Après le Forum Social Mondial de Tunis (mars 2015) – Eléments de bilan et de réflexion

LE FORUM SOCIAL MONDIAL 2015 A TUNIS
Eléments de bilan

Le forum social mondial de Tunis 2015, s’est déroulé du 24 au 28 mars 2015, à Tunis. On trouvera dans ce texte quelques éléments de bilan pour nourrir les réflexions et les débats.

Ce forum a été très intéressant. Compte tenu de la situation en Tunisie, de la situation dans la Région Maghreb et Machrek, de la situation mondiale et de la météo, on peut considérer que c’était un très bon forum. Malgré l’accumulation des difficultés, le Forum s’est déroulé dans une ambiance générale ouverte et constructive. Il a été un lieu exceptionnel de rencontres, de discussions et de convergences pour une grande diversité de mouvements sociaux et citoyens et d’associations impliquées dans la transformation sociale, écologique et politique. Il a aussi mis en évidence, d’une part, l’intérêt persistant du processus des forums sociaux mondiaux et, d’autre part, les défis que rencontrent les forums et la nécessité impérieuse de les relever pour faire face à l’évolution de la situation mondiale.

Le FSM a démontré son intérêt et son utilité. Du 24 au 28 mars 2015, la participation a été considérable. Y ont participé 4398 organisations de 119 pays qui ont proposé 1079 activités (voir les tableaux en annexe). Le nombre total de participants inscrits a été de 48600 personnes (sans compter 1300 journalistes et 1000 personnes engagées dans l’organisation).

La météo a été absolument catastrophique. La marche d’ouverture a été faite sous un orage terrible. Malgré cela, entre onze et douze milles personnes y ont participé. Les premiers jours ont été marqués par les orages et la pluie, un temps tout à fait exceptionnel à cette saison en Tunisie. Les deux derniers jours, il y a eu un vent qui a fait voler les tentes. De ce fait, l’ambiance détendue et conviviale du FSM 2013 qui s’était étendu sur les espaces ouverts n’a pas été possible. Malgré cela et les complications organisationnelles qui en ont découlé, la bonne humeur l’a emporté dans le forum.

Il nous faut remercier les mouvements sociaux et citoyens tunisiens qui ont porté et organisé le Forum social mondial. Ils ont fait preuve d’un sens politique qui leur a permis de faire face à une situation complexe en évolution constante. Ils ont permis que s’exprime l’extraordinaire sens de l’hospitalité de la société tunisienne. Il nous faut aussi remercier et féliciter le comité d’organisation tunisien, soutenu par le comité du forum social maghrébin. Ils ont réussi à mobiliser les énergies et à assurer au mieux, et malgré des difficultés considérables, la rencontre des mouvements sociaux de toute la planète. Ils ont permis, avec la réunion de près de 4400 associations de 119 pays, la réussite d’un moment démocratique des plus importants à l’échelle mondiale.

 La situation en Tunisie

La situation en Tunisie a fortement pesé sur le FSM. L’attentat du Bardo, le 18 mars 2015, six jours avant le Forum Social Mondial, a entraîné des interrogations sur la tenue même du Forum. Quelques heures après, une avalanche de mails confirmait la décision des associations du monde entier de maintenir leur participation, affirmant tous « aujourd’hui plus que jamais, en solidarité avec le peuple tunisien ». Il y a eu très peu de désistements et d’abandon de voyages. Le peuple tunisien a été très sensible à cette solidarité et l’a marqué tout au long de la semaine. Les conséquences ont été très importantes, en matière d’organisation et d’attention à la sécurité. Mais, tous les participants y ont fait face avec une grande compréhension et beaucoup d’empathie.

L’émotion après l’attentat a été très forte dans toute la société tunisienne. La marche d’ouverture s’est terminée au musée du Bardo. Après des discussions assez vives, le comité d’organisation tunisien et les associations du Conseil International présentes avant l’ouverture, ont adopté le mot d’ordre de la marche d’ouverture du FSM 2015 : « Les peuples unis, pour les libertés, la justice sociale, la paix, et pour la solidarité avec les victimes du terrorisme et de toutes les formes d’oppression ».

La situation politique en Tunisie a aussi beaucoup pesé sur le FSM. Le FSM de 2013, à Tunis, avait été décidé dans l’enthousiasme des événements de 2011 en Tunisie vécus comme révolutionnaires. Ces événements avaient été suivis par une série de mouvements dans le monde (insurrections arabes, indignés, occupy, étudiants chiliens, pace Taqsim, …). Les mouvements sociaux et citoyens tunisiens et maghrébins, en organisant le FSM 2013 avaient invités les mouvements du monde à venir en discuter sur le lieu de ce bouleversement.

En 2015, la situation n’est plus la même. On n’est plus dans la ferveur d’un changement révolutionnaire. Mais, la Tunisie garde un intérêt certain dans la situation mondiale. La société civile tunisienne, et particulièrement celle qui avait organisé le FSM de 2013, s’est engagée directement pour éviter la dérive vécue par une grande partie des autres pays de la Région et engager une transition pacifique. Ce n’est évidemment pas la même chose de participer à un forum qui ouvre une période de rupture révolutionnaire que de tenir un forum dans une période bornée par des ouvertures politiques conservatrices, voire néolibérales. Les participants ont fait la preuve d’une grande maturité, sans se tromper sur les attentes immédiatement possibles et en cherchant à redéfinir dans la période les résistances et les alternatives. A la ferveur révolutionnaire de 2013 a succédé une gravité certaine et la volonté de marquer un engagement correspondant aux enjeux de la nouvelle période.

En Tunisie, la participation au Forum a été très forte. La présence des jeunes a été déterminante ; les jeunes tunisiens étaient très nombreux, et il y avait beaucoup de jeunes d’autres régions du monde. Les mouvements populaires tunisiens ont été très présents : les mineurs de Redayef, les ouvrières du textile, les salariés du bâtiment, les familles de disparus en mer, les chômeurs diplômés, etc. Ils ont été associés à la préparation du forum par les organisateurs tunisiens et s’y sont retrouvés. Par ailleurs, le Forum a été très inclusif ; aucun courant culturel de la société tunisienne n’en a été exclu.

 La situation dans la Région Maghreb - Machrek

La situation dans la Région a beaucoup pesé sur le Forum. Les espoirs soulevés par les mouvements populaires de ce qui a été nommé « les révolutions arabes » avaient caractérisés le FSM de 2013. Celui de 2015 risquait d’être celui de la désillusion. Ce n’est pas ce qui s’est passé à quelques exceptions près.

Deux propositions ont été souvent entendues. D’abord, le rejet de l’affirmation qu’il n’y a pas eu de mouvements populaires ou qu’alors ils ont été manipulés et relèvent du complot. Ensuite, la conviction que la compréhension de ce mouvement constitué par la vague de mobilisations populaires ne peut pas être achevée en quelques mois. Le plus ancien de ces mouvements, le mouvement tunisien, a moins de quatre ans. Toute rupture révolutionnaire est suivie dans le court terme par des contre-révolutions et des restaurations. L’importance d’une rupture révolutionnaire ne s’apprécie que dans la durée. C’est dans les années à venir que pourra être apprécié le sens de ce mouvement. Il joue déjà son rôle dans la conscience d’une région géoculturelle, au-delà de différences entre le Maghreb et le Machrek.

La situation dans la Région est caractérisée par une déstabilisation générale. Les interventions extérieures ont été déterminantes (Etats-Unis, France, Arabie Saoudite, Qatar) ; les nouvelles forces inquiétantes sont à l’offensive (Al Qaida, Daesh, et ailleurs en Afrique comme par exemple Boko Haram, …)

Les conflits dans la Région ont fait partie des questions discutées dans le FSM. Trois conflits ont été particulièrement présents. La Palestine tout d’abord a été très présente avec 136 associations palestiniennes, les associations de soutien dont la campagne BDS et le Tribunal Russell sur la Palestine. La marche de clôture y a été consacrée. La tension a été très vive aussi sur la Syrie entre l’opposition démocratique et les partisans du régime syrien.

C’est avec certaines associations algériennes que la tension a été la plus vive. Plus de 700 associations algériennes se sont inscrites dans le dernier mois, après le 23 février. Le gouvernement algérien prenant conscience que le FSM était un enjeu, a envoyé, à travers une partie de ces associations, de nombreux délégués, plus de mille, pour défendre l’exploitation du gaz de schiste et intervenir dans tous les débats sur le Maghreb autour du Sahara. Le gouvernement marocain, au FSM de Dakar, avait tenté d’empêcher les débats sur le Sahara. Les associations marocaines partie prenante du Forum social maghrébin ont réussi à prévenir les confrontations et à éviter qu’elles perturbent le FSM. Elles ont depuis trois ans menées une discussion publique avec les associations sahraouies pour faire du Forums social maghrébin l’espace privilégié des discussions entre les sociétés civiles du Maghreb. Les interventions violentes ont empêché les discussions entre les associations sahraouies, marocaines et algériennes. Il faut saluer la dignité et le courage de plus d’une centaine d’associations de la société civile algérienne qui participent depuis le début aux FSM et qui se sont interposées.

Le FSM 2015 a été le plus important espace démocratique de la Région Maghreb-Machrek. Pour le Maghreb, il a réuni 2568 associations maghrébines, dont 1142 associations tunisiennes, 828 algériennes (dont plusieurs centaines plutôt gouvernementales), 512 marocaines, 66 mauritaniennes, 20 libyennes et 6 sahraouies. Pour le Machrek, il a réuni 524 associations, dont 136 palestiniennes, 133 égyptiennes, 47 irakiennes, 41 iraniennes, 32 libanaises, 29 yéménites, 24 jordaniennes, 16 turques, 7 syriennes, 7 soudanaises, 4 du Bahrain, 2 de Oman, 2 d’Arabie Saoudite, 1 du Kuweit, 1 du Quatar.

La situation dans la Région a aussi été abordée à partir des rapports entre la Région et le reste du monde. Particulièrement la méditerranée et les rapports entre la Région et l’Europe dans les nombreuses activités sur les migrations et sur les accords économiques, ainsi que dans les débats sur les matières premières et sur l’extractivisme.

 La situation mondiale et l’évolution des mouvements

La situation mondiale pèse sur le forum. Il y a évidemment une grande différence entre les premiers forums, au début des années 2000 et les forums de la période actuelle.
Seattle en 1999 marque l’émergence des mouvements sur la scène internationale. Elle suit la période des grandes manifestations contre les institutions internationales (FMI, Banque Mondiale, OMC). Les Forums sociaux contestent l’ordre dominant du monde qui se donne à voir à Davos, l’alliance entre les banques et les grandes entreprises multinationales d’une part, les Etats et les institutions internationales de l’autre. Depuis Seattle, la convergence des mouvements, en pesant sur les contradictions entre les Etats, a remis en cause l’institutionnalisation de la mondialisation néolibérale dont l’OMC était alors une des formes avancées. Dans certaines régions, et particulièrement en Amérique Latine, des prolongements politiques se sont inspirés des mouvements. Les chefs d’Etat de cinq pays, Brésil, Venezuela, Equateur, Bolivie, Paraguay, sont venus tenir meeting à Belém avec des mouvements du FSM. Le débat central des FSM est porté par la montée des mouvements sociaux et citoyens. A partir du rejet du néolibéralisme, il ouvre la discussion sur le dépassement du capitalisme.

La crise financière de 2008 confirme les hypothèses altermondialistes et nécessite de les réactualiser. Les propositions immédiates discutées dans les forums sociaux s’imposent comme des issues possibles après la crise de 2008. Par exemple : la suppression des paradis fiscaux et judiciaires ; la taxe sur les transactions financières ; la séparation des banques de dépôts et des banques d’affaires ; la socialisation du secteur financier ; l’interdiction des marchés financiers dérivés ; les redistributions de revenus ; la protection sociale universelle ; etc. Ces propositions ne sont pas révolutionnaires en elle-même. Elles sont reprises aujourd’hui par des économistes de l’establishement et même par certains gouvernements. Mais ces déclarations ne sont pas suivies d’effet car elles nécessitent une rupture avec le dogme néolibéral et la dictature des marchés financiers. Et ce sont toujours ces forces qui sont dominantes et qui n’accepteront pas, sans affrontements, de renoncer à leurs gigantesques privilèges. Une des conséquences paradoxale est que les propositions issues des FSM sont banalisées et perdent de leur acuité.

Depuis 2011, des mouvements massifs, quasi insurrectionnels, témoignent de l’exaspération des peuples. Les révoltes des peuples ont un soubassement commun dans la compréhension de ce qu’est la crise structurelle officiellement admise depuis 2008. Les nouveaux mouvements sociaux ont leur dynamique propre. Les jonctions avec les mouvements plus anciens de l’altermondialisme existent mais elles sont diffuses. D’autant qu’aucun des deux ensembles n’est homogène et qu’ils n’ont, ni l’un, ni l’autre, de formes de représentation permettant la formalisation des discussions. Ces mobilisations ne se sont pas organisées dans le mouvement altermondialiste, même si de nombreuses relations ont existé dès le début. Ce cycle de luttes correspond à une nouvelle phase du mouvement altermondialiste. Elle le prolonge et le renouvelle. Elle oblige le mouvement à se transformer.

A partir de 2013, la situation semble s’être retournée. Les politiques dominantes, d’austérité et d’ajustement structurel, sont réaffirmées. L’arrogance néolibérale reprend le dessus. La déstabilisation, les guerres, les répressions violentes et l’instrumentalisation du terrorisme s’imposent dans toutes les régions. Des courants idéologiques réactionnaires et des populismes d’extrême-droite sont de plus en plus actifs. Ils prennent des formes spécifiques comme le néo-conservatisme libertarien aux Etats-Unis, les extrêmes-droites européennes, l’extrémisme jihadiste, les dictatures et les monarchies pétrolières, … Le FSM 2015 a été marqué par cette situation mondiale, il a été plus orienté sur les résistances. Les mouvements sociaux et citoyens ont affirmé que la nécessité des résistances n’annule pas l’importance des alternatives. Les contradictions du système sont considérables et contribuent à son durcissement ; toutes les possibilités restent ouvertes. Les mouvements sont conscients de l’urgence de définir des orientations stratégiques.

 Les activités du FSM 2015

Après regroupements et agglutinations, il y a eu 1079 activités proposées par les 4398 associations enregistrées. Une partie, environ 20%, n’a pas eu lieu pour des raisons de désistements, d’annulation ou de mauvaise localisation des salles.

Les thèmes des ateliers ont recoupé toutes les mobilisations et les réflexions qui caractérisent le mouvement altermondialiste. De l’avis général, les débats ont été d’une bonne qualité. Ils ont bénéficié des forums thématiques et des rencontres des réseaux internationaux qui, depuis plusieurs années, approfondissent les réflexions et organisent les mobilisations.

L’espace du Forum social mondial de Tunis 2015 a été organisé en six espaces. On trouvera, dans le deuxième tableau donné en annexe, la répartition des 1079 activités dans les six espaces organisés à Tunis. Il faut rajouter les activités qui ont eu lieu hors de Tunis. Ces espaces concernaient :

• la citoyenneté (mobilisation citoyennes, transition démocratique, alternatives d’organisation politique, avenir des Forums, …) - 153 activités ;

• l’économie et les alternatives (finance, multinationales, dette, corruption, alternatives économiques et sociales, économie sociale et solidaire, …) – 136 activités ;

• l’égalité (luttes contre les discriminations, égalité de genre, droits des femmes, des minorités, des peuples autochtones, …) – 263 activités ;

• la planète (environnement, écologie, changement climatique, ressources naturelles, extractivisme, …) - 166 activités ;

• l’outre frontière (territoires, colonialisme, conflits et guerres, liberté de circulation, migrations, …) – 104 activités ;

• la justice sociale (droits économiques, sociaux et culturels, protection sociale, santé éducation, le travail, les syndicats, les mouvements sociaux, …) – 195 activités.

Les FSM sont à la fois un espace de radicalité et un espace de radicalisation. Il s’agit d’informer et d’approfondir dans le même temps. Les débats dans le FSM sont confrontés à une contradiction, liée à la présence de deux publics : celui très informé et celui qui découvre. Ce qui accroît l’importance et la difficulté de la traduction. L’autre difficulté tient à la coexistence de la recherche de propositions immédiates liées à l’urgence et de la nécessaire affirmation d’orientations alternatives. Les propositions immédiates ont été rappelées plus avant dans ce texte. L’orientation alternative, celle du dépassement du capitalisme, est celle de l’accès aux droits pour toutes et tous et de l’égalité des droits, du local au planétaire. On peut organiser chaque société et le monde autrement que par la logique dominante de la subordination au marché mondial des capitaux. Les mouvements sociaux préconisent une rupture, celle de la transition sociale, écologique et démocratique. Ils mettent en avant de nouvelles conceptions, de nouvelles manières de produire et de consommer. Cette rupture est engagée dès aujourd’hui à travers les luttes, car la créativité naît des résistances et des pratiques concrètes d’émancipation qui, du niveau local au niveau global, préfigurent les alternatives.

La plus grande difficulté des Forums tient à la traduction, indispensable et très difficile. Le collectif Babels avait annoncé qu’il n’assurerait pas la coordination de l’interprétation, même si de nombreux membres de Babels y ont participé à titre individuel. Le comité d’organisation a mobilisé de très nombreux bénévoles tunisiens, surtout des enseignants de langues, de très bonne volonté, même s’ils n’étaient pas toujours à l’aise dans l’interprétation simultanée. Le matériel a été produit, comme en 2013, par une coopérative Nomad qui a assuré une présence très active. Mais, toutes les salles n’étaient pas supposées être équipées, et la météo a rendu l’organisation très difficile au démarrage.

En dehors des activités autogérées, un très grand nombre d’activités ont trouvé leur place dans le FSM 2015. Le Forum Mondial des Médias Libres a commencé deux jours avant le FSM et a continué tout au long du forum. Le Forum mondial sciences et démocratie s’est déroulé tout au long du Forum et a commencé par un hommage à Vinod Raina. Une rencontre internationale sur le climat, en préparation des mobilisations à l’occasion de la COP21, en décembre 2015, a commencé la veille du Forum. Il y a eu aussi la veille du Forum, une rencontre sur les accords économiques. Le forum des parlementaires s’est déroulé dans le forum. Des tables de controverses, en parallèle du forum, ont permis des discussions entre des animateurs de mouvements, des représentants d’institutions et des responsables politiques. Au matin de l’ouverture, avant la marche, le Forum a été précédé par une Assemblée Mondiale des Femmes et par une Assemblée Mondiale des Jeunes. L’Assemblée Mondiale des Femmes, comme en 2013, a réuni plusieurs milliers de femmes. Après un début très vivant, des altercations sur le Sahara ont perturbé l’Assemblée qui a dû être interrompue.

Les assemblées de convergence orientées vers les mobilisations et l’action clôturent le FSM. Il y a eu 28 assemblées de convergences. Y ont participé 232 organisations différentes (qui ont participé chacune, en moyenne, à deux assemblées). On trouvera la liste des assemblées, dans l’ordre de leur date d’inscription, dans le tableau annexe.
A partir des liens suivants, on aura accès au tableau des assemblées de convergence, mis en place par la commission extension, avec des liens renvoyant aux déclarations et à des vidéos des assemblées. Ce tableau est mis à jour à partir des retours des animateurs des assemblées. [1]

Il y a eu beaucoup d’autres déclarations et décisions prises pendant le FSM 2015. On peut citer par exemple, parmi beaucoup d’autres : les cinq résolutions adoptées par le Forum des parlementaires [2] ; l’adoption de la charte mondiale des médias libres [3] ; le “Tunis Call for a People’s Internet » [http://www.alainet.org/en/articulo/168669]] ; la Déclaration de l’Assemblée des Mouvements Sociaux (comex15 asc social movements assembly) ; la déclaration de La Via Campesina sur les migrations et les travailleurs ruraux [4]...

 L’évolution des forums sociaux mondiaux

La question de l’évolution des forums sociaux mondiaux était très présente, implicitement et explicitement. Elle a été abordée dans plusieurs des activités du FSM 2015 et au cours de la réunion du Conseil International qui a suivi le FSM et qui a eu lieu les 29 et 30 mars, à Tunis, au siège de l’UGTT.

Les discussions peuvent être résumés autour de quatre questions : le processus des forums sociaux mondiaux ; le Conseil International et l’organisation des FSM ; le prochain Forum Social Mondial ; l’intérêt et le sens des forums sociaux mondiaux.

Le processus des FSM

Le processus des FSM est composé de tous les événements qui font référence aux forums sociaux mondiaux et à la Charte des principes des FSM. Ce processus n’est pas coordonné ou dirigé par une instance, il s’est auto-organisé.

Pour apprécier le processus, on peut se référer aux listes établies par le groupe de travail créé à l’initiative de Pierre George au CI de Dhaka en 2011 et qui recensent 72 évènements entre les deux forums 2013 et 2015, de mars 2013 à mars 2015. Il s’agit d’événements qui se définissent comme forums sociaux (catégorie 1) ou qui choisissent de s’associer au processus (catégories 2, 3 et 4). Cette liste n’est pas complète ; les organisateurs n’ont pas toujours signalé les événements. Cette liste ne comprend pas, en général, les forums sociaux locaux.

De fin mars 2013 à décembre 2013, 30 événements recensés [5]

du 1er janvier 2014 au 30 mars 2015, 42 événements recensés [6]

la liste pour 2015-2016 est ouverte [7]

Le processus des forums sociaux mondiaux se diffuse. La nouvelle culture politique imprègne les initiatives et les mobilisations bien au-delà du processus. La diversité des mouvements et leur convergence, les activités auto-organisées, la recherche de formes d’autorité qui ne reposent pas sur la hiérarchie, deviennent des références admises.

La multiplication des forums associés au processus a permis d’améliorer la qualité des débats. Ces forums approfondissent l’orientation stratégique, celle de l’égalité des droits et des mobilisations contre la logique du capitalisme. Ils portent et anticipent une nouvelle génération de droits (les « droits de la Nature », la liberté de circulation, la souveraineté alimentaire, la protection sociale universelle, …). Ils mettent en avant des propositions pour les politiques publiques. Ils permettent les échanges sur les pratiques d’émancipation concrètes et peuvent être des espaces de préfiguration de nouvelles pratiques. Il s’agit dès maintenant de construire un autre monde à partir des alternatives et des ruptures nécessaires pour y arriver.

Le Conseil International

Le Conseil International (CI) a discuté de l’organisation des FSM. La reconstruction du CI dépend de l’évolution du processus. Le débat sur la reconstruction du CI sera mené parallèlement au débat sur la situation du processus des FSM en liaison avec le débat sur la situation des mouvements et sur la stratégie des mouvements. Le CI a désigné un groupe qui assurera de manière transitoire le secrétariat du CI.

La recomposition passe par une définition plus précise du CI. Le CI pourrait être une Assemblée ouverte des mouvements sociaux et citoyens qui sont prêts à participer activement à l’organisation et au développement du processus des FSM. L’élargissement du CI serait recherché auprès des mouvements qui ont participé au comité d’organisation des FSM et des forums et événements liés au processus. Une proposition complémentaire de Raffaella est d’y associer les associations qui ont organisé les assemblées de convergence, voire les assemblées elles-mêmes, ce qui ouvrirait la discussion sur leur permanence et leur mode de fonctionnement.

Le CI a relancé le groupe de travail Memodoc, mémoire et documentation, qui regroupe les efforts et projets de mémoire, documentation, systématisation et accumulation, à partir de la proposition brésilienne de numérisation des documents des FSM depuis l’origine. Ce groupe prendra en compte d’autres initiatives de documentation telles que la proposition de certains Forums sociaux locaux transmise par le forum social local d’Ivry [8].

Une proposition a été reçue de tenir le prochain Conseil International au Brésil, probablement à Salvador de Bahia. Il a aussi été décidé de retenir la proposition d’explorer la possibilité de tenir un Conseil International à Athènes.

Le prochain FSM

Le Conseil International est reparti de la motion qui avait été adoptée au CI de Casablanca en décembre 2013 : « Nous débutons un nouveau processus de collaboration et de solidarité entre le Sud et le Nord, entre les anciennes et les nouvelles générations d’acteurs sociaux. Ce processus se construira à travers un travail commun et intégré entre les processus préparatoires des différents événements FSM. Pour 2015 : nous avons décidé de tenir le prochain FSM en Tunisie au mois de mars. Pour 2016 : nous avons reçu positivement et accepté l’engagement du Collectif du Québec à travailler pour l’organisation d’un évènement FSM en août à Montréal. Nous poursuivrons les discussions avec les mouvements d’Asie autour de la possibilité, en accord avec leur situation et leur volonté, de se joindre à ce processus (avec notamment la possibilité d’une formule FSM 2016 bi-centrée avec un emplacement au Québec et un autre en Asie) »

Le collectif Montréal 2016 a réitéré sa proposition qui a fait l’objet d’une longue discussion. Le CI a été sensible à la continuité et au dynamisme du collectif. Il a entendu plusieurs associations et syndicats canadiens qui ont soutenu la proposition. La discussion a porté sur deux points : organiser un premier forum dans le Nord et la question des visas. Sur le premier aspect, il en est ressorti que si la représentation Nord/Sud reste importante, elle a évolué (du point de vue de la structuration des sociétés, il y a un nord dans le sud et un sud dans le nord ; le contexte géopolitique est en train de changer avec les nouvelles puissances). Une nouvelle période s’amorce dans l’alliance entre les mouvements du Nord et les mouvements du Sud. Le collectif a affirmé son intention de chercher à associer plus fortement les nouveaux mouvements à la préparation du FSM. La référence au mouvement des carrés rouges et à « occupy montréal » offre des perspectives. La question des visas est la plus grave et la plus préoccupante. Des intervenants dans la discussion et le collectif québécois ont proposé d’organiser une campagne internationale sur les visas et la liberté de circulation.

 L’intérêt et le sens des forums sociaux mondiaux

En quinze ans, le FSM a changé ; comment apprécier cette évolution ? Il a mis en évidence les contradictions et les dangers du système dominant. Il a probablement joué, à certains moments un rôle dans la résistance à ce système. Mais le système dominant s’est renforcé et est reparti à l’offensive. Le néolibéralisme, malgré sa crise, a renforcé son pouvoir de nuisance. Le système de la mondialisation capitaliste a aggravé les injustices sociales, multiplié les guerres et les violences, mis en danger la planète et affaibli les libertés démocratiques. Le FSM n’a pas suffi pour imposer le dépassement du capitalisme et n’a pas empêché une tentative de retour en force du néolibéralisme.

Pour apprécier l’intérêt du FSM et de ses évolutions possible, il faut revenir à ce qui le rend nécessaire. Le FSM permet-il de renforcer les mouvements sociaux et citoyens dans leurs mobilisations et leurs stratégies ? Plus spécifiquement, comment articuler les initiatives locales, les stratégies nationales et l’action à l’échelle mondiale ? Il s’agit de contribuer à inscrire l’action des mouvements dans une stratégie globale, à l’échelle des défis de la mondialisation capitaliste. Les grands forums et leur extension sont des moments favorables pour cet objectif.

Chaque FSM relance le débat sur la situation des Forums sociaux mondiaux et sur leur intérêt. Le FSM 2015 n’a pas manqué à cette tradition. Le débat international est déjà très vif. Citons deux interventions qui marquent l’espace de la discussion. Celle de Mimoun Rahmani « les dérives du Forum social mondial. Vers la fin du processus ? » qui pointe les difficultés pour une orientation radicale correspondant à l’organisation du Forum et à l’évolution de la situation mondiale [9]. Celle de Tord Bjôrg qui souligne l’intérêt des convergences et des réseaux internationaux mobilisés dans le FSM 2015 [10]. Dans un autre envoi, « 228 links on WSF 2015 », Tord identifie à ce jour (16 avril 2015) plusieurs centaines de liens sur le seul FSM 2015 qui montrent la vitalité des discussions et des contributions [11].

Au cours du FSM de Tunis, les discussions ont été engagées sur la proposition d’une rencontre mondiale en 2016 sur les nouvelles stratégies antisystème des mouvements par rapport au nouveau contexte. Il s’agit d’une proposition qui avait été faite par des membres du CI au Conseil International du FSM à Hammamet, Tunisie, en novembre 2014. Elle a été discutée au cours d’une des activités du FSM 2015 [12]. Une première rencontre pourrait avoir lieu à Athènes, en 2016. Cette réflexion aura des effets sur le FSM lui-même en tant qu’espace de rencontre, de discussion et de formulation de propositions d’action.

Le débat sur la situation du processus des FSM reflète le débat sur la situation mondiale, sur la situation des mouvements et sur la stratégie des mouvements. Le Forum social mondial reste le moment privilégié de la convergence des mouvements. C’est un espace de rencontre à l’échelle mondiale. L’objectif principal est de définir une stratégie globale des mouvements, une stratégie mondiale correspondant à la nouvelle période. Les FSM peuvent y contribuer. Les défis mondiaux sont considérables. Nous ne sommes pas encore à la hauteur de ces défis. Le FSM n’est qu’un des instruments de lutte des mouvements, mais c’est un des rares existants à l’échelle mondiale.

Gustave Massiah, 17 avril 2015