Contrecoup post présidentielle : Au Front national, des remous de la base au sommet

Déçu par sa performance à la présidentielle, le FN connaît des dissensions. « Le Monde » a enquêté auprès d’une quinzaine de secrétaires départementaux du parti.

Les esprits s’échauffent au Front national (FN) depuis la défaite de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, le 7 mai. Mais pendant que le sommet s’agite, la base marche dans le brouillard.

Que penser du supposé « chantage » à la démission de Florian Philippot sur la question de l’euro ? Du départ, bien réel, lui, de Marion Maréchal-Le Pen, qui veut s’occuper de sa fille et préparer son retour en politique ? De la volonté de la « patronne », comme on l’appelle au sein de la formation frontiste, de restaurer sa légitimité après un débat « raté », de son propre aveu, contre Emmanuel Macron ?

Les secrétaires départementaux, que la direction du FN appelle avec fierté ses « préfets », se coltinent ces interrogations tous les jours, de la part des militants, des élus locaux ou des électeurs. « Ce sera débattu pendant le congrès », élude l’un. « En province, nous sommes loin des querelles de Paris », s’amuse un autre.

Le Monde a questionné une quinzaine de ces « SD », alors que la présidente du FN a promis de mettre « sur la table » tous les débats qui agitent sa formation.

 Le mea culpa de la présidente

Au commencement est une « déception » communément partagée, le score de 33,9 % des voix enregistré par Marine Le Pen, le 7 mai. « C’est certain, on s’attendait à plus. Mais on repart, on n’a pas le choix. Il y aura un certain nombre de choses à remettre à plat après les élections législatives de juin », estime Alain Avello, secrétaire départemental de Loire-Atlantique. Certains de ses collègues ont beau jeu, de leur côté, de souligner la progression de près de trois millions de voix effectuée entre les deux tours.

Dans ce parti où la parole est strictement contrôlée, et les écarts bien souvent sanctionnés, nos « préfets » prennent en général peu de risques et mettent leurs pas dans ceux de Marine Le Pen (quand ils ne reçoivent pas carrément des « éléments de langage« par mail).

La députée européenne a reconnu au journal de 20 heures de TF1, le 18 mai, s’être trompée de stratégie lors du débat d’entre-deux-tours : les « SD » abondent. « On l’a trouvée punchy, assez agressive, mais son attitude était peut-être en contradiction avec le mot d’ordre de la France apaisée développé pendant la campagne », juge Muriel Coativy, patronne de la fédération du Rhône. « On a été agréablement surpris de voir que Marine a reconnu qu’elle s’est un peu plantée, avoue de son côté Gérard Patro, qui dirige celle de l’Hérault. Mais la pression était énorme pour elle, et il y a eu de l’acharnement à son endroit. »

La présidente du FN avait esquissé ce mea culpa deux jours plus tôt, le 16 mai, lors d’une réunion à huis clos au Parlement européen. L’ensemble des députés et des assistants frontistes ont assisté ce jour-là à une séance de remobilisation de la part de la fille de Jean-Marie Le Pen, en marge d’une session plénière, à Strasbourg.

 « Le départ de l’icône Marion »

Pour les « SD », Marine Le Pen est « indiscutable ». « Un grand chef étoilé qui rate un plat reste un grand chef étoilé », juge Bertrand Iragne, responsable de la fédération du Morbihan. Mais certains reconnaissent, sous couvert d’anonymat, que d’autres frontistes ont la fidélité plus hésitante. « Il y a toujours eu chez les élus du coin une volonté de défaire Marine, assure un secrétaire départemental de l’Ouest de la France. Mais ils ont perdu leur figure tutélaire avec le départ de Marion. »

Depuis trois semaines, pas une fédération ou presque n’échappe aux conciliabules et aux conjectures sur la retraite prématurée – et temporaire – de la députée de Vaucluse. « Marion, c’est une icône, ça a fait de la peine aux militants, tout le monde l’aime, raconte Odile de Mellon, secrétaire départementale frontiste des Côtes-d’Armor. Mais c’est pour revenir plus tard, c’est ce qu’on espère. »

En cinq ans, la jeune femme a gagné une popularité record au sein du FN. Et son souhait de parvenir à terme à une « union des droites » trouve un écho important.

« Pas mal de gens de droite dans le Sud-Ouest ont cherché refuge chez Emmanuel Macron, je ne voudrais pas qu’on laisse ces personnes partir à la dérive », revendique Edwige Diaz, secrétaire départementale de Gironde, qui assure déceler « une ouverture à droite ». Ce qui n’empêche pas la jeune femme d’envisager rejoindre l’association « les Patriotes » que vient de lancer le vice-président du FN, Florian Philippot, farouche partisan de la ligne « ni droite ni gauche ».

 Le casus belli de Philippot

Mme Diaz reste un cas rare parmi les secrétaires départementaux du FN que nous avons interrogé. Certains se rangent derrière un silence poli à l’heure de commenter l’initiative décriée du bras droit de Marine Le Pen, destinée officiellement à élargir la base frontiste.

Tous reconnaissent ne pas être sollicités par leurs troupes sur le sujet. « Je n’en pense pas grand-chose pour l’instant, personne ne m’en a parlé », assure ainsi Lionel Tivoli, responsable des Alpes-Maritimes. « Autant le départ de Marion a affecté des personnes et a été ressenti de manière charnelle, autant la prise de position de Florian n’a pas généré quoi que ce soit, relève Muriel Coativy, SD du Rhône. C’est un projet honorable, mais ce n’est pas d’actualité, nous sommes dans les législatives. »

La menace de démission formulée par M. Philippot en cas de renoncement à proposer la sortie de l’euro a été plus mal perçue. « Je ne comprends pas ce bras de fer avec Marine sur l’euro. Je l’ai trouvé un peu menaçant chez Bourdin sur RMC », déplore Gérard Patro, de l’Hérault. Les cadres qui se rendent sur les marchés pour rencontrer les électeurs disent tirer cette proposition comme un boulet. « Il faut trouver quelque chose d’autre sur l’Europe, notre programme ne correspond pas aux aspirations majoritaires des Français », plaide Emmanuel Crenne, secrétaire départemental du Lot.

Ces derniers jours, les critiques ont redoublé contre le député européen. « Il veut être calife à la place du calife, il ne se rend pas compte qu’il n’est pas très populaire au sein du FN », a attaqué le conseiller économique de Marine Le Pen, Jean-Richard Sulzer, mardi, au Talk Orange-Le Figaro.

« Marion est partie, Philippot fait son association, et Marine le laisse faire : ça n’a pas contribué à l’unité post-présidentielle, déplore un responsable de fédération de l’Est de la France. Les gens pensent qu’il a lancé les Patriotes pour faire du chantage à Marine. » Un casus belli qui pourrait trouver son apogée à l’occasion du congrès du parti : Marine Le Pen a annoncé qu’il devrait avoir lieu au début de l’année 2018.

Olivier Faye