En débat, à gauche – Catalogne, Corse : pourquoi Roger Martelli fait fausse route

Réponseà la récente tribune de Roger Martelli parue dans Libération [1]

Roger Martelli a eu la bonne idée de rapprocher la Corse et la Catalogne dans une récente tribune publiée par Libération.

Même si les situations en Corse et en Catalogne ne sont pas identiques, il y a tout lieu de se réjouir de ce rapprochement, particulièrement pour une « gauche de gauche », pour reprendre ses termes.

Car ce qui justifie ce rapprochement, sur le fond, c’est bien ce qui est commun aux deux situations, et qui a fait l’objet de commentaires dans toute l’Europe : l’aspiration des peuples à l’autodétermination.

C’est malheureusement une aspiration et un droit qui sont absents de la tribune de Roger qui passe donc, hélas, à côté de l’essentiel.

Il fait le choix d’opposer le « eux et nous » et l’option « identitaire » – procédé réthorique pour le moins malvenu – au clivage social cher à la gauche et à ce à quoi il renvoie : l’aspiration à se soustraire à la domination pour aller à l’émancipation.

Or, c’est précisément cette volonté de se soustraire à la domination et l’horizon de l’émancipation qui pointent en Corse comme en Catalogne au travers de l’aspiration à l’autodétermination.

Que cette volonté et cette aspiration ne soient pas partagées par toutes et tous, c’est l’évidence. Que, comme tout processus social et politique radical, celui-ci sécrète la réaction, est une autre évidence.

Que cette volonté et cette aspiration s’expriment sur le plan électoral par des canaux extérieurs à la gauche en Corse et en partie extérieurs à la gauche en Catalogne, c’est la réalité. La gauche devrait donc plutôt s’interroger sur ce qu’elle n’a pas su ou voulu intégrer dans son programme et dans sa stratégie. Il pourrait d’ailleurs sembler que la gauche dont nous parle Roger est une gauche rêvée, une gauche qui a souvent été aveugle aux multiples contradictions du capitalisme, une gauche qui s’est par ailleurs souvent arc-boutée sur la défense du statu quo étatique et capitaliste.

Le Front populaire qu’invoque Roger n’a-t-il pas considéré que le décret Blum-Violette règlerait la question du droit à l’autodétermination du peuple algérien ? Une certaine gauche n’a-telle pas nié jusqu’à l’existence d’un peuple algérien ? Le Frente popular d’Espagne n’a-t-il pas « omis » d’accorder le droit à l’autodétermination des colonies espagnoles ? La gauche française n’a-t-elle pas voté les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet au nom de la défense de l’unité de la gauche et de la question sociale ?

L’histoire ne nous aurait-elle rien appris, du principe des nationalités à la révolution coloniale puis à la réapparition de la question nationalitaire en passant par les débats du mouvement ouvrier du XX° siècle ?

Pour revenir à aujourd’hui, une grande partie de la gauche espagnole a mis en œuvre les politiques d’austérité et demeure plus qu’ambigüe face au nationalisme espagnol dominant. Quant à la gauche traditionnelle corse, elle s’est compromise de longue date avec les clans qui sont le relais de la domination coloniale française.

Plutôt que d’enfermer le débat dans une caricature grossière des réalités corse et catalane ou d’ignorer qu’une partie importante du mouvement ouvrier et des mouvements citoyens et sociaux de Catalogne penche du côté de l’auto-détermination, ce qu’il faudrait approfondir dans un dialogue permanent avec la gauche radicale et la gauche indépendantiste, c’est une conception commune d’une autodétermination ouverte, de la construction d’un peuple-communauté de destin, de la perspective non pas de construction classique d’un Etat-nation bourgeois de plus mais d’une forme de souveraineté populaire à inventer en Corse, en Catalogne et ailleurs dans toute l’Europe, sans oublier l’autodétermination et l’indépendance des derniers confettis de l’empire français.

La gauche ne reviendrait pas « en arrière » comme le craint Roger – encore que « revenir en arrière » pour renouer avec ce que John Larkin, secrétaire de l’Irish Transport and General Workers’ Union, déclarait en 1911 : « Nous sommes déterminés à établir non seulement la liberté nationale, mais quelque chose de plus grand encore : la liberté individuelle – celle qui libère de l’esclavage militaire et politique, de l’esclavage économique et salarial ! » pourrait avoir un sens – mais elle s’emparerait au contraire de tous les leviers des contradictions pour se refonder autour d’un projet alternatif et émancipateur, s’appuyant sur les aspirations et les pratiques populaires que laissent entrevoir, d’une façon ou d’une autre, les phénomènes qui se déroulent sous nos yeux.

Bruno Della Sudda et Patrick Silberstein