Bulles cognitives et problèmes démocratiques – Produire de la diversité ne produit pas automatiquement du commun

Voici un problème, et un gros. Les expériences démocratiques se généralisent sous des formes très variées. Toutes marquées par une volonté de fer quant à leur horizontalisme, toute rejetant non seulement les pouvoirs établis (même les partis de gauche et d’extrême gauche) mais toutes les formes de pouvoir, par exemple liées à un savoir revendiqué comme tel. A force on se dit qu’on devrait progresser, que ce qui apparaît comme des difficultés passagères sera surmonté par l’expérience à venir. Mais non. Pas qu’il faille reprocher leur échec, dans la très grande généralité des cas, à secouer ces pouvoirs (sans même songer à parvenir à les remplacer) : après tout, qui est y parvenu ces derniers temps ? Mais c’est sur les modalités démocratiques elles-mêmes qu’il semble y avoir un souci.

On connaît la question sous l’espèce de la crise des partis. Mais il semble bien que l’associatif ne soit guère mieux loti, comme en témoigne un bénévole [1]. On peut (c’est mon cas) être en désaccord total avec la conclusion de cet article (se changer soi même - on ne sache que ça ait fait avancer les choses de la collectivité en quoi que ce soit vu qu’on ne sait pas dans quelle direction chacun-e se change) mais sans esquiver ce qu’il décrit. Des mécanismes de pouvoir si profondément ancrés. Mais qu’on essaye d’y échapper par des procédures contraignantes ultimes, et c’est l’objet même démocratique qui s’échappe au profit de petites techniques. Voir ce qu’en dit un philosophe récemment à propos des AG De Nuit Debout [2].

D’un côté donc des luttes de pouvoir qui pour être cantonnées dans un espace réduit peuvent n’être pas moins étouffantes. De l’autre y échapper par des procédures hyper tatillonnes, mais avec la perte de la raison d’être du mouvement, sauf une seule : la sauvegarde de la parole minimale des individus. Avec une inflation des discussions sur l’organisation matérielle du lieu et de la discussion elle-même au détriment de son contenu et de ses objectifs. Or, comme le signale l’altermondialiste Christophe Aguiton c’est bien dans ce dernier sens que les grandes mobilisations ont évolué. Alors que les premiers Forums Sociaux, si spectaculaires, mettaient en relation des mouvements (donc des représentant-e-s de ceux-ci quand il fallait élaborer une position commune) on est progressivement passé à des individus en personne propre. Et justement il ne manque pas de théoriciens qui voient là la clé enfin trouvée d’un fonctionnement vraiment et définitivement démocratique, dans la fin de toute représentation. Or il n’est même pas certain qu’on arrive ainsi à gérer un mouvement pour lui-même, limité dans le temps. Alors la société ?

A ceci s’ajoute la manière dont s’organise au jour le jour ce qu’on peine à appeler « échanges » sur les réseaux. En même temps que les échanges se généralisent positivement, on voit se constituer des « bulles cognitives ». Dans celles-ci, on choisit (et milite avec) ses ami-e-s, mais aussi on se constitue son « modèle » personnel de compréhension du monde. Comme toujours pourrait-on dire. Mais là il y a l’effet bulle qui conduit à sélectionner seulement (et de plus durement) ce qui va dans son sens et d’ignorer voire de rejeter ce qui s’en écarte. Au lieu d’une agora, d’un espace commun où la délibération démocratique peut avoir lieu, un enferment de plus en plus total. D’où la violence rapidement atteinte vis-à-vis des rares incursions des autres bulles, ou au moins la négation de l’intérêt même de l’échange, remplacé par l’insulte et la guerre. Et, si on y est contraint malgré tout, « le point Godwin » est systématiquement atteint [3].

Est-ce un phénomène si nouveau ? A une échelle bien plus large c’est plutôt une constante. Par exemple « les deux France » longtemps séparées (et comment), l’une catholique et antirépublicaine, l’autre laïque. Ou les « contre sociétés » d’abord social démocrates comme en Allemagne, puis communistes comme en France ou en Italie. Avec des contre tendances produisant des références générales communes malgré tout. En France, celles données par l’école tout d’abord, puis par un système médiatique de plus en plus présent tout en restant puissamment unifié (une seule chaîne de télé à l’époque). Mais comme on le voit à ces exemples, ces « unifications » des bulles massives qui séparaient la société « venaient d’en haut » pour ainsi dire, de l’Etat lui-même essentiellement. Dans ce qu’on discute ici, nous retrouvons toujours aujourd’hui des possibilités de globalisation et d’un espace commun, mais là encore largement « venant d’en haut ». Avec en face une tendance, certes pas exclusive, à l’émiettement des bulles essentiellement produites « d’en bas ».

Avec raison on peut y voir la possibilité de résister aux emprises d’en haut, avec les possibilités de création « d’en bas ». Mais là on retrouve aussi, sous des formes différentes et avec des moyens incomparablement plus accessibles au tout venant, ce qu’on a pu étudier sur les apports et les limites des autodidactes [4]. Laissons de côté les termes méprisants de Max Weber, « dilettantisme et amateurisme ». Mais surtout ici l’absence d’une taxonomie, d’une valorisation différente des connaissances et des savoirs, sous la forme d’un canon, d’une échelle, d’une hiérarchie, d’une progression dans la cohérence (interne et/ou en rapport aux faits empiriques) inscrite dans la circulation du savoir et les corrections qu’apportent le travail du groupe.

La « bulle » peut aussi évoluer vers les rivages désastreux du complotisme, où, de plus, elle est alors chargée d’une aura positivée : celle « des sachant-e-s », qui ne s’en laissent pas compter par « le système ». Ravages assurés à gauche, mais surtout par nature à droite, puisque cela reprend les très vieilles méthodes de l’extrême-droite (comme avec le faux bien connu fabriqué par les services tsaristes, l’Okhrana, sous le nom des « Protocoles des Sages de Sion »). Pour preuve, le rôle que ça a pu jouer dans la victoire de Trump [5]. Au final on n’est plus très loin de ce que depuis ce succès, on appelle « la post vérité » [6].

Mais la question demeure compliquée. Puisqu’il n’est pas question pour autant de se réfugier dans « le cercle de la raison » venu « d’en haut ». Même si ce n’est pas sur le mode complotiste, le système dominant travaille à imposer effectivement une vérité unique, pré fabriquée, toutes les autres étant envoyées dans l’enfer de la déraison. Se référer à l’excellent article de Lordon (sur ce point…) [7]. Et que vaudrait le pouvoir donné « à la base » si justement tout le monde et n’importe qui ne peut pas se faire son opinion, voire son système personnel de référence ? Rude question. Parce qu’à la racine des deux évolutions on trouve les mêmes « outils ». Non pas seulement les nouvelles technologies, mais aussi, et d’abord, l’augmentation du niveau d’éducation, hyper massif en si peu de temps. Et leur combinaison. On dit que les gens ne lisent plus, n’écrivent plus ? Bien au contraire, c’est une explosion. A condition de compter comme tels (et comment faire autrement si on se débarrasse d’une vision élitiste) les Tweet, SMS, Mel et autres passages sur Facebook et équivalents. Même une vidéo postée sur le réseau, si elle est fabriquée par la personne qui la poste, nécessite un scénario, donc une réflexion de type organisée. Bien entendu ce n’est pas la même chose que la lecture d’un ouvrage complet, mais c’est loin d’être du rien.

De plus on ne parle pour ces bulles que de tendance possible. C’est que à l’enferment par bulles s’opposent le métissage constant des référents culturels, le franchissement des frontières, l’obsolescence des bulles initialement les plus solides. Cependant, outre que les deux tendances doivent être prises en compte en même temps, il faut insister sur le fait crucial que la deuxième, vient d’en bas : c’est donc un élément de l’émancipation. Mais si elle produit de la diversité elle ne produit pas pour autant automatiquement du commun. Et quand ce n’est pas le cas, cela laisse en définitive ce « commun » aux seules mains, contestées certes mais quand même, situées « en haut ». Or sans horizon émancipateur commun, l’hégémonie gramscienne est inévitablement donnée à ceux d’en face [8].

On sait depuis longtemps que prétendre se débarrasser de la question du pouvoir central, donc de l’organisation pour ce faire, conduit le plus souvent à multiplier les micro pouvoirs solidifiés au niveau local, et des hiérarchies parfois encore plus pesantes. Voilà que l’accès aux savoirs peut tout autant enfermer qu’émanciper. Et ceci alors que, de là haut, le pouvoir, le vrai, continue à se protéger de toute incursion d’en bas, et que « le savoir » idéologique qu’il fabrique et diffuse à haute dose est une drogue dure. Pas de solution sans prise de pouvoir d’en bas. Mais pour qu’elle signifie une démocratie réelle, en ses multiples facettes, il y a du chemin.

C’est un grave problème, non résolu à ce jour à mes yeux. Le système précédent d’organisation et de représentation (en particulier à gauche, les partis), ce système est en crise profonde. D’un autre côté les mêmes racines conduisent simultanément d’un côté aux prises de pouvoir collectifs possibles et de l’autre aux enfermements en petits groupes, en isolats. Bientôt hostiles avec ceux qui ne partagent pas à la seconde la même visée. Comme on peut le vérifier aux polémiques qu’on ne peut plus guère qualifier de « politique » sur tel ou tel point ou personnalité d’actualité. Finalement c’est la même question que celle du renforcement du rôle donné aux individus. Evidemment c’est un socle pour toutes les idéologies et politiques néo-libérales. Mais c’est aussi au final, le but même du communisme. Une « association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous », comme le dit Le Manifeste. Contradiction ? Et bien, au travail !

Samy Johsua