Syrie : une interview sur la situation à Idleb

Compte rendu d’un échange (CICP/Idlib) avec Akram el Ahmed (Syrian Press Center, anciennement à Alep aujourd’hui à Idlib ), avec des membres des collectifs ARS (avec la révolution syrienne) et PSLD (pour une Syrie libre et démocratique), le 27 octobre 2017.


(ARS) : Quelle est la situation à Idleb actuellement ?

La situation est complexe. Daech et le régime essaient de progresser de l’Ouest vers le Nord de Hama. L’ASL et al-Nusra combattent Daech et le régime, le régime combat Daech et l’ASL. Le régime utilise les forces russes en compétition avec Daech contre la campagne du NE (Nord Est ?) de Hama.

Les bombardements sur Idlib ont diminué depuis une dizaine de jours, seuls les chars de l’artillerie du régime bombardent, et surtout au Nord Est. Beaucoup de civils ont quitté Hama et sont venus vers Idlib. Mais la situation y reste difficile : enlèvements, pillages, assassinats. Les militants démocrates sont visés par le régime, al-Nusra et surtout les membres de Daech échappés de Raqqa, qui poursuivent l’ASL et les civils. Plus personne ne sort de chez soi.

Sur le plan économique, la situation est catastrophique : les prix sont élevés, mais il n’y a quasiment plus rien à vendre ; on manque d’énergie, les revenus baissent. Les organisations qui aidaient les civils ont quitté Hama et Idlib depuis l’arrivée d’al-Nusra il y a deux mois. Il n’y a plus de quoi se nourrir. Des gens ont fui en laissant leurs enfants.

L’intervention de la Turquie n’a rien changé. Les forces turques sont concentrées sur l’extérieur des gouvernorats d’Alep et d’Idleb, à la limite de Afrine (sous contrôle du PYD-PKK).

La société civile recule depuis que al-Nusra est revenu dans la ville. Al-Nusra veut construire des organisations qui dépendent d’elle. Elle a invité les journalistes à participer à une nouvelle structure sous son contrôle (Institution générale des media ?) à Idlib, mais sur 400 en Syrie, seuls 16 ont répondu à son appel.

(ARS) Qui finance al-Nusra actuellement ?

Pour l’étranger, on ne sait pas, mais à l’intérieur de la Syrie, elle prélève des impôts sur les marchandises, le carburant acheté au régime et réquisitionne les biens de ses adversaires : du régime, des sympathisants et combattants de l’ASL.

Al-Nusra = Hay’a tahrir al-Sham

(PSLD) Que reste-t-il de la société civile ?

Les conseils locaux continuent d’exister et d’exercer leurs fonctions. Al-Nusra et les associations qui en dépendent essaient de faire diminuer leurs actions et leur influence en créant d’autres associations. Des associations démocratiques n’ont pas quitté la scène, mais sont affaiblies. Le gouvernement « provisoire » qui était à Idlib a dû s’exiler dans les zones contrôlées par le Bouclier de l’Euphrate au nord d’Alep.

Al-Nusra a essaye de créer un gouvernement « de secours » pour le remplacer afin de réduire ses capacités d’action. De même, elle essaie de créer des conseils locaux concurrents. Il existe des associations de journalistes démocrates. Al-Nusra a tenté de créer une Institution générale des media. Ces organismes auraient pour rôle de contrôler la vie associative civile et démocratique et limiter leur action, favoriser des associations concurrentes.

(PSLD) La vie associative concerne-t-elle les habitants et les déplacés ?

Les déplacés ont apporté avec eux leurs media et associations. Le Centre des media d’Alep est déplacé à Idlib. Il y a des déplacés de la campagne de Damas, de Homs, de l’Est de Hama occupé par Daech. Les activistes essaient de créer des associations de media et de secours, ceux de Palmyre et Raqqa notamment. Ceux de la campagne de Damas ont recréé des structures de secours et d’éducation. Beaucoup de déplacés participent à la vie économique en créant des commerces, restaurants, petites boutiques.

(PSLD) Ont-ils une organisation militaire, comment s’intègrent-ils dans les groupes combattants existants ?

Toute la société syrienne est représentée parmi les déplacés : il y a des démocrates, des sympathisants d’al-Nusra, de tout. Chaque déplacé rejoint les organisations qui lui correspondent localement. Par exemple, les combattants d’al-Nusra de la région de Tell près de Damas ont rejoint al-Nusra à Idlib. Les comités locaux démocrates continuent leur activité locale comme ceux de Homs et Douma.

Armée libre : dans quels groupes sont les déplacés ?

Le groupe Al-’Izze a le plus de combattants, comprenait la population du Nord de Hama au départ. Il est dirigé par un officier supérieur (Ra’id) déserteur du régime, Jamil al-Saleh. Certains n’ont pas trouvé de groupe leur correspondant dans d’autres régions.

Les déplacés ne sont pas tous regroupés au même endroit, mais leurs comités locaux apportent leurs services, même s’ils ne sont pas groupés géographiquement. Certains vivent dans des maisons, d’autres sous des tentes, des gens vivent aussi dans des écoles et des bâtiments publics.

(ARS) La Turquie a dit qu’elle tenterait de discuter avec al-Nusra ?

Il y a eu pas mal de réunions entre les Turcs et al-Nusra mais on ne sait pas ce qu’il en est résulté. Rien n’a filtré sur la question du financement.

(PSLD) Que faire ? Est-ce qu’il est possible d’affaiblir al-Nusra ?

Al-Nusra peut être affaiblie par une initiative internationale. Elle a perdu une grande partie de sa base populaire. D’une part, elle poursuit des militants très populaires et les gens se sont rendus compte que sa répression était presque aussi néfaste que celle du régime. D’autre part, ses combats contre Ahrar el Sham et l’ASL lui ont fait perdre aussi sa popularité. Il y a beaucoup de groupes qui ont quitte al-Nusra pour Ahrar al-Sham dans la campagne de Hama : Jaysh al-Ansar est revenue à Ahrar al-Sham. Zinki a quitté l’alliance avec al-Nusra. Idlib et Hama : 2500 combattants ont quitté al-Nusra sans compter Zinki qui à lui seul a plus des 2500 combattants. On estime que Al-Nusra compte environ 15.000 combattants dans le Nord de la Syrie ; Ahrar al-Sham a perdu beaucoup de combattants à cause des combats, il lui en reste 5.000 à Hama et Idlib ; les groupes se revendiquant de l’ASL compteraient ensemble 20.000 combattants dans le Nord. Cela fait 25.000 combattants (Ahrar al-Sham plus ASL) contre 15.000 pour al-Nusra. Cela ne comprend pas les combattants de Bouclier de l’Euphrate, qui sont plus de 10.000. Si l’ASL a plus de combattants que al-Nusra, celle-ci est une seule organisation alors que l’ASL compte beaucoup d’organisations avec des luttes d’influence entre groupes et pays qui la soutiennent.

Certains groupes de l’ASL ont le soutien des Etats-Unis par l’intermédiaire du MOM [1], mais ceux-ci ont stoppé le financement de certains groupes. La Turquie soutient Ahrar al-Sham, le Qatar et l’Arabie saoudite soutiennent d’autres groupes de l’ASL.

(PSLD) Les Iraniens et autres étrangers qui interviennent avec les forces du régime sont ils comptés ?

Les combattants Iraniens, Afghans d’Iran et du Hezbollah, sont en tête des forces du régime. Pour toute la Syrie, il y aurait 15.000 supplétifs étrangers.

(ARS) Avez-vous toujours des contacts avec les autres zones du pays ?

Pour les journalistes, oui. Nous avons des relations surtout avec Douma, la Ghouta de Damas. Il y a deux mois, nous avons organisé une formation par Skype pour des femmes journalistes.

(PSLD) La situation des femmes et des organisations féminines ?

Comparée à la situation sous le régime, il y a des journalistes, organisations, des organisations féministes, grâce à un soutien qui n’existait pas avant. La situation ne s’est pas dégradée depuis l’arrivée de al-Nusra, grâce à l’aide des organisations internationales.

(PSLD) Les aides extérieures sur le plan de la santé, éducation, continuent-elles ? Se sont-elles dégradées depuis le retour de al-Nusra et l’arrivée de Daech ?

L’aide humanitaire des organisations laïques se poursuit. Al-Nusra n’a pas réussi à la concurrencer. Ils n’ont pas de cadres pour le relais de l’aide médicale. L’enseignement par contre a reculé. Faute de financement pour les écoles de la société civile, les parents sont obligés d’envoyer leurs enfants dans les écoles du régime dans les zones libérées, avec le programme du régime et les enseignants payés par lui. En dehors du contrôle du régime, les enseignants libres démocrates n’ont pas de salaire. Parce que leur situation économique et celle des familles s’est dégradée, et que les soutiens extérieurs de la diaspora ou des ONG étrangères ont considérablement baissé, les enseignants libres ne peuvent plus ni enseigner bénévolement, ni se faire payer. Nusra a aussi des écoles dans les zones libérées. L’ASL ne les empêche pas dans la mesure où il n’y a pas d’alternative. Par contre pour la santé, c’est l’ASL qui contrôle la santé et les aides continuent d’arriver régulièrement. C’est toutefois insuffisant, surtout après que le régime ait essayé de détruire ce système de santé en bombardant plus de 15 hôpitaux et dispensaires depuis le début mois dernier à Hama et Idlib.

Pourquoi la santé et pas l’enseignement ?

Il existe pour la santé des organisations comme l’UOSSM qui ont un financement conséquent, ce qui n’est pas le cas pour l’éducation. L’UNICEF n’aide que les camps en Turquie et les zones contrôlées par le régime. Ailleurs, c’est une aide très basique, comme des cahiers, mais pas de financement des enseignants.

L’Union européenne a réduit son aide au Nord de la Syrie, y compris pour la santé, et c’est ce qui est le plus significatif et le plus grave. Le prétexte est que al-Nusra a pris le contrôle de la région, mais c’est justement la baisse de ces aides qui favorise le contrôle d’al-Nusra sur la santé, l’éducation, les media. Par exemple : l’UE finançait des media libres ; en diminuant ses aides, elle a réduit la capacité des journalistes à contrer al-Nusra.

(PSLD+ARS) Qu’attendez-vous de la société civile française et des organisations politiques ?

Le plus important, c’est un soutien au mouvement citoyen et démocratique. Les organisations n’ont pas de moyens. Un des ministres n’a même pas une mobylette pur circuler. Le plus important est d’interpeller la presse et les media, faire savoir que le mouvement civil résiste, si on les lâche, al-Nusra prendra le dessus.

Il faut dénoncer la réduction de l’aide matérielle de l’UE qui empêche la société civile de résister. Il faut en parler. Les journalistes syriens sont prêts à faire cette transmission.

(PSLD) La réduction de l’aide européenne est-elle le résultat d’une décision officielle ? Elle passe par la réduction aux organisations qui interviennent. Par exemple, Save the Children a dû cesser son activité. Dans le secteur des media, CFI (???), une organisation danoise ne poursuivra son financement que jusqu’à la fin décembre.

Proposition d’action : poursuivre les discussions par Skype avec les collectifs et personnes impliquées sur les media, l’éducation, la santé. Akram nous enverra plus de documentation sur la réduction des aides européennes.


Notes

[1Le MOM, comme le MOC, sont les abréviations employées pour désigner les commandements militaires internationaux, établis en Turquie et Jordanie, et qui se substituèrent au CMS (Conseil Militaire Suprême, établi en Jordanie) après 2013. Ils sont constitués d’officiers du renseignement militaire de la douzaine de pays « amis de la Syrie » qui ont affirmé contribuer à protéger les civils de la répression du régime syrien, ainsi que de représentants des groupes de l’ASL dont ces pays estiment les actions compatibles avec leur décision de se limiter à la stricte protection des populations, sans permettre à ces groupes de gagner du terrain sur les forces du régime. Ces commandements contrôlent la fourniture, par ces douze pays, des armes –défensives- aux groupes de l’armée libre, De fait, ces commandements, sous contrôle des Etats unis, ont refusé de fournir des armes de défense anti aérienne, alors que la principale cause des victimes civiles sont les bombardements du régime.