Climat – Réponse à Daniel Tanuro par un détour historique. Un gouvernement mondial pour sauver la civilisation

Sans doute ais-je trop souligné, sans les mettre en contexte, deux phrases contradictoires dans deux textes différents de Daniel Tanuro à propos des Accords de Paris [1]. Par contre, si les Accords d’Arusha sur le Rwanda furent un arrangement pour tenter d’arrêter une guerre fratricide, ceux de Paris entérinent par leurs plans nationaux la guerre contre la nature [2]. Par ailleurs, je tiens à le rassurer que je suis tout à fait conscient de « la gravité du changement climatique ». J’ai été un porteur de ballon lors du dernier congrès de Québec solidaire pour le rejet du marché et de la taxe carbone et pour l’adoption de la cible de réduction des deux tiers des GES pour 2030 par rapport à 1990 [3], cible proposée par Carbon Action Tracker pour le Canada afin d’être conforme à l’horizon d’une hausse maximum de 2°C en 2100 [4]. Cette sensibilité je la dois beaucoup à ses analyses.

Au bout du compte, notre évaluation différente de l’importance politique des accords de Paris ne vient-elle pas d’une évaluation différente de la présidence Trump ? C’est facilement perceptible dans nos textes sur le sujet publiés par ESSF [5]. Peut-être y a-t-il là une influence de notre place respective dans les rapports sociaux ou plutôt dans les rapports nationaux. Alors que la Belgique et la France ont été la cible du contrecoup djihadiste, non seulement le Canada / Québec ne connaît-il pas de phénomène Trump mais il vient plutôt de se sortir de dix ans de gouvernement obscurantiste que l’on pourrait qualifier de proto-Trump en faveur du « good feeling » d’un gouvernement « selfie » [6] ... conservant les cibles GES ridicules de l’ancien gouvernement Conservateur tout en donnant le feu vert à deux projets d’oléoducs pour pétrole bitumineux [7].

Il vaut alors la peine de faire un détour historique et géopolitique pour encadrer le phénomène Trump de sorte à recadrer les tâches anticapitalistes.

 L’héritage pesant et toujours présent du socialisme du XXiè siècle

Il faut prendre toute la mesure de la catastrophe du socialisme réellement existant du XXiè siècle. Le duo maudit des bureaucraties stalinienne et social-démocrate, couche sociale issue du prolétariat et de la petite-bourgeoisie, a brisé l’élan révolutionnaire tirant son origine de la révolution française de la fin du XVIIIiè siècle. Cet élan se basait sur la forte aspiration socialiste du prolétariat jusqu’à la Première guerre mondiale laquelle s’est prolongée jusqu’à l’entre-deux-guerres. Ce élan dut faire face à une réaction prête à utiliser tous les moyens, du fascisme génocidaire jusqu’au consumérisme et militarisme écocides.

Mais ce qui lui brisa finalement le dos fut la combinaison du goulag et de la stratégie du front populaire d’unité réformiste avec la bourgeoisie dite progressiste aux dépens des revendications populaires et agissant dans le cadre des institutions d’où découle une tactique essentiellement électoraliste. Les forces révolutionnaires n’avaient anticipé ni ce bâton surgissant sur leurs arrières ni cette carotte venu de leur camp leur offrant une voie plus facile... menant à un cul-de-sac.

À ce premier facteur « subjectif », il faut ajouter celui « objectif » de la mondialisation capitaliste unifiant économiquement le monde sous l’égide d’une poignée de transnationales financiarisées [8]. Paradoxalement, générant inégalités et marginalisations croissantes, cette unification des capitaux a divisé politiquement plus que jamais sur une base identitaire le prolétariat devenu majoritaire. Cette « globalisation », par sa division internationale du travail englobant toute la chaîne de valeur, va bien au-delà de la première mondialisation de l’ère impérialiste interrompue par l’intensité des rivalités inter-impérialistes, sur fond de dures luttes sociales jusqu’à la révolution, de la période 1914-1945 des deux guerres mondiales et de la grande crise.

Un État providence désarmé et vaincu par le libre-échange

La seconde mondialisation n’a pas pu reprendre à plein régime avant d’avoir réglé son compte à l’État providence et au legs indépendantiste des luttes anti-coloniales imposés par la force du prolétariat et des peuples galvanisés par la victoire anti-fasciste et par l’affaiblissement général des bourgeoisies victorieuses divisées par la collaboration avec l’ennemi fasciste. Mais prolétariat et peuples n’étaient pas préparés à la contre-offensive consumériste et militariste qui fut la base matérielle de l’idéologique anti-communisme facilitée par le contre-exemple soviétique et par l’illusoire démocratie de l’argent et de l’opinion publique.

Le terrain était ainsi dégagé pour l’offensive du libre-échange, biaisé en faveur des grandes puissances à commencer par les ÉU, imposant d’abord et avant tout la libre circulation des capitaux mais bloquant les migrations aux dépens d’États réduits à l’impuissance sauf à changer le mal de place. Les bourgeoisies nationales y ont été plus ou moins consentantes surtout les plus faibles tout comme les fractions proprement nationales de PME et de certaines grandes entreprises. Les bourgeoisies des puissances émergentes, surtout celle de la Chine, ont tiré leur épingle du jeu. En a momentanément profité une résurgence anti-impérialiste de pays andins inspirée de Cuba mais aujourd’hui engluée dans le piège pétrolier.

Désarmé par la « pensée unique » néolibérale et les politiques en découlant, atomisé par le consumérisme, prisonnier du cadre étroit de la nation base du chauvinisme ou du nationalisme étroit, le prolétariat a subi l’offensive de plein fouet sans riposte digne de ce nom. Il a fallu l’électro-choc de la Grande récession de 2008 pour qu’en 2011 éclatent de grands soulèvements Occupy / Indigné / Printemps. Mais sans cadres programmatique et organisationnel, désormais disparus ou idéologiquement pétrifiés, capables de les guider dans la durée, ces débuts de révolutions se sont retournés en réactions parfois désastreuses comme en Syrie.

Les bourgeoisies, en état d’alerte orange, « châtouillent les parts sombres de l’âme » [9]

Reste que les bourgeoisies ont compris le danger et se sont mises en état d’alerte orange. Étant donné l’intensité compétitive du marché global, particulièrement entre les « vieux » pays impérialistes et ceux émergents qui imposent de nouvelles normes sociales, environnementales et de gouvernance à la baisse, et l’état de délabrement de la gauche politique et sociale, la réponse au danger ne peut être « social-démocrate » qu’à la marge. Elle est essentiellement répressive et militariste se parant, pour se justifier, d’une montée d’idéologies identitaires imbues de racisme, de xénophobie et de sexisme. L’étiolement de l’internationalisme de la période précédente, à commencer par l’égoïsme national de l’État providence et clientéliste, avait préparé le terrain.

L’unité nationale contre l’ennemi extérieur et sa cinquième colonne intérieure, un imaginaire qui devient réel par prophétie auto-réalisatrice due à l’action guerrière et répressive des grandes puissances et de leurs alliés, s’avère la dynamique de prédilection de la descente aux enfers. Tel est devenue la « guerre des civilisations » anti-islamique d’aujourd’hui succédant à l’anti-communisme d’hier et à l’antisémitisme d’avant-hier, quand ce n’est pas aux réseaux de la drogue, sans les éliminer pour autant.

 Une forme démocratique à la dérive ou jetée par-dessus bord

Cette idéologie devenant hégémonique, elle peut s’accommoder des formes démocratiques d’autant plus qu’elle sont corrompues et tordues comme aux ÉU et, dans un autre contexte, comme aux Philippines. D’où les cas Trump ou Duterte. S’il y a davantage de résistance, surtout quand l’« ennemi » paraît plus menaçant pour des raisons démographiques et géographiques comme c’est particulièrement le cas en Europe, à géométrie variable, en Inde et en Indonésie, naissent ou se développent des organisations d’extrême-droite qui sont en mesure d’imposer leurs choix stratégiques ou de conquérir le gouvernement. C’est la cas Front national ou BJP.

Quant à la Chine et la Russie, leurs régimes autoritaires sur fond d’un capitalisme très corrompu, sinon mafieux pour la Russie et « crony » pour la Chine, et paradoxalement rendus relativement forts grâce à une « révolution trahie », n’ont aucun problème à emprunter le chemin de l’ultra-nationalisme porteur d’un chauvinisme impérialiste cherchant à se tailler une place aux dépens des vieux impérialismes. Dans le monde arabo-musulman proprement dit, devenu le champ de bataille des impérialismes vieux et nouveaux et de leurs sous-fifres, cette dynamique crée un maelstrom inextricable et tragique. En même temps ces guerres barbares les transforment en ligne de front de la riposte mondiale si on prend le temps de décortiquer les forces en présence sans préjugés sectaires et en tenant compte de l’affaissement dramatique de la gauche.

 Le basculement du monde

Ce basculement du monde prend sa source dans l’effondrement du socialisme réel qui a entraîné la première guerre du Golfe, celle de Yougoslavie puis le boomerang des tours jumelles de New-York. On connaît la suite au Moyen-Orient et chez les métastases africaines et de l’Asie centrale. Dans cette anti-chambre de la Troisième guerre mondiale comme toujours on vise le noir pour tuer le blanc. Derrière le fondamentalisme islamique se cache la grande puissance émergente, la Chine. N’en déplaise à l’Union européenne, la présidence Trump se caractérise d’abord et avant tout par une tentative d’arracher la Russie à l’attraction chinoise, à en finir avec toute apparence de guerre froide quitte à sacrifier l’Ukraine et à faire des pirouettes au Proche-Orient. L’idéologie acide de Trump et sa politique intérieure social-populiste d’autosuffisance énergétique et manufacturière sont au diapason de celles russes.

La bourgeoisie nationaliste étasunienne a pris la mesure de l’affaiblissement de l’empire, ce que la présidence Obama avait commencé à faire en refusant d’intervenir avec des troupes massives au sol après les défaites afghane et irakienne. La perte d’influence des ÉU en a été révélé à ce point que les alliés subalternes, tels la Turquie, les États du Golfe et les Philippines, et les adversaires stratégiques, telle la Russie au Moyen-Orient et la Chine en Mer de Chine méridionale, commencent à en prendre large. D’où la volonté de cette bourgeoisie nationaliste, jamais très heureuse de la globalisation et des coûts de l’empire, de renverser les alliances sans trop anticiper les effets de cascade qui vont s’ensuivre, en fait à continuer à le faire à la suite de la présidence Obama par rapport à l’Iran.

Une mue nationaliste du monde

Les politiques de Trump, l’idéologie réactionnaire en moins, sont un raidissement nationaliste des politiques de la présidence Obama du mur sur la frontière mexicaine et la chasse à l’immigration illégale et aux Afro-américains jusqu’au pivot vers l’Asie et la collaboration de facto avec la Russie en passant par la promotion du gaz et pétrole de schiste et la politique fiscale et salariale anti-peuple. Les accords internationaux de libre-échange et climatiques ne sont pour les ÉU qu’un vernis conforme aux intérêts de leur bourgeoisie.

Le déclin relatif, et même absolu en 2015, du commerce international depuis la crise de 2008 [10] révèle la crise existentielle du capitalisme néolibéral dont la présente évolution est la porte de sortie. Quant au succès relatif du mouvement de désinvestissement dans les énergies fossiles [11] il annonce une mue capitaliste verte de l’infrastructure économique n’en déplaise à Trump.

L’Inde donne peut-être une idée de cet avenir du néolibéralisme dont elle est devenue la coqueluche avec sa croissance du PIB au-delà de celle chinoise alors que celle mondiale stagne [12]. À contrario, les inégalités de revenu [13] et de richesse [14] s’y accroissent depuis le tournant des années 90 pendant que les politiques redistributives et d’accès à l’éducation sont moins efficaces que celles de plusieurs pays voisins [15].

En a résulté la montée au gouvernement central en deux étapes de la mouvance ultra-nationaliste, sur fond d’un renouveau d’une organisation para-militaire fascisante, confondant Inde et Hindoustan et galvaudant démocratie et sécularisme, le tout aux dépens surtout de l’importante minorité musulmane comme parade pour affaiblir une riposte sociale qui prend du tonus. Le 2/09/16, le mouvement syndical a organisé une journée de grève qui a été « de très loin le plus important mouvement social de l’histoire de l’humanité. » [16]

Un affrontement titanesque se profile

En Inde comme aux ÉU, l’avenir est à ceux et celles qui luttent... à droite comme à gauche. Ils ont le pouvoir et les armes, nous avons la masse... potentiellement. Depuis le fascisme première manière, la droite régnante lui a beaucoup emprunté, en plus raffiné, dont l’économie de guerre permanente et la société spectacle fusionnées lors de la première guerre du Golfe. Quant au « nouveau normal » [17] communicationnel, il banalise le totalitarisme. Si l’anticommunisme de la guerre froide exigeait une petite gêne démocratique, la bourgeoisie n’a plus de raison de retenir sa volonté concentrationnaire [18], poussant jusqu’au bout la réification de l’humain découlant de son aliénation par le capital, ce dont la Bande de Gaza est la claire démonstration. À l’Holocauste, Hiroshima et Hambourg correspondent Alep, Mossoul et Falluja en passant par le Vietnam, le Cambodge et la Tchétchénie. C’est une question de dosage en proportion de la résistance du prolétariat devenu la majorité démographique mondiale mais plus divisée et tétanisée que jamais.

Le néolibéralisme guerrier s’enfonce certes dans ses contradictions. Mais après un sursaut au début du nouveau millénaire, l’internationalisme, seul capable de le contrer, est retombé dans sa léthargie. Les (pré-)révolutions de 2011, malgré leurs parentés évidentes, n’ont pas eu le temps de le reconstruire sur des bases plus solides avant de succomber sous les coups de la réaction. Un troisième essai s’impose pour que le capitalisme néolibéral agonisant ne trouve pas une issue dont on devine les pourtours ténébreux d’une troisième guerre mondiale plus effrayante que les deux premières, peut-être permanente à l’image du ‘1984’ de Georges Orwell [19].

 La question écologique est devenue centrale... mais reste voilée

Comment redémarrer le moteur internationaliste ? Le consumérisme et le militarisme de l’État providence assumés par le capitalisme néolibéral à coups d’endettement faramineux enchaînent dans les prisons de la finance tant l’État consentant que le prolétariat médusé. Ils ont précipité sur le devant de la scène la contradiction humanité-nature (crise climatique, crise de la bio-diversité, pollutions de l’air et des eaux, épuisement des sols, empoisonnement du vivant dont le corps humain tant dans la production que dans la consommation ou tout simplement en respirant).

Cette contradiction est universelle même si elle se décline à dose variable selon les continents et les pays. Concrètement, elle agit le plus souvent par l’intermédiaire de crises et conflits sociaux, particulièrement des guerres [20], qui apparaissent premiers et souvent uniques aux protagonistes et victimes. La difficulté de la prise de conscience ne doit pas servir d’excuse aux anticapitalistes.

C’est la poignée à saisir pour lancer le troisième essai de vague internationaliste. Les tâches basiques en sont le socle, soit la participation directe aux luttes sociales en ne négligeant pas celles directement écologiques, souvent leur parent pauvre. Au sein de ces luttes, une attention toute spéciale est à accorder à la dimension écologique qui très souvent ne ressort pas spontanément. Cette dimension est non seulement le problème de fond mais elle est aussi la clef de la solution soit un développement planétaire de plein emploi écologique sous l’égide d’un gouvernement mondial.

 Un nouvel internationalisme pour un gouvernement mondial

Toutefois, envisager les tâches d’en bas sans celles d’en haut est non dialectique surtout quand on a en tête l’absence cruelle d’organisations anticapitalistes de taille crédible, nationales et internationale, lors des (pré-)révolutions de 2011 ou même en Argentine, Bolivie, Équateur au tournant du millénaire.

Pour sortir du cul-de-sac s’impose un nouvel internationalisme unifié en une organisation mondiale aux formes à imaginer dont le noyau, ou à défaut un des pôles, serait anticapitaliste. Au niveau national sont à construire ou développer des organisations politiques anticapitalistes ou à défaut, pour éviter l’isolement groupusculaire, des organisations antilibérales en autant que les anticapitalistes y animent un pôle actif, visible et oppositionnel capable de prendre la relève lors des grands soulèvements. Car, comme l’a démontré la tragédie grecque, le radicalisme laissé à lui-même et trop fort pour être vaincu par l’anticapitalisme, prisonnier des institutions, s’effondre.

Aujourd’hui la technologie facilite la tâche, la globalisation la rend nécessaire et l’impératif de la crise civilisationnelle indispensable. Cette fois-ci, toutefois, l’objectif sera de proposer la stratégie et le programme d’un gouvernement mondial car la civilisation humaine est rendue là sauf à périr.

Marc Bonhomme, 18 décembre 2016,
www.marcbonhomme.com ; bonmarc videotron.ca