Le 19e congrès du Parti communiste chinois et les ambitions mondiales de la direction Xi Jinping

« America First » – le repli (relatif) opéré par Donald Trump, en matière d’engagements multilatéraux de Washington, permet à Xi Jinping de prétendre à la succession du leadership de la globalisation capitaliste. Le 19e congrès du PCC a solennellement adopté une feuille de route visant à assurer la prééminence de la Chine dans le monde. Il y a cependant loin de la coupe aux lèvres [1].

L’engagement dans les années 1980, sous l’impulsion de Deng Xiaoping, d’une transition « post-Mao » a conduit à la naissance d’une nouvelle puissance capitaliste. Le statut international de la Chine a radicalement changé. Un spectaculaire grand bond en avant ! Elle est devenue :

La deuxième économie dans le monde (la première selon certains modes de calcul)
Le plus important centre d’échanges commerciaux de marchandises
Le plus important centre de production industrielle
Le pays qui reçoit le deuxième montant le plus important d’investissements directs à l’étranger – et qui est lui-même le cinquième contributeur en IDE
Le pays qui possède les plus grandes réserves de devises
Le pays qui possède le plus de bons du Trésor US
Le plus grand consommateur d’énergie et le plus grand pollueur en chiffres absolus
Le pays qui comprend le plus grand nombre de millionnaires et de milliardaires [2]

En 2015, les exportations de capitaux ont dépassé les importations. Les transnationales établies dans le pays participent à ce solde positif, mais une grande partie de ces exportations sont le fait de conglomérats pilotés par l’Etat, ce dernier gardant le contrôle des secteurs économiques jugés stratégiques.

L’influence économique, diplomatique et politique de la Chine l’emporte sur celle de l’Union européenne ; elle tisse un tout un réseau de contrôle des ressources et des voies de communication (dont elle dépend vu ses énormes besoins en importation de biens alimentaires, de minéraux…) ; son déploiement militaire international est engagé ; elle est maintenant présente dans tous les secteurs économiques qui sont l’apanage traditionnel des grandes puissances, de l’aérospatiale au nucléaire.

Bien entendu, les Etats-Unis restent l’unique superpuissance. Il n’y a aucune commune mesure entre les capacités militaires des USA et de la Chine. La dépendance chinoise à l’égard des hautes technologies produites aux USA reste décisive – Pékin s’est certes donné pour objectif de se libérer de cette dépendance, mais les progrès réalisés en matière d’innovations chinoises semblent difficiles à mesurer.

Néanmoins, Washington est aujourd’hui incapable d’assumer efficacement son rôle de superpuissance – ce qui permet aux puissances secondes, voire régionales, de défendre leurs intérêts propres.

 Bipolarité et pluripolarité asymétriques – le contexte géopolitique

Avec la fin du face-à-face Est-Ouest et la mondialisation néolibérale, la planète est entrée dans une ère d’instabilité chronique qui se manifeste sous de multiples formes : mouvements erratiques de capitaux et crises financières, crise écologique globale (dont le changement climatique), raréfaction des ressources et multiplication des conflits pour leur contrôle, guerres aux issues incertaines, désintégration du tissu social d’un nombre croissant de pays, crise de légitimité de la gouvernance capitaliste…

Les Etats-Unis ne peuvent répondre seuls à cette instabilité chronique, mais ils n’ont aucun allié à la hauteur sur qui s’appuyer. La construction de l’Union européenne est dans l’impasse du double point de vue de « l’Europe puissance » et de « l’espace marchand ». Sur la scène internationale, elle brille surtout par sa marginalité et son impotence. Le Japon représente pour les USA une carte plus sérieuse, mais en Asie du Nord-Est seulement et à la condition que le gouvernement Abe réussisse à imposer la remilitarisation complète à une population réfractaire.

Washington peut d’autant moins assumer efficacement son rôle de gendarme international que la mondialisation néolibérale affaiblit le rôle stabilisateur que pouvait avoir hier l’intervention de l’Etat. Il est demandé à ce dernier de garantir la liberté quasi totale de mouvement obtenu par le capital après l’implosion de l’URSS, mais pas de stabiliser des pays, fussent-ils amis, et des régions entrant en crise. Les deux objectifs sont en effet contradictoires : toute politique de stabilisation exige de réduire les effets déstabilisants de mouvements sauvages de capitaux. Le capital mondialisé n’a pas de grand projet l’associant aux Etats de façon analogue à ce que furent dans le passé la création des empires coloniaux, la reconstruction ouest-européenne face à l’URSS ou la protection de zones d’influences à l’époque de la guerre dite froide (qui fut brûlante en Asie).

L’Etat le plus puissant militairement au monde n’a pas la liberté politique de consolider ses victoires en cooptant les élites locales – c’est d’ailleurs l’une des raisons majeures pour lesquelles il perd des guerres en principe gagnées d’avance.

Dans ces conditions, Washington a été incapable d’étouffer dans l’œuf l’envol de la nouvelle puissance chinoise. Des années durant, Barak Obama a annoncé que le « pivot » de la politique US allait se déplacer sur l’Asie-Pacifique, sans pouvoir le faire, englué qu’il était sur d’autres théâtres d’opérations (à commencer par le Moyen-Orient). Donald Trump a commencé par se désengager du « Partenariat Trans-Pacifique », laissant à Pékin le champ libre, avant de reprendre l’offensive (avec un certain succès) autour de la question coréenne, mais pour l’heure sur le terrain (politico)militaire seulement.

Le monde est devenu à la fois bipolaire et pluripolaire. Assymétriquement, assurément, car les Etats-Unis restent de très loin la superpuissance ; mais pluripolaire quand même.

Bipolarité asymétrique. La Chine s’impose comme la principale puissance montante face aux USA, principale puissance établie. Les ambitions de la direction Xi Jinping sont sans limites – et Washington n’a aucune intention de partager son statut de superpuissance. Ce conflit se manifeste en tous domaines et structure actuellement la situation mondiale et va durer (à moins que les cartes géopolitiques ne soient significativement redistribuées à l’occasion d’une crise économique et financière majeure).

Pluripolarité asymétrique. La mondialisation capitaliste a partiellement effacé les frontières entre les zones d’influence d’hier. Vu les limites de la superpuissance états-unienne, les failles de l’Union européenne et la rivalité USA-Chine, la Russie a été en mesure de reprendre l’initiative dans sa sphère proche, dans l’Est européen et en Syrie avant tout. De multiples puissances régionales (et leurs transnationales) sont à même de jouer leur jeu propre, de l’Egypte à l’Inde, de l’Arabie saoudite à l’Afrique du Sud, de l’Iran au Japon.

Une ambition stratégique portée par un Etat. La transition capitaliste en Chine ayant été pensée (à son bénéfice) par les sommets bureaucratiques et menée de façon contrôlée, Pékin a été capable de se projeter sur le plan international « à l’ancienne », l’Etat et le capital (surtout le capital bureaucratique) œuvrant de concert. Comme hier pour les impérialismes traditionnels, l’ambition stratégique a commandé la politique d’expansion de la direction chinoise, plutôt que la « rentabilité » à court terme des investissements.

La Chine est-elle déjà un impérialisme en voie de consolidation ou encore un impérialisme en constitution ? Parlant de la deuxième puissance mondiale, je penche pour la première formule, mais peu importe. Elle a des visées et des pratiques impérialistes. L’enjeu premier a été de prendre le contrôle et de jeter ce faisant les bases d’une puissance durable. Le contrôle des communications avec l’achat de ports et de compagnies maritimes, d’aéroports… Le contrôle des ressources alimentaires et minérales, avec l’achat massif de terres et de mines… Le contrôle de technologies, avec l’achat d’entreprises de pointes, en Europe notamment. Ou encore le contrôle d’institutions financières multilatérales par la voie la plus simple : en créant les siennes et en réussissant à y associer jusqu’à des Etats européens, au grand dam de Washington, comme la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII), concurrente de la Banque asiatique de développement.

Une contradiction interne. La Chine se construit en puissance alternative – « à l’ancienne », mais en s’intégrant au marché mondial tel qu’il est, en adhérant à l’OMC sous des conditions strictes, puis au FMI où le yuan a été inclus dans le paquet de devises de référence (avant même de répondre à tous les critères préalables). C’est-à-dire que la direction chinoise ne construit pas une alternative à l’ordre dominant, mais une alternative en son sein. En retour, l’influence de cet ordre dominant se fait sentir jusqu’au sein du régime et pourrait déboucher demain sur une véritable crise de gouvernance.

L’atout maître de la Chine post-Mao a été la capacité de Deng Xiaoping de constituer une direction collective capable de conduire la transition capitaliste. En son cœur, la bourgeoisie bureaucratique. Via les rapports familiaux, cette dernière est liée à la grande bourgeoisie privée, ce qui assurait l’équilibre de l’ensemble. Un exemple éclatant de ces rapports « incestueux » avait été rendu public par le New York Times du 26 octobre 2012 (au moment du 18e congrès du PCC) révélant l’immense fortune de la famille du Premier ministre Wen Jiabao (dont on ne savait à l’époque s’il avait lui-même organisé cet enrichissement ou si sa position avait été simplement utilisée par ses proches). La fortune de Xi Jinping et de sa famille, révélée en 2012 aussi par le quotidien Bloomberg est par ailleurs considérable : près de 300 millions d’euros d’investissements dans la téléphonie mobile, les minerais, l’immobilier… qui seraient gérés par sa sœur aînée, son beau-frère et leur fille.

Le « sens de l’Etat » n’a pas résisté à la tentation. La corruption est maintenant omniprésente, devenant une composante organique du système. Les enfants de hauts dignitaires placent secrètement des fortunes dans des paradis fiscaux. Des personnalités envoient leur famille s’établir à l’étranger avec leurs biens (aux Etats-Unis, au Canada…) – des familles dont certains membres acquièrent une nationalité étrangère. Les investissements opérés par des conglomérats chinois en Occident seraient utilisés pour organiser en grand la fuite de capitaux, au point que Pékin a décidé de mettre un frein à la politique d’achat d’entreprises dans divers pays.

 Changement de régime

C’est dans ce contexte que s’est tenu le 19e congrès du PCC. Il a parachevé la montée au pouvoir de Xi Jinping et avalisé un changement de régime. Derrière la continuité apparente des institutions, un système de parti unique peut connaître une transformation radicale de ses fondements sociaux (comme entre la période maoïste et celle initiée par les réformes de Deng Xiaoping) ou plus simplement une modification qualitative de ses modalités de fonctionnement – modifications que l’on a l’habitude d’analyser dans des Etats occidentaux, mais beaucoup moins quand il s’agit de pouvoirs dit « post communiste ».

Trois modes de gouvernance ont longtemps cohabité en Chine : celles du parti, du gouvernement et de l’armée (qui a un poids économique important) – le pouvoir plus occulte des services spéciaux en sus. Cette combinaison dotait le régime d’une certaine flexibilité et élargissait sa capacité à accommoder des secteurs variés de la bureaucratie. Au cœur de l’Etat, le PCC bénéficiait d’un monopole sur le pouvoir politique, mais dans ce pays gigantesque l’ensemble restait complexe, la mise en œuvre des orientations pouvant varier significativement en fonction des rapports de forces régionaux et locaux au sein du parti. Des résistances démocratiques et sociales pouvaient trouver des espaces d’expression grâce à ces failles dans le monolithisme ou grâce à des divergences au sein des organes de direction jusqu’au plus haut niveau.

Xi Jinping et ses soutiens tentent de fermer ces espaces, de verrouiller le système en faisant du parti l’autorité de contrôle « jusque dans les villages les plus reculés », en imposant en son sein la direction sans partage d’une fraction et d’une génération.

Au sein du parti, le pouvoir est concentré dans un comité permanent du comité central de 7 membres (25 au bureau politique – quant au CC, il comprend 207 membres permanents). Ces 7 membres sont aujourd’hui tous des hommes nés dans les années cinquante. Ils ont entre 60 et 67 ans et appartiennent à la cinquième génération de cadres. Contrairement à l’usage, aucun représentant de la génération suivante n’a été intégré ; la succession n’a pas été amorcée. C’est d’autant plus frappant que seuls 3 membres de ce comité pourraient être reconduits au congrès de 2022, si les règles en vigueur sont respectées. La question de l’après-2022 reste donc entièrement ouverte, ce qui arrange bien Xi Jinping et ses soutiens.

La fraction de Xi Jinping était minoritaire dans la direction du parti et n’a pu s’imposer qu’en profitant des conflits opposant les autres cliques qui ont provoqué l’élimination de puissants rivaux comme Bo Xilai, ancien chef de la région de Chongqing « tombé » en 2012 [3].

Pour légitimer sa mainmise, Xi a fabriqué une véritable mystique. Il a introduit une notion « féodale », la « lignée de sang rouge » [4] : le pouvoir incomberait légitimement aux seuls enfants de hauts dirigeants historiques, les « princes rouges », écartant ainsi les cadres d’origine modeste. Depuis trente ans, les membres de cette « génération » ont accumulé un immense pouvoir politique et économique. Pour consolider et perpétuer leur position, ils usent de concert, par-delà les divergences politiques, de la référence à leur lignée.

Xi le fait sans restriction aucune. La presse se réfère à ses « gènes rouges innés » et a commencé à le désigner, trois mois avant le congrès, par la formule inédite de « noyau du centre du parti ». Le congrès l’a érigé en égal de Mao et de Deng, inscrivant sa « pensée » dans la charte du parti – un honneur qui n’avait été rendu à Deng Xiaoping qu’après sa mort. Le tout lui assure une prééminence idéologique sans précédent depuis les années 1980.

Le congrès a doté le parti d’un pouvoir sans partage sur la société.

Durant les cinq années passées, les luttes de cliques au sein du parti ont atteint un degré de violence et un niveau d’intensité inconnus en Chine depuis les années 80. Grâce aux purges, la direction Xi Jinping a notamment assuré un contrôle fractionnel sur l’armée et sur l’appareil de sécurité.

Quant au Premier ministre, Li Keqiang, incarnant le gouvernement, il a perdu l’essentiel de son autorité, même s’il reste membre du comité permanent.

Xi Jinping doit certes composer avec des fractions encore puissantes dans le parti, mais il consolide sa légitimité en jouant à fond la carte du nationalisme de grande puissance.

Comment, cependant, garantir le monopole du pouvoir d’une équipe de direction politiquement repliée sur elle-même dans un parti qui compte 89 millions d’adhérents, dans un pays gigantesque aux réalités régionales si diverses ? La contestation renaîtra toujours, il faudra l’étouffer dans l’œuf ; comme il faut prévenir toute organisation autonome durable d’une société en pleine évolution. Une fuite en avant répressive.

La direction chinoise va ainsi se trouver confrontée à une contradiction majeure. Elle ne peut qu’être inflexible. Elle a bâti sa prééminence en attaquant et en muselant tous azimuts les pôles potentiels d’autonomie politique ou sociale… Si elle lâche du lest, elle ouvrira une boite de pandore revancharde. Or, elle va se trouver confrontée à des ferments de crise qui exigent une gouvernance flexible dans le domaine économique (crise de la dette, de la surproduction) et donc social : le contrôle exercé par le parti n’est supportable par la population que s’il assure stabilité et croissance du niveau de vie. Il en va de même sur le plan international. Pékin doit notamment trouver le moyen de reprendre l’initiative dans le Pacifique Nord, où l’hégémonie US se consolide à l’occasion de la crise coréenne.

Très rigide, système de gouvernance imposé par Xi Jinping et ses soutiens va lui-même devenir un facteur de crise.

 Géopolitique de crise en Asie orientale

Nous assistons à un renversement partiel de situation en Asie orientale, l’une des parties du monde les plus militarisées et qui a pour particularité un véritable face-à-face entre grandes puissances, à commencer par la Chine et les Etats-Unis.

Un tournant offensif a été pris dans cette région, par Xi Jinping, la direction chinoise revendiquant sa souveraineté sur la quasi-totalité de la mer de Chine à l’encontre des droits de tous les autres pays riverains – et Xi est passé à l’acte comme jamais par le passé.

L’occupation de sept récifs de l’archipel des Spratleys a commencé durant les décennies 80-90, des stations météorologiques et océanographiques y étant installées. Quatre d’entre eux étaient dans les eaux internationales et trois dans la zone économique exclusive des Philippines. Sous Xi Jinping, à partir de 2013, de véritables îles artificielles ont été construites sur ces récifs. L’espace maritime a été militarisé en y implantant, suivant les lieux, baraquements, casernes, fortifications, pistes d’atterrissage, canons antiaériens, lance-missiles, drones, dépôts de munitions et de carburant, flotte de garde-côtes…

Ces installations, parfois enterrées, sont disposées de façon à couvrir toute la zone et à se protéger de toutes les voies d’approche. Des patrouilles aériennes survolent la zone, la Navale chinoise n’est jamais bien loin, ainsi que la base de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, dans l’île-province de Hainan.

L’an dernier, les trois pistes d’atterrissage établies sur les récifs de Subi, Mischief et Fiery Cross étaient opérationnelles, pouvant accueillir 24 avions de chasse par île, soit 72 au total. Pour Wang Peng, de l’université de Fudan, à Shanghaï, c’est « un signal d’avertissement à Donald Trump », qui avait dénoncé dans un tweet récent le « complexe militaire » chinois en mer de Chine du Sud, où la Chine et les pays riverains d’Asie du Sud-Est ont des revendications territoriales concurrentes. Ces îles permettront à la Chine « de contrôler dans sa totalité la mer de Chine du Sud, de dissuader les pays hostiles et de développer nos activités militaires » [5].

La présidence Aquino, aux Philippines, avait fait appel à la Cour permanente d’arbitrage de La Haye qui a conclu, le 12 juillet 2016, que la revendication par Pékin de l’essentiel de la mer de Chine méridionale n’avait « aucun fondement juridique » et que ses activités dans la zone violaient les droits souverains philippins. Divine surprise pour la Chine, le nouveau président, Rodrigo Duterte, n’a pas voulu se saisir de ce jugement pour contester l’occupation du récif de Scarborough : prenant spectaculairement ses distances avec Washington, Duterte recherchait l’appui de son grand voisin pour obtenir, notamment, d’importants investissements.

Rodrigo Duterte a été pour la direction chinoise un atout maître. L’archipel philippin représente en effet une pièce clé du dispositif US en mer de Chine du Sud, aucun autre pays de la région n’ayant des liens historiques aussi étroits avec les Etats-Unis que les Philippines, leur ancienne colonie – que ce soit sur le plan économique ou militaire. La rupture inachevée entre Duterte et Obama a brisé le front que les pays riverains auraient pu opposer à Pékin sur la base du jugement de La Haye.

L’influence politique et économique de la Chine en Asie du Sud-Est s’est renforcée et son modèle de développement capitaliste autoritaire plaît aux classes dirigeantes de la région.

Alors que l’hégémonie chinoise se renforçait en mer de Chine du Sud, Xi Jinping a impulsé une politique très agressive en Asie du Nord-Est, contestant dans cette région la « nationalisation » par Tokyo du microarchipel inhabité des îles Senkaku (Diaoyu en chinois) – une provocation du Premier ministre nippon Abe Shinzo. L’aviation et la marine chinoises ont régulièrement pénétré dans la zone considérée japonaise. Pékin a même décrété en novembre 2013 que l’espace aérien chinois s’étendait aux îlots contestés. Ce faisant, la direction chinoise testait la détermination de Washington, qui est restée plusieurs années sans réactions décisives.

La réaction est venue après l’élection de Donald Trump, à l’occasion du bras de fer engagé avec Kim Jong-un. Les Etats-Unis ont repris l’offensive dans la région par le Nord-Est et ont marqué des points importants grâce à l’ampleur des moyens militaires mobilisés.

Corée du Sud. Trump venait de subir un sérieux revers lors des élections sud-coréennes du 9 mai 2017, la droite dure étant chassée du pouvoir après une mobilisation citoyenne d’une ampleur remarquable et le nouveau président, Moon Jae-in, prônait l’ouverture d’un dialogue avec Pyongyang. Il s’est heurté à une brutale fin de non-recevoir de la part de Kim Jong-un, ce qui a fait perdre tout crédit à son initiative diplomatique. Dans ces conditions et face à la spirale des provocations et contre-provocations nucléaires et militaires entre Kim et Trump, il est partiellement rentré dans le rang.

Japon. La droite militariste au pouvoir veut en finir une bonne fois pour toutes avec la clause pacifiste de la Constitution, mais dans sa majorité, la population s’oppose à cette révision. Saisissant l’opportunité du conflit coréen, le Premier ministre Abe Shinto a provoqué des élections anticipées pour garantir son maintien au pouvoir jusqu’en 2021. Conforté par la reconduction de sa majorité parlementaire, il apporte son soutien à Donald Trump, affirmant que toute tentative de dialogue avec Pyongyang serait inutile.

Philippines. Le conflit qui a éclaté en mai dernier à Marawi, dans l’île méridionale de Mindanao, entre l’armée gouvernementale et des mouvements islamistes djihadistes ont donné l’occasion à Washington de rappeler à Duterte que les accords de défense entre les deux pays étaient toujours valides et que les Etats-Unis fournissaient une aide militaire irremplaçable (et entretenait toujours des rapports étroits avec l’état-major philippin). Par ailleurs, autant le choc entre Duterte et Obama était frontal, autant Trump et Duterte peuvent être complice – et tant pis pour les plus de 13000 victimes de la guerre à la drogue. Les Etats-Unis ont réaffirmé leur présence dans leur ancienne colonie, les autres pays de la région n’auront pas manqué de le noter.

Pour l’heure, la Chine s’avère incapable de reprendre l’initiative sur la question coréenne ; elle subit la situation. Son influence sur le régime de Pyongyang est très réduite, ou nulle. Si ce dernier s’effondre, elle risque de voir un jour l’armée US camper à sa frontière. Des personnalités chinoises lancent des cris d’alarme par le biais de médias internationaux : la Corée du Sud, jugent-elles, est beaucoup plus importante pour l’avenir que le Nord et Pékin devrait négocier avec Washington un plan d’intervention au cas où le régime de Pyongyang entrerait en crise ouverte. Cependant, dans de telles négociations, la direction chinoise n’a pas la main. Washington peut s’appuyer sur un solide réseau d’alliances interétatiques et de bases militaires, alors que Pékin ne peut lui opposer que de fragiles accords ponctuels avec la Russie ou avec des pays sans poids stratégique.

Pékin garde une carte en mai : Trump exige aujourd’hui l’arrêt des échanges commerciaux et de la fourniture de pétrole via la frontière sino-coréenne, ce que seul la Chine peut en pratique faire – et ce qui est facile de refuser, ne serait-ce qu’en invoquant des considérations humanitaires ; mais ce pouvoir de refus reste limité.

La Chine maintient une forte capacité d’initiative internationale en d’autres domaines et en d’autres lieux. Sur le dossier coréen, cependant, elle est confrontée à deux mauvais choix : tout miser sur la résilience du régime de Pyongyang, quoi qu’elle pense de sa politique, ou espérer des concessions US à son égard, alors qu’elle est en position de faiblesse. Pékin ne semble pas avoir trouvé, à ce jour, comment ouvrir une troisième voie…

 Un point tournant dans l’expansion internationale de la Chine

Le 19e congrès du PCC s’est réuni alors qu’une nouvelle étape s’ouvre dans l’expansion mondiale de la puissance chinoise – une étape dont le succès est loin d’être garanti d’avance.

Réévaluations de la doctrine militaire. Sur le plan militaire, la direction chinoise a déjà profondément modifié la doctrine antérieure, rompant en ce domaine aussi avec la période maoïste. A cette époque, la stratégie était essentiellement défensive et l’accent était mis sur l’armée de terre. Le message était : si vous envahissez notre pays-continent, vous n’en sortirez pas. Sous Xi, l’accent est logiquement mis sur l’aéronavale sans laquelle il ne peut y avoir de grande puissance.

La crise coréenne force Pékin à une seconde réévaluation. La portée des batteries de missile antimissiles THAD implantées par les Etats-Unis en Corée du Sud couvre une bonne partie du territoire chinois, menaçant de neutraliser les missiles nucléaires existants. Jusqu’alors, le PCC jugeait qu’un nombre restreint d’ogives suffisait à assurer la « dissuasion du faible au fort ». Il devient évident que ce n’est plus le cas. Dans une logique de puissance, la Chine doit se doter d’un bien plus grand nombre d’ogives et d’une flotte de sous-marins stratégiques à même d’évoluer en permanence dans les océans sans être détecté, à l’instar de celle que possèdent les Russes. C’est très couteux, pose de nombreux problèmes techniques et implique une modification radicale de la chaîne de commandement.

Par ailleurs, son premier porte-avions, de fabrication russe, est ancien et on ne connaît pas encore les performances du second, récemment construit en Chine.

La Chine a établi les premiers fondements d’une présence militaire mondiale : construction d’une importante base à Djibouti, accords permettant à sa flotte de mouiller dans les ports de nombreux pays, système de surveillance jusque dans l’hémisphère sud (station d’écoute en Patagonie), participation à des opérations multilatérales (contre la piraterie par exemple), interventions pour exfiltrer les ressortissants chinois de pays en guerre (Yemen), etc. En revanche, elle n’a jamais participé à un conflit « chaud » – évitant notamment de mettre les pieds dans le bourbier syro-irakien et en profitant pour passer des accords économiques avec tous les Etats significatifs de la région. Sa chaîne de commandement, son équipement, son personnel n’ont pas passé l’épreuve du feu et ses forces armées n’ont pas l’expérience accumulée par les puissances belligérantes (USA, France, Grande-Bretagne, Russie…).

Il ne s’agit donc pas seulement de renforcer le dispositif militaire chinois tel qu’il est, mais de réussir sa modernisation et sa transformation. Il en va de même en matière d’expansion économique. Le projet de nouvelles routes de la soie porté par Xi Jinping est très ambitieux – connu aussi sous son sigle anglais OBOR : une ceinture (one belt), la route maritime vers l’Afrique et le Moyen-Orient et une route (one road), la voie terrestre vers l’Asie centrale et l’Europe. Nul ne sait encore dans quelle mesure ce projet sera réellement mis en œuvre (on peut en revanche prédire qu’il sera destructeur socialement et écologiquement).

Vers une ingérence croissante. A la différence des impérialismes traditionnels, la puissance chinoise était nouvelle venue dans les pays d’expansion ; elle n’avait pas été impliquée dans l’histoire coloniale et postcoloniale, dans les affrontements au sein des élites locales – ce fut l’un des principaux arguments pour affirmer qu’elle était différente, qu’elle n’était pas impérialiste. Cette période initiale est en train de se clore. Pékin doit sécuriser ses investissements et sa présence ; pour ce faire, elle doit bel et bien s’ingérer.

Récemment, des aléas politiques ont fragilisé la mise en œuvre de la Route de la soie dans des pays asiatiques proches. A la suite d’un changement de gouvernement au Népal, devenu plus favorable à l’Inde, la construction d’un grand barrage a été annulée. Un autre, en Birmanie, est remis en question après les mobilisations de la population locale qui a compris qu’elle n’en bénéficierait quasiment pas. Le gouvernement pakistanais veut prendre le contrôle du financement d’un troisième ouvrage, alors pourtant que l’influence chinoise est majeure dans le pays. La Chine était en effet trop gourmande, exigeant « la propriété du barrage, la maîtrise de sa maintenance et l’obtention de droits sur un autre barrage en cas de défaut de paiement (nantissement) » [6].

La Chine ne peut que prendre au très au sérieux de tels risques politiques, patents dans un pays comme le Zimbabwe dont elle est le premier partenaire économique et où le président Robert Mugabe vient d’être éjecté du pouvoir. Le chef d’état-major de l’armée zimbabwéenne s’est rendu à Pékin rencontrer de très hauts gradés chinois et le ministre de la Défense deux jours seulement avant le putsch. Difficile de ne voir là qu’une coïncidence [7].

La Chine investit lourdement dans des pays où règne une grande insécurité et des situations de guerre. C’est notamment le cas au Pakistan, avec la construction du « corridor » stratégique reliant la frontière himalayenne au port en eau profonde de Gwadar sur l’océan Indien. Avantage parmi d’autres, Pékin se libérera ainsi en partie de sa dépendance, pour les transports en hydrocarbures, envers le détroit de Malacca. Cependant, Gwadar est situé au Baloutchistan, une région de violent conflit entre le gouvernement et des mouvements nationalistes. Plus généralement, l’armée pakistanaise est incapable de protéger les intérêts chinois, vu qu’elle n’arrive même pas à sécuriser ses propres casernes dans une métropole comme Karachi. La direction Xi Jinping le sait fort bien. Comment va-t-elle répondre à cette situation ? L’ingérence deviendra-t-elle militaire et pas seulement politique ?

La corruption est aussi une arme d’ingérence. Le régime chinois en abuse. Normal, cela fait partie de son ADN. « Nous voyons une hausse importante de la corruption au niveau local autour des projets initiés par la Chine en Afrique » note le directeur d’un programme de recherche aux Etats-Unis [8]. La direction chinoise a des visées stratégiques, mais les industriels investissant à l’étranger ne cherchent pour leur part que le profit.

L’ombre portée de la crise capitaliste. L’expansion économique est inhérente à la logique de puissance, mais elle constitue aussi dans le cas chinois une mesure anticrise face à l’endettement et à la surcapacité de production dans le pays lui-même : elle offre des débouchés aux industries en surproduction (BTP, cimentiers, aciéries…) et du travail à des milliers de Chinois, Pékin ayant généralement pour politique d’employer ses nationaux dans ses chantiers internationaux. On peut cependant douter que la Chine puisse durablement éviter l’éclatement d’une crise dont le capitalisme est coutumier et qu’elle ait encore les moyens d’y répondre avec les mêmes ressources que par le passé. De plus, bien des investissements chinois, garantis par des banques chinoises, ont été réalisés dans des pays politiquement à risque, en Afrique notamment où un régime aux abois peut facilement susciter des émeutes antichinoises pour ne pas avoir à rembourser ses dettes… On retrouve la question cruciale du risque politique.

Economiquement et financièrement, la Chine est déjà présente dans le monde entier et son influence se fait sentir dans des pays de tous les continents – elle est en position dominante en Afrique (le terme Chinafrique a logiquement fait son apparition, à la suite de la Françafrique) et elle est passée « d’un rôle secondaire à un acteur fondamental pour comprendre la dynamique économique et commerciale de la région latino-américaine. » Dans cette partie du monde, fin 2016, les investissements chinois étaient concentrés dans trois pays : le Brésil, le Pérou et l’Argentine. « Le projet chinois consiste à construire une ligne ferroviaire reliant les océans Atlantique et Pacifique par le Brésil et le Pérou, ce qui révèle l’intention de la Chine de devenir le premier partenaire commercial de l’Amérique latine, ainsi que son aspiration à être une puissance mondiale [9]. »

Cependant, les conditions d’une nouvelle crise financière internationale semblent apparaître. Ce qui pourrait mettre en échec toute la politique de Xi Jinping.

 Il n’y aura pas de paix éternelle

Plus généralement, l’appétit de la bureaucratie n’a fait que croître avec le capitalisme. Elle accapare une part toujours plus grande de la richesse produite en Chine dont le développement dépend en conséquence d’autant plus de l’endettement – un endettement porteur de crises. Xi renforce une tendance régressive au sein du pouvoir, une culture « médiévale » (les privilèges dus à la « lignée de sang rouge ») et stalinienne – que les mesures de modernisation effectivement appliquées ne semblent pas à même de contrebalancer.

Xi ne bénéficie pas d’une légitimité lui permettant d’assoir une dictature à vie. Comme le note Au Loong Yu [10], il n’y aura pas de paix éternelle au sein du PCC. Or, Xi a bloqué les mécanismes de succession. Le changement ne s’imposera probablement que sous l’impact d’une crise majeure. Le contraste est saisissant entre une population en pleine transformation et des sommets bureaucratiques et capitalistes qui se replient sur eux-mêmes – alors que le 19e congrès du PCC n’a pas mis un terme à l’existence de forces centrifuges au sein même du régime.

Pierre Rousset