rassurants des médias, il faut voir en face que ces gens-là ne sont pas des politiciens bourgeois « ordinaires ». Je veux dire par là que ce ne sont pas des gens plus ou moins respectueux de principes démocratiques, conservant un minimum d’honnêteté et de déontologie, comme ceux que nous sommes habitués à subir dans les pays « développés » depuis 1945. Ce sont au contraire des canailles sans scrupules, des voyous en col-cravate. A l’instar de Napoléon III, de Mussolini, d’Hitler et de quelques autres, ces coquins sont prêts à tout pour parvenir à leurs fins.

Pour ce qui est de monter des coups et d’orchestrer des manipulations, Stephen Bannon semble l’homme tout indiqué. Ancien animateur du site de droite extrême Breitbart News, celui que Trump a choisi comme « conseiller stratégique » n’est pas seulement un suprémaciste blanc raciste, nationaliste, homophobe et misogyne : c’est aussi – faut-il le préciser ?- un climato-négationniste ardent.

 Méfions-nous du « quatrième pouvoir »

Les tentatives de manipulations ont déjà commencé – avant même que Trump soit à la Maison Blanche. Exemple récent : le président du Comité scientifique de la Chambre des Etats-Unis vient de tweeter le lien vers un article de Breitbart News affirmant que la température globale sur les terres émergées aurait diminué de 0,6°C. Le président de ce Comité, Lamar Smith, un Républicain du Texas, est un climato-négationniste acharné. Il est absolument évident que l’article relève de la désinformation pure et simple. Il est diffusé dans le seul but d’utiliser l’autorité des institutions pour décrédibiliser la NASA… au moment précis où Trump annonce qu’il veut retirer à celle-ci la mission cruciale d’étudier l’évolution du climat de la Terre. [7] On n’est pas à la veille de l’incendie du Reichstag, mais il faudrait être naïf pour imaginer que les mêmes méthodes de manipulations ne seront pas utilisées aussi contre les syndicats, les Noirs, les femmes, les musulmans et les cibles de Donald Trump en général.

Pourquoi les grands médias du monde entier tombent-ils dans le panneau ? Pourquoi disent-ils que Trump « met déjà de l’eau dans son vin » [8] ? Pour une raison bien simple : ces médias constituent ce qu’on appelle « le quatrième pouvoir ». Contrôlés par le capital, les responsables des groupes de presse ne peuvent tout simplement pas dire – et encore moins écrire – que l’homme politique le plus puissant du « monde libre » n’est rien d’autre qu’un pur capitaliste qui a le portefeuille à la place du cerveau, avec un quasi-fasciste pour conseiller. Admettre que la démocratie bourgeoise a porté au pouvoir un individu prêt à détruire la planète dans le seul but de protéger les profits d’un quarteron de patrons réactionnaires serait par trop subversif.

L’Histoire a malheureusement connu d’autres situations au cours desquelles les faiseurs d’opinion, pour des raisons analogues, ont jugé nécessaire de rassurer les gens sur des personnages peu recommandables. Il y a 83 ans, les agences de presse capitalistes changeaient subitement de ton et se mettaient à répandre l’idée que Monsieur Hitler était tout compte fait un homme normal, qui aimait la belle nature et était gentil avec ses chiens… On connaît la suite. A bon entendeur.

Daniel Tanuro