Barcelone et Cambrils : Ce que l’on sait des attentats, de l’enquête et de la présence de l’Etat islamique en Espagne

Deux attaques à la voiture bélier ont été perpétrées à Barcelone et Cambrils, séparées d’une centaine de kilomètres. La première a fait au moins 13 morts et une centaine de blessés. Trois personnes ont été arrêtées.

Les forces de l’ordre sont toujours déployés vendredi 18 août sur La Rambla à Barcelone.
Une fourgonnette a foncé dans la foule sur les Ramblas, artère emblématique de la ville espagnole de Barcelone, jeudi 17 août, faisant au moins 13 morts et plus d’une centaine de blessés, dont une quinzaine grièvement, selon le gouvernement catalan.

L’organisation Etat islamique (EI) a revendiqué l’attaque dans un message diffusé par son organe de propagande Aamaq, selon le site spécialisé SITE. La police locale a qualifié le drame d’attentat terroriste.

Le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, s’est rendu immédiatement à Barcelone, où l’exécutif régional séparatiste prétend faire sécession.

« Nous sommes unis dans la douleur. Mais nous sommes surtout unis par la volonté de mettre fin à cette folie et à cette barbarie. »

Quelques heures plus tard, dans la nuit de jeudi à vendredi, un deuxième attentat sur le même mode opératoire est survenu à Cambrils, à 120 km au sud de Barcelone. Un deuil national de trois jours a été décrété à partir de vendredi.

Les faits

Les attentats ont touché deux villes séparées d’une centaine de kilomètres.

Vers 17 heures, jeudi, une fourgonnette a foncé dans la foule amassée sur la place de la Catalogne, puis a remonté sur 500 m les Ramblas, l’avenue la plus touristique de la capitale catalane. Le conducteur a ensuite pris la fuite. Au moins 13 personnes ont été tuées et une centaine blessées, dont une quinzaine grièvement.

« J’étais dans l’une des rues qui donnent directement sur la place de la Catalogne. On a vu arriver des gens qui remontaient en courant la Rambla, notamment des touristes en panique », raconte le journaliste du Monde Gilles Rof, qui était sur place.

« On a commencé à voir arriver des ambulances, j’en ai compté cinq en une dizaine de minutes. Petit à petit, des voitures de police se sont aussi positionnées en haut de la Rambla, près de la place de la Catalogne, pendant que des touristes couraient pour s’enfuir. »

Les victimes

Des ressortissants d’une vingtaine de nationalités sont au nombre des morts et des blessés, a annoncé la protection civile. Cette dernière n’a pas précisé le nombre de personnes concernées pour chaque pays ni leur état de santé.

Le ministre des affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian, a annoncé vendredi matin que 26 Français avaient été blessés, « dont au moins 11 grièvement ». Il doit se rendre sur place dans la journée. Le parquet de Paris a annoncé vendredi matin l’ouverture d’une enquête antiterroriste après les attentats en Catalogne, une procédure habituelle dès que des Français sont blessés dans des attaques terroristes.

Une cellule de crise a par ailleurs été ouverte par le Quai d’Orsay pour faire le point sur la situation des Français qui sont actuellement à Barcelone et pour répondre à leurs proches.

Une Belge compte parmi les personnes tuées, a également fait savoir Didier Reynders, le ministre des affaires étrangères belge. Deux Italiens figurent par parmi les personnes tuées dans l’attentat, a annoncé le chef de l’unité de crise du ministère des affaires étrangères, Stefano Verrechia. L’un d’eux Bruno Galetta,35 ans, était en vacance à Barcelone avec sa femme et ses deux enfants âgés de 5 et un an quand il a été heurté de plein fouet par la camionnette sur les Ramblas. De son côté, la chaîne de télévision allemande ZDF a des informations selon lesquelles trois ressortissants allemands compteraient parmi les morts.

Les nationalités : française, allemande, espagnole, néerlandaise, argentine, vénézuélienne, belge, australienne, hongroise, péruvienne, colombienne, irlandaise, grecque, cubaine, macédonienne, chinoise, italienne, roumaine, russe et algérienne.

Le consulat général de France à Barcelone a mis en place un numéro spécial pour les ressortissants français après l’attentat de Barcelone. Il s’agit du (00 34) 93 270 30 35. Le consulat demande aux personnes d’éviter la zone circonscrite par les forces de police, et conseille aux ressortissants sur place de rassurer leurs proches.

Le Safety Check, fonctionnalité permettant de signaler à ses proches que l’on est en sécurité, a également été déployé par le réseau social Facebook. Il a été proposé automatiquement à toutes les personnes s’étant géolocalisées à Barcelone.

Trois arrestations

La police catalane a annoncé avoir arrêté vendredi matin une troisième personne soupçonnée d’être en lien avec les attentats de Barcelone et de Cambrils. Le suspect a été interpellé à Ripoll. Les autorités n’ont toutefois pas précisé s’il s’agissait du conducteur de la camionnette de Barcelone, toujours en fuite à ce stade.

Deux autres suspects ont été arrêtés jeudi, a annoncé le porte-parole de la police catalane, Josep Lluis Trapero. Le premier est un Espagnol né à Melilla, une ville située sur la côte nord de l’Afrique et enclavée en territoire marocain.

Il a été arrêté à Alcanar, dans l’extrême sud de la Catalogne, où, la nuit précédente, une explosion dans un logement a fait un mort. Les enquêteurs relient d’ailleurs cette explosion à l’attentat. « Nous soupçonnons qu’ils [les occupants] préparaient un engin explosif », a expliqué le porte-parole. Le deuxième suspect est un Marocain, lié à la location du véhicule utilisé dans l’attentat. Il a été arrêté à Ripoll, dans le nord de la Catalogne.

Après ces trois arrestations, la police recherche toujours un homme en fuite, a annoncé vendredi matin Carles Puigdemont. Le président de Catalogne a indiqué que la police n’avait pas d’éléments « sur ses capacités de nuire ». « Avec ce genre de profil, on sait, ils l’ont démontré, qu’ils ont la volonté de faire du mal », a poursuivi le chef de l’exécutif régional, affirmant qu’il y aurait dans « les prochaines heures (...) des résultats » vu le « travail de la police ».

Il pourrait s’agit du conducteur de la camionnette qui a renversé des dizaines de personnes à Barcelone et s’est enfui en courant. Un témoin l’a décrit comme « un homme très jeune, d’une vingtaine d’années, au visage mince ».

Une deuxième attaque à Cambrils

Plusieurs heures après l’attentat de Barcelone, une voiture a foncé sur la promenade de bord de mer à Cambrils en faisant sept blessés - six civils et un policier. Elle a ensuite percuté une voiture des Mossos d’Esquadra, la police catalane, et une fusillade a éclaté, selon le gouvernement régional, dans cette ville touristique située à 120 km au sud de Barcelone.

« Cinq terroristes présumés » ont été tués dans l’échange de coups de feu avec les forces de l’ordre qui considèrent cette attaque comme liée à l’attentat des Ramblas. Des ceintures explosifs que portaient les « terroristes présumés » étaients factices a précisé le chef du département de l’intérieur Joaquim Forn, à la radio Onda Cero.

Les zones d’ombres

Par ailleurs il existe encore de nombreuses zone d’ombres sur les circonstances des attaques et sur l’enquête qui se poursuit. Nous ne savons pas si le conducteur de la fourgonnette à Barcelone, qui avait pris la fuite après l’attaque, a été arrêté ou s’il fait partie des assaillants tués à Cambrils.

Si des informations ont filtré sur les suspects arrêtés dans la nuit de jeudi à vendredi, nous ne savons en revanche rien de l’identité, ni de la nationalité de la personne arrêtée vendredi matin à Ripoll. Il ne nous est également pas possible de confirmer si les attaques de Barcelone et de Cambrils, plus au sud de la Catalogne, ont été réalisées par la même cellule.

Par ailleurs, concernant l’identité des victimes, nous avons encore peu d’informations si ce n’est que des ressortissants de diverses nationalités ont été touchés et que, en l’état des informations vendredi matin, aucun Français n’est mort.

L’EI en Espagne

Un rapport du think tank Real Instituto Elcano publié en 2016, précise que 45 % des personnes arrêtées entre juin 2013 et mai 2016 en lien avec l’organisation Etat islamique étaient de nationalité espagnole et 41 % de nationalité marocaine.

Selon l’Institut, « la région métropolitaine de Barcelone est le principal foyer du terrorisme djihadiste en Espagne ». Le pays reste cependant moins concerné par le phénomène des combattants partis rejoindre des groupes djihadistes.

Quelque 160 « combattants » basés en Espagne ont rejoint l’EI en Syrie et en Irak, selon cette étude, contre sans doute plus d’un millier de Français depuis 2012. Vingt-neuf seraient morts sur place et 20 en sont revenus.

L’Espagne, troisième destination touristique mondiale, avait été, pour l’instant, épargnée par les attentats de l’EI qui ont notamment atteint Paris, Bruxelles, Londres ou Berlin. Mais elle avait été touchée, en 2004, par les attentats islamistes les plus meurtriers commis sur le sol européen, quand une dizaine de bombes avaient explosé dans des trains de banlieue à Madrid, faisant 191 morts. L’attentat avait été revendiqué au nom d’Al-Qaida par une cellule islamiste radicale.

Le Monde.fr avec AFP et Reuters

* Le Monde.fr | 17.08.2017 à 17h33 • Mis à jour le 18.08.2017 à 12h18 :
http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/08/17/espagne-une-fourgonnette-percute-la-foule-a-barcelone_5173457_3214.html


 Le point sur l’enquête

Quatre hommes ont été interpellés par la police. Le conducteur du véhicule qui a fait treize morts sur les Ramblas de la capitale catalane n’a pas encore été identifié.

L’enquête sur les deux attentats qui ont fait au total quatorze morts en Catalogne a progressé, vendredi 18 août, avec la mise au jour d’une cellule d’une douzaine de personnes.

Celle-ci pourrait avoir été impliquée dans les attaques menées avec des voitures lancées contre des foules de vacanciers et de promeneurs à Barcelone puis à Cambrils, station balnéaire située au sud de la capitale catalane, a expliqué, dans la soirée, le porte-parole de la police régionale, Josep Lluís Trapero.

Quatre suspects arrêtés, cinq abattus

Quatre personnes ont été arrêtées, jeudi et vendredi : trois Marocains et un Espagnol ; ce dernier est né à Melilla – une enclave espagnole située au nord du Maroc. Les suspects ont 21, 28, 27 et 34 ans.

Cinq autres individus ont été abattus à Cambrils. Parmi eux figurent trois Marocains vivant depuis leur enfance en Espagne. Ils étaient âgés de 17, 18 et 24 ans. Tous résidaient à Ripoll, une ville de quelque 10 000 habitants non loin des Pyrénées.

Aucun des interpellés et des auteurs présumés abattus n’était connu des services de police pour des faits en lien avec le terrorisme, mais certains auraient des antécédents judiciaires pour des faits de délinquance commune. Selon les premiers élements de l’enquête, ils ne sont pas arrivés de l’étranger pour commettre ces actions, même si l’organisation Etat islamique (EI) a revendiqué les attentats.

Par ailleurs, trois véhicules loués par les assaillants ont été récupérés par les forces de l’ordre. Ils étaient vendredi après-midi en cours d’analyse. Les personnes chargées de la location font aussi l’objet d’une enquête policière.

Trois personnes encore recherchées

Trois autres personnes également impliquées dans les attaques ont été identifiées, mais elles n’ont pas encore été interpellées. L’une d’elles est un Marocain âgé de 22 ans. Deux d’entre elles pourraient avoir péri dans l’explosion – suivie d’un incendie – qui s’est produite, mercredi, dans une maison d’Alcanar, localité située à 200 kilomètres au sud de Barcelone, où le groupe tentait peut-être de confectionner des engins explosifs.

Il y a dans cette maison « des restes humains de deux personnes différentes. Nous tentons de voir s’il s’agit de deux des trois personnes impliquées dans les attaques. Il nous en resterait alors une à trouver », a annoncé le porte-parole de la police catalane.

Incertitudes sur le chauffeur des Ramblas

Le conducteur de la camionnette qui a fauché des passants sur les Ramblas n’a toujours pas été identifié par la police, a, en revanche, précisé M. Trapero. Il pourrait être toujours vivant et en fuite. La police catalane a remis en cause les affirmations des médias espagnols, selon lesquels le chauffeur faisait partie des cinq hommes abattus à Cambrils. « Cela reste une possibilité mais, contrairement à il y a quatre heures, elle perd en épaisseur », a déclaré M. Trapero à la télévision régionale.

Des attentats « de plus grande envergure »

Les attaques de jeudi ont peut-être remplacé des attentats « de plus grande envergure », a fait savoir le porte-parole des forces de l’ordre catalanes.

L’explosion à Alcanar aurait en réalité évité un autre drame : selon la police, les assaillants auraient alors perdu les composants nécessaires à la fabrication d’engins explosifs. Des dizaines de bonbonnes de gaz ont ainsi été extraites de la maison. On ignore si elles devaient servir de réceptacles pour des bombes.

La double attaque a du coup été commise de « manière plus rudimentaire », sans être « de l’amplitude espérée » par les djihadistes, a fait valoir la police. Les fausses ceintures d’explosifs, retrouvées sur les cinq hommes abattus à Cambrils devaient leur permettre de gagner du temps face aux officiers.

Le Monde.fr

* LE MONDE | 18.08.2017 à 00h31 • Mis à jour le 19.08.2017 à 03h58 :
http://www.lemonde.fr/attentat-a-barcelone/article/2017/08/18/attentat-a-barcelone-ce-que-l-on-sait-des-suspects-arretes_5173528_5173500.html


 L’Espagne, base arrière de l’organisation Etat islamique

Les attaques à Barcelone et à Cambrils laissent penser qu’un vaste réseau djihadiste dormant est passé à l’action.

Le 18 août 2017, des policiers espagnols s’affairent autour de la voiture de cinq terroristes qui a foncé dans la foule à Cambrils, ville balnéaire à une centaine de kilomètres de Barcelone.

Pour la première fois depuis la vague d’attentats qui ensanglante l’Europe depuis 2015, l’organisation Etat islamique (EI) a mené une attaque en Espagne. Paradoxalement, l’Espagne, qui a subi l’attaque djihadiste la plus meurtrière de l’histoire de l’Europe en 2004 – 191 morts et 2 000 blessés dans une série d’explosions coordonnées en gare d’Atocha, à Madrid –, à l’époque revendiquée par une cellule Al-Qaida, était jusqu’ici épargnée par l’EI. Cette exception a pris fin avec l’attaque à la camionnette-bélier menée, jeudi 17 août, sur les Ramblas, l’artère la plus touristique de Barcelone.

Mais, si le mode opératoire choisi, très rudimentaire, apparente cet attentat à ceux commis lors de l’année écoulée à Nice, Berlin, Stockholm et Londres (à Westminster puis au London Bridge, par des djihadistes se revendiquant de l’EI, puis devant la mosquée de Finsbury Park, par un extrémiste antimusulman), il semble bien que les membres de la cellule mise au jour en Espagne soient autrement plus aguerris que les auteurs de ces récentes attaques en Europe.

Ces derniers attentats semblent, en effet, avoir été commis par des militants ou sympathisants relativement isolés, ayant décidé, seuls, de répondre au mot d’ordre général de l’EI formulé par Abou Mohamed Al-Adnani, le porte-parole et stratège des opérations extérieures de l’EI, tué il y a presque un an par un tir de drone américain, dans le nord de la Syrie.

L’explosion accidentelle, la veille de l’attentat de Barcelone, d’un appartement à Alcanar, où ses occupants semblaient préparer un engin explosif, puis l’attaque à Cambrils, dans la nuit de jeudi à vendredi, par cinq individus dans une Audi, dont certains portaient de fausses ceintures d’explosifs, selon le gouvernement régional catalan, laissent penser qu’un vaste réseau dormant a été mis au jour en Catalogne.

L’enquête de la police espagnole, toujours en cours, dira si les attaques de jeudi, à Barcelone puis Cambrils, ont été déclenchées par l’explosion d’Alcanar, parce que les djihadistes auraient craint qu’elle ne révèle l’existence d’un vaste réseau d’aide et de soutien dans la région.

« Foyers de propagande »

Déjà, en avril 2015, rappelle dans son blog sur lemonde.fr l’historien Jean-Pierre Filiu, [1] spécialiste des mouvements djihadistes, les Mossos d’Esquadra (la police autonome de Catalogne) avaient ainsi procédé à onze arrestations, dont sept à Terrassa, non loin de Barcelone. La cellule djihadiste démantelée comportait six convertis, cinq de nationalité espagnole et un Paraguayen. Le coup de filet était lié à l’interception, cinq mois plus tôt, en Bulgarie, de trois djihadistes partis rejoindre l’EI en Syrie.

Pour lui, « les deux principaux foyers de propagande, voire de recrutement djihadiste, apparaissent comme étant la Catalogne, d’une part, les villes de Ceuta et de Melilla, enclavées en territoire marocain, d’autre part ». Mettant en regard l’absence d’attentat récent en Espagne et l’intensité de la présence djihadiste sur son sol, Jean-Pierre Filiu conclut que l’Espagne peut avoir joué le rôle de « chaînon essentiel, voire celui d’une base arrière, dans la commission d’attentats djihadistes dans d’autres pays européens ». Plusieurs terroristes français, dont Ayoub El-Khazzani, l’assaillant du Thalys, et Amedy Coulibaly, le tueur de l’Hyper Cacher, y ont séjourné. Le pays constitue également un sas pratique entre le Maroc et l’Europe.

L’attaque de Barcelone est-elle le signe d’un affaiblissement de l’EI, obligé de recourir à sa base arrière, ou le prélude à une campagne plus vaste ? Quelle que soit la réponse, l’Espagne pourrait, dans les jours et semaines à venir, connaître d’importants soubresauts, à mesure que les investigations policières progresseront.

Christophe Ayad

* LE MONDE | 18.08.2017 à 10h51 • Mis à jour le 18.08.2017 à 16h45 |