Les animaux consentent-ils à travailler ?

Le chien d’aveugle ou le cheval de selle s’intéresse à la tâche qu’on leur impose : c’est ce qu’a découvert Jocelyne Porcher en appliquant à l’animal les outils de la sociologie.

Jocelyne Porcher est sociologue à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) au sein de l’UMR Innovation, à Montpellier. Auteure de Vivre avec les animaux. Une utopie pour le XXIe siècle (La Découverte, 2011), elle a coordonné le numéro « Travail animal, l’autre champ du social » de la revue Ecologie & Politique (n° 54, 2017).

Catherine Vincent - En quoi la question du travail animal intéresse-t-elle les sciences sociales ?

Jocelyne Porcher - Il faudrait plutôt se demander pourquoi cela les intéresse si peu ! Le travail est le grand absent de la question animale, un fait social impensé. Cela peut se comprendre : du point de vue des sciences sociales, les bêtes appartiennent à la nature. Mais les animaux domestiques ne sont pas des loups ou des renards : ils vivent avec nous depuis dix mille ans, ils ont construit avec nous les sociétés humaines. Et, oui, ils travaillent.

Je n’aurais probablement pas exploré cette question si je n’avais pas moi-même côtoyé les animaux en tant qu’éleveuse : à l’époque, je me demandais déjà comment eux et nous arrivions à œuvrer ensemble. Devenue chercheuse, j’ai mené des travaux sur la souffrance des humains en système industriel. En croisant ces deux expériences, j’ai compris qu’il était possible d’étudier les contributions des animaux au travail avec les outils des sciences sociales.

Une de mes étudiantes a d’abord passé plusieurs mois dans un troupeau de laitières, restant « au cul des vaches » du matin au soir en suivant un protocole d’observation très rigoureux. Des travaux similaires ont ensuite été conduits sur des cochons de plein air, des rapaces participant à un spectacle, les sangliers d’un parc animalier : quelle que soit l’espèce, il apparaissait que les animaux collaboraient au-delà de ce qu’on leur demandait. Ce premier constat a débouché sur un programme de l’Agence nationale de la recherche (ANR) que j’ai coordonné pendant quatre ans, afin de mieux explorer le rapport au travail qu’ont les bêtes dans différents terrains professionnels.

Comment cette collaboration entre humains et animaux se construit-elle ?

Qui dit travail suppose quelqu’un qui travaille : c’est ce « quelqu’un » qu’il faut chercher chez l’animal. Le chien militaire, le chien d’aveugle, le cheval que l’on monte s’intéressent-ils à la tâche qu’on leur demande ? Essayent-ils de bien faire ? Leur investissement est-il motivé par autre chose que la récompense ? A toutes ces questions, la réponse est oui. Il existe un « travailler » animal, c’est-à-dire une subjectivité engagée dans le travail avec les humains.

Cet investissement n’a rien de spontané : il est construit par des apprentissages, de la communication et par la mobilisation des compétences des bêtes. Mais, au-delà des règles bien comprises, le meilleur ciment d’une relation de travail efficace avec les animaux se révèle être la confiance et l’affection. Il y a là une différence forte avec le travail entre humains – qui, certes, nécessite une confiance mutuelle mais pas forcément de l’affection. Bien sûr, il existe des éleveurs très durs, des dresseurs cruels, qui obtiennent tout de même de leurs bêtes ce qu’ils désirent. Mais il s’agit alors d’un travail aliéné, non d’un travail consenti.

Ce travail, dans divers domaines, pourrait demain être concurrencé par celui des robots. Qu’a-t-on à y perdre ?

Le premier secteur du travail animal concerné par la robotisation est celui du service à la personne. Dans certaines maisons de retraite, les animaux de compagnie commencent déjà à être remplacés par des robots thérapeutiques en peluche – l’idée étant de fournir de l’affection aux personnes âgées sans les frais de litière ou de vétérinaire. De même, il y aura sans doute un jour des robots pour remplacer les chiens d’aveugle, voire les chiens de berger.

Qu’a-t-on à y perdre ? De l’intelligence. Lorsqu’un chien guide des brebis, il obéit à des consignes précises, mais il organise les choses à sa façon : on mise sur son intelligence tandis qu’il mise sur la confiance qu’on a en lui, et cette relation elle-même nous rend plus intelligents. Rien de tel avec les robots ! Le problème du robot, c’est qu’il n’a pas de corps. Lorsqu’on travaille avec un animal, on est confronté à sa fragilité corporelle, à sa dangerosité parfois, à ses mouvements, à ses odeurs… C’est ce corps-à-corps qui risque de disparaître. L’homme qui advient sera augmenté de la machine, mais diminué des animaux.

Catherine Vincent