Belgique – Istvan Marko : un Faurisson climatique à l’UCL

, par TANURO Daniel

Istvan Marko enseigne la chimie à l’Université Catholique de Louvain. Cela fait plusieurs années qu’il défraie la chronique avec ses prises de position niant le fait que le changement climatique est dû principalement à la combustion des combustibles fossiles.

A titre d’exemple, M. Marko a cru bon d’apporter sa caution scientifique à l’anti-COP21 organisée à Paris fin 2015 par le « Collectif des Climato-Réalistes ». Il est d’ailleurs membre de ce collectif douteux, où l’on trouve aussi l’ineffable Claude Allègre, militant climato-négationniste bien connu.

 Retourner la science contre la science

M. Marko chante la même petite chanson que son collègue français : la notion de climat terrestre n’a pas de sens, le réchauffement est naturel (dû au soleil), la température moyenne de surface de la Terre n’augmente plus depuis 20 ans, la hausse de la concentration atmosphérique en CO2 ne présente aucun danger, et rien ne prouve qu’elle cause un réchauffement. De plus, retirer du CO2 de l’atmosphère serait la pire des erreurs, car ce gaz constitue un engrais pour les plantes vertes, qui fournissent l’oxygène nécessaire à la vie…

Comme C. Allègre, I. Marko prend un malin plaisir à retourner la science contre la science. Ainsi, la dernière affirmation ci-dessus est exacte : le CO2 fonctionne comme un engrais. Mais M. Marko « oublie » un détail : les engrais ne stimulent la croissance des végétaux que jusqu’à un certain point, au-delà duquel leur accumulation a des conséquences néfastes. Trop de nitrates tue la vie aquatique et rend l’eau de distribution non consommable. Trop de CO2 augmente l’effet de serre naturel, donc la température. Il est d’ailleurs faux de prétendre que le CO2 en tant que tel serait sans danger : au-delà d’une certaine concentration, c’est bien un gaz toxique.

 Des tactiques bien rôdées

Récemment, Istvan Marko a publié sur le site du journal Le Vif une carte blanche tout à fait révélatrice de sa malhonnêteté intellectuelle et des méthodes manipulatoires qui sont celles des faussaires climato-négationnistes [1].

Le texte porte sur la banquise arctique. Le Prof. Marko dénonce « les climatologues alarmistes » et conteste que la surface de glace flottante tende à se réduire de plus en plus autour du Pôle Nord. Dans ce texte, l’auteur met en œuvre cinq des six tactiques bien rôdées des climato-négationnistes :

1°) Sur des dizaines de manifestations du changement climatique (élévation de la température, hausse du niveau des océans, fonte des glaciers de montagne, augmentation des précipitations, dislocation de la calotte antarctique, etc, etc.), en prendre une seule, par opportunisme, (dans ce cas : la banquise arctique) et suggérer des conclusions générales sur l’innocuité des émissions de gaz à effet de serre ;

2°) Mélanger météo (le temps qu’il fait à un moment donné) et climat (le temps qu’il fait en moyenne sur une période de 30 ans au moins) : « La quantité de glace devrait revenir à la normale avant la fin de cet hiver », écrit Istvan Marko. Le mélange des deux notions est manifeste. De plus, cette déclaration n’est qu’un pronostic en l’air : M. Marko dispose-t-il d’une boule de cristal pour prédire la quantité de glace au Pôle Nord quatre ou cinq mois à l’avance ?

3°) Prétendre qu’il y a polémique scientifique, qu’une partie des climatologues conteste l’explication du réchauffement par les émissions anthropiques de gaz à effet de serre. Pour Istvan Marko, il y aurait « des climatologues alarmistes »… et d’autres qui ne le sont pas, par conséquent. Or, c’est faux : tous les climatologues acceptent la thèse du réchauffement « anthropique ». La raison du consensus est simple : le pouvoir radiatif du CO2 est établi depuis le 19e siècle ; si la concentration atmosphérique de ce gaz augmente, l’effet de serre doit forcément augmenter, et c’est ce que confirment les observations ;

4°) Suggérer qu’il y a complot. Dans Le Vif, M. Marko ne craint pas d’assimiler les « climatologues alarmistes » à « une nuée de médecins de Molière » prêts à tuer la planète en épousant la religion du réchauffement, parce que c’est la condition pour obtenir des crédits de recherche. Il y aurait donc, dans la coulisse, une puissance occulte qui dicterait des dogmes. Elle tirerait les ficelles de milliers de chercheurs comme s’il s’agissait de marionnettes, dans le seul but de détruire « notre liberté » par des contraintes écologiques irrationnelles, visant à nous faire expier nos « péchés » ;

5°) Insinuer que les médias aident les « alarmistes » à étouffer les voix des scientifiques dissidents : Les résultats qui contredisent le dogme du réchauffement « sont rarement présentés au grand public qui est ainsi maintenu dans l’ignorance », écrit Istvan Marko.

 Manipulation des données

Une seule tactique – la sixième – manque à l’appel : Monsieur Marko ne prétend pas que les « alarmistes » trichent, mentent et trafiquent les données scientifiques. On sait que cette calomnie a été répandue à grande échelle juste avant le sommet de Copenhague (le soi-disant « climategate »), mais l’honorable chimiste n’y recourt pas. Il faut dire que lui-même ne se distingue pas par un excès de rigueur. Deux exemples :
– M. Marko affirme que la masse de glace accumulée sur le Groenland augmente de plus de 200 Gt/an. Or, l’étude qu’il mentionne à l’appui de cette affirmation dit le contraire. Citation : « Les observations par satellite sur la dernière décennie montrent que la calotte glaciaire n’est pas en équilibre. La perte due au vêlage [2] est plus grande que le gain de masse sur la surface, et le Groenland perd une masse de 200Gt/an environ ». Ici, on voit bien la perversion du raisonnement d’Istvan Marko : si on désigne par « Groenland » la surface immergée, il n’est pas faux de dire que la quantité de glace accumulée sur la terre ferme augmente (logique, puisque les précipitations augmentent du fait des changements climatiques). Mais ne considérer que la surface immergée n’a aucun sens, car les glaciers groenlandais, comme tous les glaciers, avancent et se prolongent sur la mer. Faire le bilan des gains et des pertes nécessite donc de tenir compte des vêlages. Ne pas le faire, c’est trafiquer la réalité.

– M. Marko choisit de renvoyer le lecteur au 4e rapport du GIEC (2007), plutôt qu’au 5e (2014). Or, dans ce dernier, on lit cette confirmation : « Le taux de perte de glace de la calotte glaciaire du Groenland s’est accéléré depuis 1992. Le taux moyen s’est très probablement accru de 34 [–6 à 74] Gt/an sur la période 1992–2001 (équivalent en hausse du niveau de la mer, 0.09 [–0.02 à 0.20] mm yr/an, à 215 [157 à 274] Gt/an sur la période 2002–2011 (0.59 [0.43 à 0.76] mm yr/an) » [3].

 Un militant politique

On peut spéculer sur les raisons psychologiques qui amènent un éminent professeur de chimie de l’université à mentir effrontément, par exemple en affirmant que l’augmentation de la concentration atmosphérique en dioxyde de carbone ne saurait entraîner une augmentation de la quantité de chaleur piégée dans le système Terre. Le monde académique est plein d’individus à l’égo surdimensionné, et certains prennent plaisir à se distinguer en adoptant la posture « seul contre tous ».

Cependant, ce n’est pas sur le plan de la psychologie mais sur celui de la politique qu’il faut prendre la question. En effet, M. Marko sait parfaitement ce qu’il fait et pourquoi : à sa manière, sous couvert de science, et bien protégé par la liberté académique, il milite méthodiquement pour un projet politique de droite extrême, ultralibéral et franchement nauséabond.

Les personnes avec lesquelles Istvan Marko collabore en disent long sur ses motivations. Un peu après la COP21, M. Marko n’a pas répugné à donner une longue interview vidéo à l’Alliance pour la Démocratie Directe en Europe (un parti politique européen dont les membres sont, entre autres : le Parti Populaire de Modrikammen, l’UKIP de Nigel Farage, les « Démocrates » de Suède, et autres formations de droite extrême) [4].

Quelques années plus tôt, M. Marko avait cosigné un ouvrage climato-négationniste avec l’ultralibéral Drieu Godefridi, cofondateur de l’Institut Hayek. Godefridi fait le lien avec le député MR David Clarinval et avec Corentin de Salle, directeur de l’institut Jean Gol. Tous quatre constituent ainsi une sorte de mini think-tank de droite extrême au sein du MR et à sa périphérie.

 Des fanatiques du capitalisme

Les motivations de ce quatuor correspondent tout à fait à l’analyse que Naomi Klein a faite des climato-négationnistes : ces gens sont des fanatiques du capitalisme. Ils ont compris que le réchauffement climatique pose la question des limites du développement matériel sur une planète finie. Ils ont donc compris que ce phénomène met objectivement en question la tendance du capital à l’accumulation infinie pour le profit. Comme cela leur est insupportable, ils décident tout simplement de nier l’origine « anthropique » du réchauffement – voire même de nier le phénomène lui-même.
Ces motivations ont été exprimées très clairement par le philosophe Drieu Godefridi. Au sein du club trumpiste à la belge, Godefridi se charge de la critique de la « nature » du GIEC ; il dénonce celui-ci comme « une organisation politique », voire comme une imposture scientifique. Lors d’une conférence à l’Institut Turgot (un think tank français ultralibéral), il a été jusqu’à déclarer que le GIEC a « pour thèse fondamentale » que « le capitalisme doit être supprimé sous peine de mettre en péril la survie même de l’humanité » [5]. N’importe quoi !

Le chimiste de l’UCL, lui, se place sur le terrain des sciences exactes. Ou plutôt : il feint de s’y placer ; car, on l’a vu, Monsieur le Professeur n’hésite ni à manipuler les données, ni à utiliser des semi-vérités pour faire passer de vrais mensonges. L’angle d’attaque est différent mais le but est le même : écarter toute objection écologique à la libre croissance du marché libre. Dans son interview à l’ADDE, M. Marko fustige les subsides accordés aux renouvelables (il « oublie » que les fossiles sont subsidiés mondialement à hauteur de 550 milliards de dollars !). Ces subsides sont inacceptables, dit-il, car ils faussent les lois sacro-saintes de la « libre » concurrence, donc « notre liberté ». Ce thème de la « liberté » est d’ailleurs la spécialité d’un autre fanatique : Corentin de Salle. Quant à Clarinval, il porte les combats du club sur le terrain de la politique institutionnelle.

 Trumpisme à la belge

Un trait distinctif de ce think-tank est la propension à manipuler l’opinion publique. On comprend aisément pourquoi : Messieurs les climato-négationnistes ayant perdu la bataille sur le terrain de la science, ils espèrent regagner le terrain perdu en usant de flatterie sociale. Le Professeur Marko, par exemple, ironise sur le coût du fonctionnement du GIEC et des programmes de recherche sur l’évolution du climat. Démagogique, il affirme que cet argent pourrait être investi plus utilement, par exemple dans l’aide au développement des pays du Sud. Cette démagogie est semblable à celle de Trump, qui prend prétexte du coût des recherches de la NASA pour supprimer une source majeure et très gênante d’observations confirmant la réalité du réchauffement.

La victoire de Trump ouvre de nouveaux horizons à MM. Marko, Godefridi, de Salle et Clarinval. Le populisme qui a fait ses preuves aux USA pourrait les tenter. MM. Clarinval et de Salle ont déjà fait une tentative récemment en cosignant une tribune libre où ils affirmaient que la fermeture de Caterpillar à Gosselies était due aux normes environnementales [6]. On voit clairement l’intention : manipuler la colère des travailleurs contre le néolibéralisme pour les amener, au nom de l’emploi, à soutenir un projet ultralibéral de suppression de toutes entraves à la liberté d’entreprendre. Pour ferrer le poisson, on n’évoque que les entraves écologiques, mais il est bien évident -et logique du point de vue capitalisme – que les entraves sociales sont dans le collimateur également. En clair : ces Messieurs veulent se servir des victimes du capitalisme pour porter au pouvoir les porte-paroles d’un capitalisme encore plus impitoyable.

Tout cela n’a rien, strictement rien à voir avec la science. Il ne s’agit pas de doute ou de « scepticisme » mais de populisme et de négationnisme. Il s’agit du déni cynique, à des fins politiques, de lois bien établies de la physique et de faits observés qui les confirment sans aucun doute possible. La responsabilité d’Istvan Marko en tant que professeur de sciences au sein d’une université importante est donc particulièrement lourde. Au niveau actuel de connaissance du changement climatique et de ses dangers, quelle différence méthodologique y a-t-il entre le déni de la menace climatique – qui menace la vie de centaines de millions de gens – et le déni des camps d’extermination nazis – où six millions d’êtres humains ont été assassinés ? M. Istvan Marko est le Faurisson climatique de l’UCL. Il devrait être traité comme tel.

Daniel Tanuro