De Marseille, Jean-Luc Mélenchon obtient sa revanche sur la présidentielle

Confortablement élu à Marseille, le chef de file de La France insoumise entend, avec son groupe, incarner l’opposition de gauche à l’Assemblée nationale.

Jean-Luc Mélenchon vient de s’éloigner de l’estrade quand il fait marche arrière pour se saisir à nouveau du micro : « Il paraît que TF1 m’annonce élu à 60 % ! » Une clameur monte dans la salle des Docks des Suds, dimanche 18 juin à Marseille, où le chef de file de La France insoumise (LFI) a réuni ses partisans. Ce dernier obtient 59,9 % des voix dans la 4e circonscription des Bouches-du-Rhône face à son adversaire de La République en marche (LRM), Corinne Versini.

Pour le tout nouveau député, même s’il a dû revoir ses ambitions à la baisse, il s’agit d’une incontestable victoire, collective tout autant que personnelle. En 2012, M. Mélenchon avait essuyé une cuisante défaite face à Marine Le Pen dans le Pas-de-Calais. Mais la leçon a été retenue : cinq ans plus tard, l’ex-socialiste a renoncé à la stratégie du « front contre front » et préféré jouer la sécurité dans un territoire bien à gauche, détenu par son ancien camarade du PS, Patrick Mennucci, évincé dès le premier tour.

Quelques minutes auparavant, M. Mélenchon avait pris la parole pour commenter les premiers résultats. « L’abstention écrasante qui s’est exprimée aujourd’hui a une signification politique offensive », se félicite le nouveau député LFI, jugeant que « notre peuple est entré dans une forme de grève générale civique ». Dans sa propre circonscription, cette dernière a atteint 64,2 %, près de sept points au-dessus de la moyenne nationale. Pour le tribun de la gauche radicale, la « majorité boursouflée » de la formation d’Emmanuel Macron n’a pas « la légitimité pour perpétrer le coup d’Etat social qui était en prévision ». Et d’appeler le président de la République à organiser un référendum sur sa réforme du droit du travail.

« Le peuple français (…) nous a désignés pour dorénavant porter devant le fanal du combat », a-t-il ajouté, en annonçant que sa formation serait en mesure de constituer un groupe à l’Assemblée nationale, ce qui nécessite la présence de quinze élus. Ce groupe aura vocation, selon lui, à constituer la tête de pont de l’opposition à gauche. Son jeune mouvement, lancé de toutes pièces il y a à peine plus d’un an, compte 13 députés strictement LFI. Parmi eux, des inconnus mais aussi plusieurs membres de la garde rapprochée de M. Mélenchon.

Circonscriptions historiques

En Seine-Saint-Denis, un département longtemps détenu par le PCF, c’est un carton plein. Alexis Corbière, son porte-parole, rafle l’ancienne circonscription du communiste Jean-Pierre Brard, enlevée par le PS en 2012, celle de Montreuil et Bagnolet. Eric Coquerel, coordinateur du Parti de gauche, s’impose dans celle de l’éphémère ministre de l’intérieur socialiste Bruno Le Roux, qui ne se représentait pas. Bastien Lachaud, qui dirigeait la campagne législative, gagne celle de l’ex-ministre de la justice de Lionel Jospin, Elisabeth Guigou, défaite au premier tour. Sabine Rubin, elle, remporte l’ancien fief de Claude Bartolone qui ne se représentait pas. Quant à Mathilde Panot, qui coordonne les groupes d’appui de La France insoumise, elle s’empare d’une circonscription historiquement communiste perdue en 2012 autour d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne).

Dans le Nord, Adrien Quatennens et Ugo Bernalicis, 27 ans, conquièrent deux des cinq circonscriptions lilloises, dont celle autrefois détenue par l’ancien premier ministre PS, Pierre Mauroy. Idem dans l’Ariège, où Bénédicte Taurine et Michel Larive s’arrogent de justesse les deux circonscriptions du département. Reste le cas très tendu de Farida Amrani qui était opposée à l’ex-premier ministre Manuel Valls dans l’Essonne. Officiellement battue de 139 voix, la candidate LFI a dénoncé un « 49.3 électoral » et indiqué son intention de déposer un recours.

D’autres députés, comme le Réunionnais Jean-Hugues Ratenon, viendront leur prêter main-forte. Certains, élus avec l’étiquette de La France insoumise mais appartenant à des formations différentes, devront décider s’ils siègent avec Jean-Luc Mélenchon ou avec le PCF. C’est le cas notamment du journaliste François Ruffin, qui a créé la surprise dans la Somme, du communiste Stéphane Peu en Seine-Saint-Denis, de Clémentine Autain, porte-parole d’Ensemble, dans ce même département, ou encore de Caroline Fiat, élue face au FN en Meurthe-et-Moselle, elle aussi membre d’Ensemble. « Je souhaite un groupe commun avec les élus communistes, indique Mme Autain qui entend bien mettre la pression à chacun de ses partenaires. On a la possibilité d’avoir un beau groupe, renouvelé, je ne vois pas pourquoi on ne le ferait pas. »

« Vider les abcès »

Même s’il en est en progression avec dix députés, le PCF n’est pas en mesure d’atteindre à lui seul l’objectif d’un groupe. S’ils parviennent à s’entendre, les deux ex-alliés du Front de gauche pourront approcher les 40 élus, de quoi peser plus fortement. Mais la rupture a été consommée après le choix de La France insoumise de présenter presque partout aux législatives des candidats partout face aux communistes. M. Mélenchon a reconnu qu’« une petite explication de gravure » serait nécessaire et qu’il faudrait « vider les abcès ».

Si tel devait être le cas, la cohabitation avec l’ex-président du groupe PCF, André Chassaigne, à qui les électeurs ont de nouveau fait confiance dimanche, pourrait s’avérer haute en couleurs tant les relations entre les deux hommes sont exécrables. La communiste Marie-George Buffet, réélue en Seine-Saint-Denis et très proche de M. Mélenchon, pourra-t-elle apaiser les tensions ?

Ce dernier, lui, n’écarte pas l’hypothèse de prendre la présidence du groupe. « C’est possible, le temps que les autres se fassent connaître », a-t-il glissé à des journalistes. L’ancien sénateur de 65 ans entame désormais une nouvelle étape de sa vie politique. Dimanche soir, entre selfies et cacahuètes, il savourait sa victoire. « Je suis marseillais, je ne me rappelle pas avoir été autre chose. » Le voilà désormais pleinement habité par la cité phocéenne, lui qui confie chercher un logement ici tout en réaffirmant ne pas avoir de visées sur l’Hôtel de Ville.

Autant de déclarations qui faisaient rire jaune son adversaire LRM, Corinne Versini, dimanche soir. « J’ai joué, j’ai pris des risques, j’ai perdu, mais j’ai beaucoup appris car il fallait se les coltiner Mélenchon et Mennucci, les deux M & M’s, soulignait-elle. Jean-Claude Gaudin [le maire LR de la ville] a également contribué à ma défaite, tout comme le PRG local, parce qu’ils pensent que je pouvais les gêner pour la mairie en 2020. Tous ces gens pensent que Mélenchon n’a aucune ambition municipale… Mais ils se mettent le doigt dans l’œil. Dans trois ans, Mélenchon sera sûrement candidat. »

Raphaëlle Besse Desmoulières (Marseille, envoyée spéciale) et Gilles Rof