Au « Davos de la défense », l’incertitude Trump : Grave crise de confiance entre l’Europe et les Etats-Unis

Les déclarations des responsables américains présents ce week-end à Munich n’ont pas réussi à rassurer les Européens, consternés par l’absence totale de direction de la nouvelle politique étrangère de Washington.

En ouvrant la conférence de Munich (Allemagne) sur la sécurité, vendredi 17 février, Wolfgang Ischinger, son président, avait souligné « l’incertitude massive » qui règne sur les relations internationales depuis l’élection de Donald Trump, en novembre 2016 : « du jamais vu » en 53 ans d’existence de ce forum annuel, devenu une sorte de Davos de la défense.

« J’espère que dimanche, à l’issue de nos débats, nous aurons eu des réponses à nos questions et que nos doutes auront été levés », avait ajouté le diplomate allemand.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que les espoirs de M. Ischinger ont été déçus. Certes, les responsables de la nouvelle administration américaine sont venus en force – le vice-président, Michael Pence, le secrétaire à la défense, James Mattis, le secrétaire à la sécurité intérieure, John Kelly, de nombreux membres du Congrès. Mais leurs professions de foi transatlantique n’ont pas réussi à masquer la confusion qui prévaut à Washington et l’absence totale de direction de la politique étrangère américaine.

 Perplexité

Au fil des interventions publiques et des entretiens à huis clos pendant ce week-end très attendu, les réactions des participants dans les salons rococo de l’hôtel Bayerischer Hof sont passées de la perplexité à la consternation.

Dimanche après-midi, le verdict était clair : un mois après l’entrée de M. Trump à la Maison Blanche, la crise de confiance entre l’Europe et les Etats-Unis est évidente et grave, et rien ne permet de dire comment elle va être surmontée.

Sur la forme, les Américains ont « fait le job » pour tenter de rassurer leurs alliés européens, et tout ce qu’il fallait dire pour faire oublier la remarque de M. Trump sur le caractère « obsolète » de l’OTAN a été dit. Notamment par M. Pence qui, samedi, a affirmé le « soutien inébranlable » des Etats-Unis à l’alliance transatlantique.

C’est plutôt ce qui n’a pas été dit qui a fâché. L’absence totale de mention de l’Union européenne (UE) dans le discours du vice-président, par exemple, a été aussitôt relevée par les Européens qui, choqués par les attaques répétées de M. Trump contre l’UE ces dernières semaines, espéraient une mise au point sur ce sujet.

« Pence nous a parlé comme à des enfants : “I love you, I love you”, mais aucune substance », s’est offusqué l’ancien secrétaire général de l’OTAN, Javier Solana. En privé, un ministre européen a salué « le style pour la galerie », tout en constatant que, sur les sujets concrets, il n’avait pu déceler aucune avancée dans ses entretiens. Staffan de Mistura, chargé du dossier syrien aux Nations unies, l’a dit candidement, dimanche : « Où sont les Etats-Unis dans tout ça ? Je ne peux pas vous le dire, parce que je n’en sais rien. »

 Tableau affligeant de la Maison Blanche

Rompant avec la tradition de Munich, qui veut que les intervenants répondent aux questions de la salle après leur discours, les hauts responsables américains ont fui le dialogue. Alors que la chancelière allemande, Angela Merkel, ou même le ministre russe des affaires étrangères, Serguei Lavrov, se sont prêtés au jeu, les Américains ont préféré éviter de se trouver dans la position inconfortable de ceux qui ne savent pas quoi dire.

Et pour cause. Toutes les informations en provenance de Washington, répercutées par les experts américains présents et par des Européens récemment passés par la capitale des Etats-Unis, dressent un tableau affligeant de l’état de la nouvelle équipe de la Maison Blanche. « C’est la guerre civile au sommet », affirme l’un d’eux, évoquant un affrontement entre Steve Bannon, le radical conseiller stratégique du président, et les « rationnels » : qui l’emportera, le système ou Donald Trump ?

Un autre considère que les dirigeants américains se sont livrés à Munich à de la diplomatie publique pour tenter de mettre le président devant le fait accompli. Un autre encore décrit le désert de l’appareil diplomatico-militaire américain, les « 39 postes seulement pourvus sur les 4 800 à nommer » dans la nouvelle administration.

Le général David Petraeus raconte pourquoi il a refusé le poste de conseiller à la sécurité nationale pour remplacer Michael Flynn, démissionnaire : il n’a pas pu obtenir la garantie de pouvoir choisir ses conseillers ni sa ligne politique. Un ministre qui a rencontré le secrétaire d’Etat Rex Tillerson à Bonn a eu l’impression qu’il avait été briefé par ses anciens collaborateurs d’ExxonMobil plutôt que par ceux, encore absents, du département d’Etat.

 Nécessité d’une défense européenne

Face à « ce qu’on a pu observer à Munich du chaos qui règne à Washington », selon l’expression de Daniela Schwarzer, chercheuse au German Council on Foreign Relations (DGAP), un think tank spécialisé dans l’étude des relations internationales, les dirigeants français et allemands présents dans la capitale bavaroise ont martelé le même message : la nécessité, plus urgente que jamais, de bâtir une défense européenne digne de ce nom.

Très frappante, de ce point de vue, aura été l’insistance exprimée par les dirigeants allemands, tout au long du week-end, d’un plus grand engagement de Berlin en la matière. « Nous, Allemands, voulons relever ce défi, à la fois comme Européens et alliés des Etats-Unis, mais avant tout en tant que pays qui, plus de vingt-cinq ans après la chute du Mur, est devenu une démocratie adulte prête à assumer ses responsabilités », a ainsi déclaré Ursula von der Leyen, la ministre de la défense, avant de déclarer, face à son homologue américain : « Nous voulons nous affirmer, et nous voulons nous affirmer en tant qu’Européens ! »

Destiné aux Américains, le message était tout autant adressé aux Français, qui demandent depuis des années un meilleur partage des responsabilités en matière de sécurité en Europe. Ceux-ci ont apprécié, sans se faire toutefois de trop grandes illusions. « On sent chez les Allemands une volonté de s’impliquer davantage sur l’Europe de la défense, ce qui est très positif. En même temps, nous savons qu’il s’agit d’un sujet sensible qui fait débat en Allemagne », reconnaissait un diplomate français présent à Munich.

 Incertitudes

De ce débat, ravivé outre-Rhin à l’approche des élections législatives du 24 septembre, les participants à la conférence ont eu un aperçu à travers les propos quelque peu dissonants d’Ursula von der Leyen et de son collègue chargé des affaires étrangères, Sigmar Gabriel.

Alors que la première, membre de l’Union chrétienne démocrate (CDU), a assuré que l’Allemagne était résolue à atteindre l’objectif fixé par l’OTAN de consacrer 2 % de son produit intérieur brut aux dépenses militaires (contre 1,2 % actuellement), le second, président du Parti social-démocrate (SPD), n’a pas hésité à exprimer ses doutes sur la crédibilité d’un tel engagement : « Je ne sais pas où on trouvera l’argent », a-t-il déclaré, vingt-quatre heures plus tard.

« Face à des Américains qui seront moins actifs pour soutenir l’Europe, l’Allemagne et la France ont conscience qu’elles devraient en faire plus par elles-mêmes, analyse Daniela Schwarzer. Mais leurs dirigeants sont dans la même situation : il y a dans les deux pays des élections cette année, et ils savent que rien de décisif ne pourra vraiment être fait d’ici là. Sans compter que nul ne sait qui seront les équipes au pouvoir à Paris et à Berlin dans les prochaines années. »

Une façon de rappeler qu’à l’incertitude générée en Europe par la nouvelle administration américaine s’en ajoute une autre, liée celle-là à l’issue des scrutins à venir dans les deux principaux pays de l’UE.

Thomas Wieder (Munich, Allemagne, envoyé spécial)
Correspondant en Allemagne (Berlin)

Sylvie Kauffmann (Munich, Allemagne, envoyée spéciale)
Journaliste au Monde