Yemen, Syrie, Afghanistan... La « mère de toutes les bombes » larguée en Afghanistan par les Etats-Unis

En utilisant cette arme contre des djihadistes de l’EI, Washington met en scène sa détermination.

Les Etats-Unis ont annoncé avoir largué, jeudi 13 avril, en Afghanistan, la plus puissante bombe non nucléaire jamais utilisée dans des combats, contre un groupe d’insurgés ayant fait allégeance à l’organisation Etat islamique (EI). Selon un porte-parole du Pentagone, l’engin de 9 tonnes – la GBU43/B, surnommée « mère de toutes les bombes » – était destiné à détruire des souterrains utilisés par les djihadistes dans la province de Nangarhar, dans l’est de l’Afghanistan et a tué 36 combattants de l’EI. Le Pentagone a écarté d’éventuelles victimes civiles dans cette région reculée, où un soldat des forces spéciales américaines avait été tué le 8 avril.

Une semaine après le bombardement d’une base aérienne présumée avoir été utilisée par le régime syrien dans l’attaque chimique de Khan Cheikhoun, Donald Trump envoie un nouveau message avec l’usage de cette arme, d’un coût de 15 millions d’euros l’unité et jamais utilisée depuis sa mise au point en 2003. Il réaffirme, à l’attention de ceux que la frappe visant l’armée d’Assad a pu troubler, que la lutte contre les mouvements djihadistes reste sa priorité. Il fait aussi la démonstration de son absence d’états d’âme quant à l’usage de la force et de moyens inédits. Un message destiné notamment à la Corée du Nord, dont les velléités nucléaires et balistiques inquiètent Washington. L’Iran est aussi dans le collimateur.

« Ce n’est pas la guerre contre la terreur, mais l’utilisation abusive, inhumaine et brutale, de notre pays, comme terrain d’essai pour de nouvelles armes dangereuses », a protesté l’ex-président afghan Hamid Karzaï. La dimension de communication du bombardement américain de jeudi est d’autant plus forte que l’EI n’est pas la première menace en Afghanistan. Selon l’OTAN, le groupe, formé d’anciens talibans dissidents, disposerait de 600 à 700 combattants dans 2 ou 3 districts de la province de Nangarhar, et de 200 à 300 combattants dans la province voisine de Kunar. « La menace de Daech diminue en Afghanistan, mais elle constitue un facteur important de notre présence dans le pays », affirme le capitaine Bill Salvin, porte-parole de la mission de l’OTAN en Afghanistan. Au cours des deux dernières années, l’EI aurait perdu en Afghanistan, toujours selon l’OTAN, les deux tiers de son territoire et la moitié de ses combattants.

Sa présence sur le terrain s’est réduite sans toutefois entamer sa force de frappe terroriste. L’EI a revendiqué une attaque suicide à Kaboul, qui a tué 5 habitants le 12 avril. Il avait revendiqué une attaque-suicide en juillet 2016 visant un défilé pacifique de la minorité chiite hazara à Kaboul, qui avait fait 80 morts et 231 blessés. Sur les 6 994 victimes civiles blessées ou tuées par les insurgés en 2016, 899 ont été attribuées à l’EI, selon le décompte de la Mission d’assistance des Nations unies à l’Afghanistan, un bilan dix fois supérieur à celui de 2015. L’irruption de l’EI dans le paysage insurrectionnel afghan risque de réveiller un antagonisme sectaire sunnites-chiites dans un pays qui en était jusque-là relativement préservé.

Le largage de la bombe américaine est intervenu à la veille d’une conférence internationale sur l’Afghanistan, vendredi 14 avril, à Moscou, regroupant, outre l’Afghanistan et la Russie, l’Iran, l’Inde, le Pakistan, la Chine et des pays d’Asie centrale pour trouver une issue au conflit. Les Etats-Unis ont décliné l’invitation à y participer. L’émissaire russe en Afghanistan et au Pakistan, Zamir Kaboulov, avait déclaré en décembre 2015 que les objectifs des talibans « coïncidaient » avec ceux de Moscou dans la lutte contre l’EI, afin de justifier une reprise du dialogue avec les talibans. Mais leur donner influence et légitimité revient à les soutenir, affirme l’OTAN, qui s’oppose à toute discussion avec eux hors du cadre des négociations exclusives avec le gouvernement de Kaboul. « Les talibans ne combattent pas l’EI mais veulent seulement protéger leurs axes d’approvisionnement », ajoute Bill Salvin.

Christophe Ayad
Rédacteur en chef International

Julien Bouissou (Kaboul, envoyé spécial)
Journaliste au Monde

* LE MONDE | 14.04.2017 à 11h02 • Mis à jour le 14.04.2017 à 18h03 :
http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/04/14/la-mere-de-toutes-les-bombes-larguee-en-afghanistan_5111202_3218.html


« Mère de toutes les bombes » en Afghanistan : la presse américaine s’interroge sur le bombardement

Le largage d’une bombe sur un ensemble de tunnels de l’organisation Etat islamique (EI) a eu lieu une semaine après les bombardements en Syrie et alors que le président Trump menace de régler le problème nord-coréen.

L’armée américaine a annoncé, jeudi 13 avril, avoir largué une bombe GBU-43/B, connue sous l’acronyme MOAB (Massive Ordnance Air Blast, mais aussi « mère de toutes les bombes »), sur un ensemble de tunnels de l’organisation djihadiste Etat islamique (EI) dans l’est de l’Afghanistan.

A un moment où Donald Trump fait volte-face en matière de politique internationale, rompant avec son discours isolationniste de la campagne − frappe contre le régime d’Al-Assad en Syrie, envoi d’un porte-avions au large de la péninsule coréenne, avertissements à l’encontre de Pyongyang − ce bombardement a conduit la presse américaine à s’interroger tout à la fois sur la stratégie que veut poursuivre le président des Etats-Unis contre l’EI et sur l’éventuel message qu’il aurait pu vouloir « faire passer » à certains Etats (Corée du Nord, Iran) à cette occasion.

La promesse d’un plan pour vaincre l’EI

The Hill rappelle les propos du général Nicholson, commandant des forces américaines en Afghanistan, qui font écho à ceux du président : « Le président Trump avait déclaré que lorsqu’il serait élu, il allait “défoncer” l’Etat islamique. C’était sa promesse et c’est ce que nous sommes en train de faire. »

Le site d’information Axios mentionne toutefois qu’à l’approche du centième jour de sa présidence, M. Trump n’a toujours pas réalisé une de ses promesses : à la fin de janvier, il avait donné jusqu’à la fin de février à ses responsables militaires pour lui présenter un plan « pour vaincre » l’EI.

Le site Airwars qui évalue l’impact des bombardements de la coalition contre l’EI en Irak, en Syrie et en Libye constate une intensification des bombardements contre le groupe djihadiste depuis le début de l’année. « Le nombre de munitions larguées au cours du premier trimestre 2017 est en augmentation de 59 % par rapport au 1er trimestre 2016 », écrit-il. Ceci est d’autant plus vrai que les responsables militaires américains sur le terrain peuvent recourir plus facilement à des frappes aériennes que sous l’administration Obama, souligne le New York Times.

Quelle vision sur l’Afghanistan ?

Le NYT relève la concomitance entre ce raid en Afghanistan et l’augmentation des pertes alliées dues aux bombardements de l’armée américaine : jeudi, le commandement des forces américaines au Moyen-Orient a annoncé que la coalition contre l’EI avait tué par erreur, deux jours auparavant, 18 combattants alliés des Forces démocratiques syriennes dans un bombardement près de la ville de Tabqa.

En tout cas, Donald Trump s’est félicité d’un « nouveau succès » [en Afghanistan], sans préciser s’il avait personnellement approuvé ce bombardement ni s’il était un message envoyé en direction de tel ou tel pays.

Le Washington Post évoque le contexte de l’utilisation de cette bombe : depuis le mois de mars, les forces afghanes et américaines butaient sur cette position de l’EI dans l’est de l’Afghanistan. Un militaire américain y a été tué au début d’avril.

Reste à savoir quelle est la stratégie de l’administration Trump en Afghanistan, poursuit le Washington Post : pendant la campagne de 2016, les candidats ont à peine parlé de la guerre qui s’y déroule. Et le président Trump ne semble pas avoir de plan, même si 8 500 soldats américains y combattent aux côtés des forces afghanes et si le conseiller à la sécurité nationale, le lieutenant général H. R. McMaster, doit s’y rendre prochainement.

« Cela avait un sens contre cette cible »

Il s’agit d’un bombardement presque comme un autre, affirme le site d’information Vox. Il ne faut pas chercher à le surinterpréter : « La MOAB a été utilisée parce que cela avait un sens contre cette cible. »

Rob Farley, un chercheur de l’université du Kentucky, qui étudie l’US Air Force, estime également qu’il n’y a pas de message adressé à la Corée du Nord ou à l’Iran derrière cette frappe.

« Il s’agit d’une arme larguée depuis un C-130, un appareil non furtif, qu’on ne peut considérer comme un avion de combat [c’est un avion de transport]. Ce n’est pas une bombe que l’on peut larguer sur quelqu’un qui dispose d’une défense antiaérienne [comme la Corée du Nord ou l’Iran] ».

Recours accru à la force plutôt qu’à la diplomatie

Politico s’inquiète néanmoins du message qu’envoie l’administration Trump. Les actes du nouveau président – frapper en Syrie, en Afghanistan ou au Yémen – semblent indiquer que Washington met davantage l’accent sur l’action militaire que sur la diplomatie.

« Donald Trump a nommé deux militaires à des postes politiques importants : le secrétaire à la défense, James Mattis, est un général des marines (en retraite) et le conseiller à la sécurité nationale, Herbert Raymond McMaster, est un général d’active », relève le site d’information.

Adam Smith, élu démocrate à la Chambre, représentant le 9e district congressionnel de l’Etat de Washington, et membre de la Commission des forces armées explique à Politico que le manque de connaissance de Donald Trump en matière de sécurité nationale et son entourage militaire permettent d’expliquer ce recours accru à la force.

Pierre Bouvier

* LE MONDE | 14.04.2017 à 18h55 • Mis à jour le 14.04.2017 à 19h20 :
http://www.lemonde.fr/international/article/2017/04/14/mere-de-toutes-les-bombes-en-afghanistan-la-presse-americaine-s-interroge-sur-la-signification-de-ce-bombardement_5111556_3210.html


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