Le « piège de Thucydide » – Géopolitique en Asie orientale et impasse nord-coréenne

, par FRACHON Alain

L’impasse nord-coréenne est un sous-produit des tensions croissantes qui marquent la relation entre la Chine et les Etats-Unis, analyse, dans sa chronique hebdomadaire, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».

CHRONIQUE. Toujours espiègle, Kim Jong-un a lancé, lundi 28 août, son 18e missile de l’année. Le tir de fusées est l’un des passe-temps favoris du jeune dictateur nord-coréen. Esprit curieux, Kim Jong-un aime l’astronautique. C’est aussi sa façon de défier Donald Trump. Le président américain, fort en gueule et fier-à-bras, réplique en menaçant Kim du pire, lequel met immédiatement un nouveau missile à feu pour montrer qu’il n’a pas peur.

Digne de la cour de récréation, cet échange de rodomontades – « T’es pas cap’, t’es pas chiche » – a duré tout le mois d’août. A la provocation nord-coréenne de lundi, Trump a répondu de façon trumpienne : « Toutes les options sont sur la table. » La formule veut faire croire que l’Amérique est prête à une frappe préventive sur la Corée du Nord si celle-ci développe une arme nucléaire capable d’atteindre les Etats-Unis.

Trump espère qu’il finira par intimider Kim, mais celui-là est persuadé que le président américain « bluffe ». Difficulté supplémentaire : les deux protagonistes sont des menteurs patentés dans un exercice où la crédibilité est un élément-clé. Trop souvent, les guerres commencent quand on se trompe sur les intentions de l’adversaire.

Le dernier des Kim incarne une dynastie tyrannique, cruelle, mais dépositaire d’une partie du nationalisme coréen. Pour lui, le nucléaire est une assurance-vie. Si Pyongyang dispose d’un missile intercontinental capable de lâcher une tête nucléaire sur une ville américaine, jamais les Etats-Unis n’oseront l’attaquer – et forcer un changement de régime comme en Irak ou en Libye.

L’OBJECTIF STRATÉGIQUE DE LA CHINE DANS L’AFFAIRE DE LA CORÉE DU NORD EST RADICALEMENT DIFFÉRENT DE CELUI DES ETATS-UNIS

Jusqu’à présent, rien n’a arrêté la marche de la Corée du Nord vers le nucléaire militaire. D’ici à la fin de la décennie, estime le politologue François Heisbourg, ce pays sera en mesure de frapper les Etats-Unis. Pyongyang veut bien négocier avec Washington dès lors que la Corée du Nord est acceptée en tant que puissance nucléaire. Les Etats-Unis sont prêts à des pourparlers avec Kim dès lors qu’il renonce à l’arme atomique. Impasse.

Que faire ? Il y a deux écoles à Washington. La première juge que le comportement de Pyongyang, en dépit des sinistres pitreries de Kim, est rationnel. Si le régime devait réussir à faire planer une menace nucléaire directe sur l’Amérique, il faudrait compter sur la dissuasion classique. On en connaît le principe : la certitude de l’apocalypse doit neutraliser toute idée d’agression. Cela devrait fonctionner comme entre Moscou et Washington pendant la guerre froide. On vivra avec une Corée du Nord nucléaire.

La seconde école est celle de l’administration Trump – ou, en tout cas, celle qu’elle dit défendre. La dissuasion suppose une rationalité partagée. Elle est impossible avec une personnalité aussi imprévisible que Kim. Il faut empêcher la Corée du Nord d’être un jour capable d’anéantir une ville américaine. Corollaire, on ne peut pas exclure a priori une frappe préventive sur ce pays. Mais les tenants de cette école reconnaissent eux-mêmes qu’il faut alors accepter le risque du pire : un engrenage guerrier avec représailles nord-coréennes massives sur la Corée du Sud.

LA CHINE EST CONVAINCUE, À TORT OU À RAISON, QUE LES ETATS-UNIS VEULENT ENRAYER SA MONTÉE EN PUISSANCE.

Le vrai espoir de Trump est ailleurs. Le président américain compte sur la Chine. Il part de l’idée, peut-être juste, que Pékin peut imposer à Pyongyang l’abandon de son programme nucléaire. Après tout, sans l’aide économique chinoise, le régime de Kim pourrait s’effondrer. Le président Xi Jinping, qui s’est associé aux sanctions contre la Corée du Nord, ne cache pas que les foucades pyrotechniques de son homologue nord-coréen l’exaspèrent.

Seulement voilà, l’objectif stratégique de la Chine dans cette affaire est radicalement différent de celui des Etats-Unis. Pékin n’entreprendra rien de sérieux contre la Corée du Nord de peur qu’un effondrement du régime ne se solde par un chaos qui serait préjudiciable à la Chine. La péninsule risquerait d’être réunifiée sous la tutelle de la Corée du Sud, alliée militaire des Etats-Unis. Les forces américaines stationnées au Sud se retrouveraient aux frontières de la Chine. A cette perspective, Pékin préfère le risque Kim.

CETTE CONFIGURATION DE DEUX GRANDES PUISSANCES EN COMPÉTITION RECOUVRE CE QUE LE POLITOLOGUE AMÉRICAIN GRAHAM ALLISON APPELLE « LE PIÈGE DE THUCYDIDE ».

Pourquoi ? Parce que, en dépit de l’interdépendance de leurs économies, la Chine est convaincue, à tort ou à raison, que les Etats-Unis veulent enrayer sa montée en puissance. En ce sens, l’impasse nord-coréenne est un sous-produit des tensions croissantes qui marquent la relation entre Pékin et Washington – sur le plan commercial, en mer de Chine et ailleurs. La perception chinoise du conflit américano-nord-coréen est frappée au coin de la suspicion : les Etats-Unis s’en serviraient pour resserrer leurs alliances militaires régionales (Séoul et Tokyo) afin de contenir la prépondérance émergente de la Chine.

Cette configuration de deux grandes puissances en compétition recouvre ce que le politologue américain Graham Allison appelle « le piège de Thucydide ». Au Ve siècle avant J.-C., l’historien athénien expliquait les guerres du Péloponnèse par la crainte qu’Athènes, puissante montante, inspirait à Sparte, la puissance établie. Allison y voit une loi quasi physique des relations internationales : sans l’avoir toujours cherché, du fait de l’escalade d’un différend local et du jeu des alliances, la puissance établie finit souvent par entrer en guerre avec la puissance montante. Le premier conflit mondial est en germe quand l’Allemagne commence à concurrencer la suprématie britannique.

Tel serait aujourd’hui l’arrière-plan du drame coréen, avec la Chine dans le rôle de la force ascendante et les Etats-Unis dans celui de la force contestée. En novembre 2013, rapporte le journaliste Gideon Rachman du Financial Times, Xi déclarait à des visiteurs occidentaux : « Nous devons travailler ensemble pour éviter le piège de Thucydide. » Il faut commencer par l’affaire coréenne.

Alain Frachon (éditorialiste au « Monde »)