Controverse sur « l’islamophobie » – Un livre de Marwan Muhammad

Livre. Pour Marwan Muhammad, la vie politique française se serait reconfigurée autour de l’« islamophobie ».

Peut-on distinguer les actes de discrimination contre les Français de confession musulmane du racisme ? Et peut-on alors utiliser le terme controversé d’« islamophobie » ? Pour l’ancien trader Marwan Muhammad, cela ne fait pas de doute. C’est même là la raison d’être du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), qu’il dirige depuis mars 2016.

Contrairement à ce que disent ses détracteurs – notamment les essayistes Caroline Fourest et Pascal Bruckner –, il soutient que le terme d’« islamophobie » n’a pas été inventé par des mollahs iraniens, mais par des administrateurs ethnologues français au début du XXe siècle, comme Alain Quellien, Maurice Delafosse ou Paul Marty. Marwan Muhammad le reprend à son compte pour désigner « l’ensemble des actes de discrimination ou de violence contre des institutions ou des individus en raison de leur appartenance – réelle ou supposée – à l’islam ». Et au-delà des actes, cela désigne le fantasme qui conduit à assimiler les formes visibles de l’islam (voile, refus du porc dans les cantines, etc.) à un dessein d’islamisation de la France.

La nécessité du CCIF viendrait aussi des limites des associations antiracistes classiques – comme SOS Racisme – face aux actes qui visent l’« islamité » des personnes, et non leur arabité ou leur couleur de peau. Son combat : la défense, par le droit, des victimes d’actes « islamophobes ». La plupart de ces actes résident dans le refus d’accès à un service public : 64 % des cas traités sont des interprétations abusives de la loi de 2004 qui prohibe le port de signes manifestant l’appartenance à une religion dans le cadre scolaire. Le CCIF la qualifie d’« islamophobe », demande la création d’une commission pour l’évaluer et se prononce pour son abrogation.

La laïcité dévoyée ?

Le CCIF est ainsi conduit à formuler une approche systémique de l’« islamophobie » : il y a des « conditions de possibilité » aux actes « islamophobes » dans lesquelles l’Etat a une part de responsabilité. Au fond, la thèse de l’ouvrage est que l’« islamophobie » est véhiculée par un concept dévoyé de laïcité, confisqué par ceux qui, du FN à Manuel Valls, font de la stigmatisation des musulmans un fonds de commerce : la vie politique française se serait reconfigurée autour de l’« islamophobie ».

On ne fera pas à Marwan Muhammad un mauvais procès d’islamisme mais il faut s’interroger. D’abord, sur l’ambiguïté du terme d’« islamophobie » : une notion à consonance « psychologique », qui rend opaque la distinction entre les actes contre des musulmans et la critique de la religion. Que dire ensuite de l’accusation d’« islamophobie » à l’égard du fait de « mettre en cause toute personne ou structure qui agirait pour changer ces modes d’oppression en les liant (…) à des identités religieuses ou militantes construites comme un problème » ?

L’« islamophobie » ne recouvre pas ici des actes violents ou des paroles d’incitation à la haine. Relever par exemple la présence du sulfureux imam de Brest, Rachid Abou Houdeyfa, au dîner annuel du CCIF est-il « islamophobe » ? Non. Puisse un usage douteux des mots ne pas interdire le débat ni décrédibiliser la lutte contre le rejet des musulmans.

David Stoleru

« Nous (aussi) sommes la nation », de Marwan Muhammad, La Découverte, 248 pages, 18 euros.