Syndicalisme, politique... Réinterroger la Charte d’Amiens : et pourquoi pas ?

Dans un entretien récent au site Reporterre [1], Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac nous invite à « réinterroger la Charte d’Amiens ». Ce texte fondateur du syndicalisme, adopté par la CGT en 1906, mérite effectivement toute notre attention tant il ne cesse de questionner les pratiques de celles et ceux qui font le mouvement social.

« Plutôt que d’insister sur la préservation des acquis, nous devons proposer un projet nouveau », c’est sous cet angle qu’Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac a donné un entretien à Reporterre le 15 juillet dernier. On ne peut qu’être d’accord avec un tel diagnostic et c’est tout l’enjeu que se donnent depuis plusieurs décennies maintenant les militantes et militants qui cherchent à faire vivre un syndicalisme « de lutte et de transformation sociale », selon une formule consacrée.

Précisons d’ailleurs que ce terme de « transformation sociale » ne vient pas de nulle part : il est tiré d’un des écrits fondateur du syndicalisme hexagonal, la Charte d’Amiens, adoptée en 1906 par la CGT. Tiens donc. C’est ce même texte justement que, dans cet entretien, il est proposé de « réinterroger ». Citons ici la question posée par le journaliste et sa réponse :

« En l’absence d’une gauche politique forte comme contre-pouvoir, que peut le mouvement social ?

Dans ce contexte de recomposition, il est essentiel que le mouvement social et les partis politiques discutent. Il est peut-être temps de réinterroger la Charte d’Amiens [de 1906], qui actait l’indépendance des mouvements syndicaux vis-à-vis des mouvements politiques. Aujourd’hui, le fossé se creuse de plus en plus. D’un côté, syndicats et associatifs rejettent les partis et la politique, allant même jusqu’au vote blanc ou l’abstention. De l’autre côté, un certain nombre de leaders politiques de gauche méprisent le mouvement social, considérant qu’il n’est plus représentatif et qu’il ne sert plus à grand-chose.

Au contraire, nous avons besoin d’une convergence très forte entre mouvements sociaux, intellectuels et politiques. Il y a des expériences très intéressantes qui vont dans ce sens : l’expérience des villes rebelles en Espagne, ou même à Grenoble. Les prochaines municipales pourraient permettre cette convergence. Mais ce n’est pas fait ! À Montreuil, où j’habite, les différents partis de gauche se bouffent entre eux, et les listes citoyennes n’ont pour l’instant pas donné grand-chose. »

En réalité, il semble bien que la proposition qui soit ici faite n’est pas tant de réinterroger la Charte d’Amiens que… de la dépasser. Le débat sur l’articulation entre social et politique n’est pas neuf. Il n’a cessé de traverser le mouvement ouvrier puis ce qu’on désigne plus largement sous le nom de mouvement social. Mais contrairement à ce qui peut sembler être énoncé plus haut, l’exigence d’indépendance ne s’est pas faite vis-à-vis de « la politique » au sens large (et noble) du terme, mais vis-à-vis des partis et de l’État. Parce qu’il s’agit bien de lier à cette indépendance une volonté d’intervenir sur le projet de société. C’est la démarche de « double besogne », à la fois « quotidienne et d’avenir », qui ne vise rien de moins qu’à « l’expropriation capitaliste ». Elle repose aussi sur une légitimité tirée des rapports de domination eux-mêmes : dans une société façonnée par la lutte de deux classes aux intérêts irréductiblement antagoniques, c’est bien aux travailleurs et aux travailleuses (dans une société de chômage de masse et de précarité on peut ajouter avec ou sans, mal ou peu d’emploi) de prendre en main la transformation du monde.

 Syndical et politique : coup d’œil dans le rétro

Pour aller vite (sans doute trop, mais on renverra à l’abondante littérature historique sur la question), et en se limitant à l’espace hexagonal, on peut dire que dans l’histoire cette démarche a pu être contestée, appliquée de manière réductrice ou « avec légèreté » pour le dire poliment. Contestée, ce fut le cas avec la doctrine du syndicat comme « courroie de transmission du parti » selon le modèle théorisé par Lénine. Indéniablement, cette doctrine a de longues années durant considérablement enkysté le mouvement social et syndical, au premier rang duquel figure la CGT, inféodé alors au Parti communiste. C’est face à cela que Force Ouvrière fit le choix à sa création en 1947 d’une indépendance réduite à sa plus simple expression, réfractaire à toute « politique » : d’où la difficulté par exemple à condamner aujourd’hui les infiltrations d’extrême droite car ce serait « faire de la politique ».

Le cas de la CFDT des années 70, plus méconnu, n’en est pas moins intéressant. Sous le vocable d’« autonomie engagée », la direction de la centrale cédétiste se positionna dans une forme de soutien critique à l’Union de la gauche et une partie de ses cadres militants firent le choix en 1974 de participer aux Assises du socialisme dans le but de contribuer à un « travaillisme » à la française, où parti et syndicat seraient interdépendants. Cette stratégie fit long feu avec l’échec de l’Union de la gauche aux législatives de 1978. Une de ses conséquences sera la stratégie de « recentrage » de la CFDT : abandonnant les espoirs portés sur le PS… elle en abandonna aussi la lutte de classe et l’autogestion pour se positionner en chantre du « dialogue social » avec le patronat.

 Pour une autonomie pleine et entière

Et pourtant, malgré ces coups de boutoirs, la portée des quelques phrases ramassées dans la Charte d’Amiens, qui positionne de fait le mouvement social en contre-pouvoir, a continué de travailler bien des équipes de militantes et militants. On les retrouve, entre autre, actives et actifs dans les gauches syndicales des années 70 et 80 et dans la création des « nouveaux mouvements sociaux » des années 90. Ce n’est pas un hasard si la Charte identitaire adoptée lors du premier congrès du syndicat SUD PTT rappelle s’inscrire dans la double filiation, à la fois de la Charte d’Amiens de 1906 et du socialisme autogestionnaire porté par la CFDT des années 70. Il s’agit bien de dessiner un projet syndical.

À la fin des années 1990 le débat rebondit à nouveau : le mouvement social de novembre/décembre 1995 est passé par là et on voit rejaillir la question du « débouché politique » aux luttes, entendu sous sa seule forme électorale. Le Parti des travailleurs brésilien (PT) est alors pris en modèle d’un exemple « réussi » de symbiose entre mouvement social et syndical et marche vers le pouvoir. On perçoit mal aujourd’hui les résultats de cette « réussite »… En France, le PCF (avec sa liste « Bouge l’Europe ! ») et le tandem LCR-LO souhaitent débaucher pour les élections européennes des syndicalistes et associatifs pour leurs listes, « titres » à l’appui si possible. S’ouvre un échange sur « l’autonomie du mouvement social » [2] que portent deux appels successifs (le premier, paru dans Libération en 1998, est encore en ligne [3]) qui affirment que le mouvement social est porteur par lui-même de politique et qu’il ne saurait être instrumentalisé par des appétits électoraux. Fermez le ban. En tirant le fil des questions posées alors, on arrive à celles soulevées par Aurélie Trouvé.

 Construire le mouvement social : pour quoi faire ?

Oui, il faut réinterroger la Charte d’Amiens, comme finalement elle n’a eu de cesse de l’être. Sans en dépasser pour autant son contenu stratégique et il y a là un désaccord, bien entendu ouvert à discussion, avec ce qui est exprimé par la porte-parole d’Attac dans son entretien à Reporterre. La proposition qui nous y est faite consiste à ré-orienter le mouvement social dans un « dialogue » avec les institutions – s’il s’agit bien de « converger », comme c’est proposé, lors des élections municipales à venir.

Mais dans une telle démarche, tout indique que le le lien entre mouvement social et partis politiques est systématiquement marqué du sceau de la subordination du premier aux seconds… dans tous leurs errements. On pourrait pour s’en convaincre évoquer le cas de Syriza : présenté récemment comme l’instrument d’une « révolution citoyenne », à l’instar du PT brésilien en son temps, le gouvernement d’Alexis Tsipras n’apparaît désormais que comme un supplétif de la Troïka dans l’asservissement des classes populaires grecques (matraquages à l’appui).

Mais on peut aussi prendre l’exemple de la Mairie « de gauche radicale » de Grenoble (citée dans l’entretien) qui a su mobiliser contre elle les syndicats de la ville, peu adeptes de « l’austérité participative » (voir la lutte des bibliothécaires de Grenoble [4]). L’exemple de la Biennale des villes en transition, organisée par la municipalité montre aussi les limites d’une alternative au sein du système existant [5] qui déléguerait aux intérêts privés une transition – d’intérêt public pour le coup – qui s’attaquerait aux défaillances du capitalisme en termes social comme écologique.

Au-delà de ces exemples, qui seraient pourtant en soi presque suffisants, on peut se demander pourquoi vouloir absolument tenir à l’écart le mouvement social des instruments du « pouvoir » tel qu’ils se manifestent institutionnellement parlant ? Toute la question est en fait celle des buts que l’on se donne et des moyens que l’on se fixe, en cohérence, pour les atteindre. S’il s’agit d’infléchir le pouvoir « de l’intérieur », alors le « débouché politique » compris en termes électoralistes occupe le premier plan. Or, les différents échelons de pouvoirs sont corsetés, y compris par la violence s’il le faut, dans les limites imposées par l’État en tant qu’organe de régulation des intérêts capitalistes : on ne peut dès lors que douter de cette perspective.

Mais s’il s’agit de rompre avec l’ordre des dominants, alors c’est justement la question du contre-pouvoir qui est posée. En 1998, Patrice Spadoni, militant d’AC ! (Agir ensemble contre le chômage) et l’un des initiateurs de l’appel pour l’autonomie du mouvement social, en décrivait ainsi les enjeux : « Une logique de contre-pouvoir peut se concrétiser dans des espaces d’unité, permettant une expression directe des travailleurs et des travailleuses, des sans emplois, des habitant.e.s, des jeunes… (…) Il nous reste à inventer et à mettre sur pied ces formes nouvelles et alternatives du politique, à l’image des Bourses du travail du début du siècle (cette formidable innovation politico-sociale, qu’il ne s’agit évidemment pas de recopier « telle quelle » aujourd’hui, mais qui peut nous inspirer). »

C’est bien dans ce sens que l’Union syndicale Solidaires avait décidé de prendre part à l’espace commun des mouvements sociaux « Nos droits contre leurs privilèges » [6], initié notamment par Attac. De là, nous pourrions élaborer un projet qui – sans forcément être si nouveau que ça – émergerait d’un travail d’élaboration politique autonome qui partirait des luttes et des résistances elles-mêmes, à l’écart du pouvoir d’État et de ses dérivés. Dans une telle démarche, il est clair que l’auto-organisation par les premier.e.s concerné.e.s comme l’ancrage des luttes dans une réalité sociale (de travail, de quartier…) sont des nécessités. Nous avons donc de quoi faire car elles ne manqueront pas de s’imposer dans les prochains mois ces luttes et résistances : que ce soit dans les grèves contre la loi travail XXL [7] qu’il s’agit de préparer activement ou dans le combat contre l’état d’urgence permanent et les violences policières.

Voilà un bien meilleur « débouché politique » en somme !

Théo Roumier