Pédophilie dans l’Eglise catholique : désastreuse visite au Chili pour le Pape

 Les affirmations du pape en doute

Pédophilie au Chili  : une lettre met en doute les affirmations du pape

François aurait eu connaissance du témoignage d’une victime dès 2015, selon une lettre révélée lundi par l’agence Associated Press.

Les révélations mettant le pape François chaque fois plus en difficulté se succèdent dans le scandale de pédophilie qui secoue le clergé chilien. L’agence Associated Press a révélé, lundi 5 février, que le chef de l’Eglise catholique aurait eu entre les mains, dès 2015, la lettre d’une victime du père Fernando Karadima témoignant des agressions sexuelles commises par ce prêtre de Santiago, reconnu coupable par l’Eglise au terme d’un procès canonique en 2011.

Cette victime, Juan Carlos Cruz, a précisé dans sa lettre que l’évêque Juan Barros, à l’époque l’un des protégés de Fernando Karadima, avait été à de nombreuses reprises témoin de ces agressions sans jamais tenter de s’y opposer. C’est sa nomination comme évêque d’Osorno par le pape, en janvier 2015, que de nombreux catholiques de ce diocèse du sud du pays reprochent à François aujourd’hui.

Or, lors de la conférence de presse qu’il a tenue dans l’avion qui le ramenait de sa visite au Chili et au Pérou, le 22 janvier, le pontife argentin avait affirmé à la journaliste de l’agence qui l’interrogeait : « Vous, avec bonne volonté, vous me dites qu’il y a des victimes, mais moi je ne les ai pas vues, parce qu’elles ne se sont pas présentées. » « Elles n’ont pas apporté d’éléments à charge », avait-il insisté.

Il avait longuement pris la défense de Mgr Barros, qui nie avoir été au courant des faits reprochés à Fernando Karadima : « Moi aussi je suis convaincu qu’il est innocent. » Il avait révélé avoir par deux fois refusé sa démission, une fois en 2014 et une autre après la bronca soulevée au Chili par sa nomination au siège épiscopal d’Osorno. Les révélations concernant la lettre rendent difficiles à comprendre ces déclarations.

« Calomnies »

En 2015, Juan Carlos Cruz a rédigé cette lettre de « huit pages » et aurait demandé à des membres de la commission pontificale pour la protection des mineurs de la faire parvenir au Vatican. Quatre membres de cet organisme créé par François en 2014 se seraient rendus à Rome en avril 2015 pour la confier à leur président, le cardinal américain Sean O’Malley. Celui-ci leur aurait assuré plus tard qu’il l’avait transmise au pape. L’archevêque de Boston aurait aussi confirmé à Juan Carlos Cruz, après la visite du pape à Philadelphie, en septembre 2015, avoir donné sa lettre au pape en main propre.

Rejoignant ceux d’autres victimes, le témoignage de Juan Carlos Cruz décrit comment, dans le groupe de prêtres et d’adolescents fédérés par le charismatique père Karadima, les attouchements sexuels auraient été monnaie courante, le prêtre réclamant des jeunes qu’ils se plient à ses demandes. Quatre évêques, dont Juan Barros, et de nombreux prêtres chiliens sont issus de ce groupe.

La contestation autour de Mgr Barros a totalement dominé la visite du pape au Chili, du 15 au 18 janvier. Avant de quitter le pays, François avait encore attisé la tension en affirmant qu’il n’y avait « pas une seule preuve » contre le prélat, victime selon lui de « calomnies ». Ses propos dans l’avion du retour n’ont rien arrangé. A tel point que, une fois à Rome, le pontife a dû décider, le 30 janvier, d’envoyer prochainement à Santiago un représentant pour écouter les accusateurs de Mgr Barros.

Cécile Chambraud

* LE MONDE | 06.02.2018 à 11h12 • Mis à jour le 06.02.2018 à 11h29 :
http://www.lemonde.fr/societe/article/2018/02/06/pedophilie-au-chili-une-lettre-met-en-doute-les-affirmations-du-pape_5252415_3224.html


 Pédophilie : après sa désastreuse visite au Chili, le pape riposte

François a décidé d’envoyer dans le pays un représentant « pour écouter » les victimes. Sa défense d’un évêque accusé d’avoir protégé un prêtre pédophile avait choqué.

La tension était trop forte pour espérer qu’elle retombe d’elle-même. Le service de presse du Vatican a annoncé, mardi 30 janvier, que le pape François avait décidé d’envoyer un représentant à Santiago du Chili « pour écouter ceux qui ont manifesté la volonté de faire connaître des éléments qu’ils possèdent ». Cette périphrase désigne les victimes du prêtre chilien Fernando Karadima, reconnu coupable d’agressions sexuelles sur mineurs par l’Eglise catholique en 2011.

Ces victimes dénoncent la nomination par François d’un des anciens protégés de Fernando Karadima, Mgr Juan Barros, comme évêque d’Osorno, un diocèse du sud du pays, en janvier 2015. Plusieurs accusent ce prélat d’avoir été présent, à l’époque, pendant qu’ils étaient agressés, et d’avoir couvert par la suite les agissements de son ancien mentor.

Lors de sa récente visite au Chili (du 15 au 18 janvier), le pontife s’était dit « convaincu que [Mgr Barros] est innocent » et avait affirmé qu’il n’y « a pas une seule preuve contre lui » mais bien des « calomnies ». Voici désormais Mgr Barros, dont le pape a refusé par deux fois la démission, visé par une enquête du Vatican.

La bronca contre l’attitude et les propos du pape, à l’occasion de ce voyage, a été telle qu’elle a éclipsé les autres aspects de sa visite. Elle lui a valu une cuisante – et courageuse – remontrance de l’archevêque de Boston, Mgr Sean O’Malley, qui a jugé « compréhensible que la déclaration du pape François à Santiago du Chili ait été une source de grande douleur pour les survivants d’agressions sexuelles par des membres du clergé ».

Le cardinal O’Malley est l’une des figures de la lutte contre la pédophilie dans le clergé américain. Proche du pape François, qui l’a inclus dans son conseil des neuf cardinaux, il préside la commission d’experts chargés par le pape de proposer des réformes pour mieux protéger les mineurs contre la pédophilie. Jusqu’à ce voyage, le retard pris par les réformes destinées à mieux lutter contre ce fléau dans l’Eglise catholique était mis en bonne partie sur le compte des résistances dans la curie romaine, l’administration du Vatican.

Cela avait été mis en avant par Marie Collins pour démissionner de la commission pontificale de protection des mineurs. Cette Irlandaise, agressée par un prêtre à l’âge de 13 ans, avait claqué la porte, en mars 2017, en invoquant des « revers constants » dus « à la résistance de certains membres de la curie du Vatican aux travaux de la commission » et à un « manque de coopération honteux ».

Signaux de mauvais augure

Elle accusait notamment – sans la nommer – la Congrégation pour la doctrine de la foi, chargée de juger les prêtres accusés d’agressions sexuelles, de s’être opposée à la création d’un tribunal destiné à juger les évêques négligents dans la gestion de cas d’agressions sexuelles, que François avait pourtant annoncé.

Mais les propos tenus par François au Chili, le fait qu’il ait évité de rencontrer les victimes de Fernando Karadima, qui contestent la nomination de Mgr Barros, et la présence de ce dernier aux côtés du pape à chacune de ses messes, ont cette fois jeté un doute sur la détermination du souverain pontife à sanctionner véritablement les évêques qui auraient couvert de tels faits.

Ce doute vient s’ajouter à d’autres signaux, plus anciens, déjà jugés de mauvais augure par les associations de victimes. Elles reprochent ainsi au pape son soutien au cardinal George Pell, numéro trois du Vatican, inculpé d’agressions sexuelles par la justice australienne, qui a quitté Rome fin juin 2017 et s’est mis en congé de ses fonctions dans le but d’assurer sa défense. Alors que François ne manque pas une occasion de s’en prendre au « cléricalisme », certains sont aujourd’hui tentés de croire qu’il ne va pas jusqu’au bout de son engagement lorsqu’il s’agit des évêques.

« Nouvelles décourageantes »

Par ailleurs, les membres de la commission pour la protection des mineurs, présidée par le cardinal O’Malley, sont plongés dans l’incertitude. Depuis le 17 décembre 2017, troisième anniversaire de leur nomination, ils ignorent si l’instance sera prolongée et s’ils en feront encore partie. Et ils sont sans nouvelle des propositions qu’ils ont remises au pape en septembre.

Elles comportaient un modèle de recommandations contre la pédophilie pour les diocèses qui n’en sont pas encore dotés, demandaient un réexamen du secret pontifical lorsqu’il s’applique aux cas d’agression sexuelle pour permettre aux victimes d’être informées des procès canoniques, préconisaient la création d’un conseil international de « survivants » et plaidaient pour la suppression du délai de prescription de vingt ans. L’épisode chilien ne les a pas précisément rassurés.

Sur le site du Centre pour la protection de l’enfance, qui fait partie de l’Université grégorienne, à Rome, le post d’une chercheuse, daté du 26 janvier, évoque « les mots malheureux » du pape, les « nouvelles décourageantes » et interroge : « Y a-t-il l’espoir d’un réel changement dans l’Eglise ? » Ce centre est présidé par l’un des membres de la commission pontificale, le jésuite allemand Hans Zollner.

Depuis deux semaines, l’incompréhension a largement débordé le cercle des victimes et de ceux qui les épaulent. Ce ne sont pas les habituels opposants du pape qui se sont manifestés. Le trouble a gagné bien au-delà. « La défense de Barros par François a été excessive », a écrit le jésuite Thomas Reese dans un article sévère publié par le National Catholic Reporter.

La contre-offensive du pape a en réalité commencé quelques jours après son retour du Chili et du Pérou. Le Vatican a alors annoncé qu’un séminaire sur la protection des enfants, présidé par le cardinal O’Malley, serait organisé dans le cadre des Journées mondiales de la famille, qui auront lieu du 21 au 26 août en Irlande. Un pays touché par de multiples scandales mis au jour par les enquêtes publiques menées dans les années 2000. Des victimes y participeront ; François devrait y intervenir.

C’est sur la foi « d’éléments récemment parvenus », a affirmé, mardi, le service de presse du Vatican, que le pape a décidé d’envoyer au Chili l’archevêque de Malte Charles Scicluna. Le choix de cet enquêteur ne doit rien au hasard. Aujourd’hui président au Vatican d’une cour d’appel pour les agressions sexuelles, Mgr Scicluna s’est illustré dans le passé pour avoir enquêté, au sein de la Congrégation pour la doctrine de la foi, sur les crimes commis par le Mexicain Marcial Maciel, le fondateur des Légionnaires du Christ, qui avait ses entrées auprès de Jean Paul II.

Cécile Chambraud

* LE MONDE | 31.01.2018 à 06h32 • Mis à jour le 31.01.2018 à 11h18 :
http://www.lemonde.fr/international/article/2018/01/31/pedophilie-apres-sa-desastreuse-visite-au-chili-le-pape-riposte_5249486_3210.html


 La visite du pape au Chili entachée par les affaires de pédophilie

Les associations de victimes critiquent l’attitude de François et attendent des sanctions contre le clergé, soupçonné d’agressions sexuelles.

« Calomnies. » Le pape François a sèchement rejeté, jeudi 18 janvier, les accusations portées au Chili contre un évêque par des victimes d’agressions sexuelles de prêtres pédophiles, accusations qui ont plongé depuis des années l’Eglise catholique chilienne dans une grave crise. Alors qu’il arrivait à Iquique, dans le nord du pays, pour y dire une messe avant de se rendre au Pérou, le pontife argentin s’est approché de journalistes. Interrogé sur son soutien à l’évêque d’Osorno, Juan Barros, François a déclaré : « Le jour où vous m’apportez une preuve contre l’évêque Barros, je parlerai. Il n’y a pas une seule preuve contre lui. Ce ne sont que calomnies. C’est clair ? »

Ce soutien sans nuance a aussitôt déclenché une nouvelle salve de critiques contre l’attitude du pape de la part des associations de victimes. « Comme si on avait pu prendre un selfie ou une photo pendant que [le père] Karadima abusait de moi ou d’autres avec Juan Barros à côté, qui voyait tout. Ces gens d’en haut sont fous », a tweeté Juan Carlos Cruz, l’une des porte-parole de ces victimes.

« Ces délits sont prescrits, a déclaré un autre, Juan Carlos Claret. Ils datent d’il y a plus de quinze ans. Aucun juge ne peut enquêter. Il nous reste la voie canonique [le droit interne à l’Eglise]. Nous protestons depuis 2015 et le pape le sait. Il est juge, mais quand il nous traite de gauchistes, il prend parti. »

Ces victimes accusent Mgr Barros – qui s’en défend – d’avoir protégé un prêtre, qui était aussi son ancien mentor, Fernando Karadima, dont l’Eglise a reconnu qu’il avait agressé de très nombreux mineurs. Elles reprochent au pape François de l’avoir, malgré cela, nommé évêque d’Osorno en 2015, et demandent son départ. Alors que les questions sur cette affaire ont parasité les trois jours de sa visite, Jorge Bergoglio n’a cessé de lui manifester son soutien. Mgr Barros était présent aux côtés du pape lors des trois messes. Jeudi, à l’issue de celle d’Iquique, il l’a ostensiblement embrassé. Mgr Barros a dit à la presse avoir eu des paroles d’encouragement de sa part.

« Les mots sont inutiles »

Dès le début, la visite pontificale au Chili a été dominée par ces scandales. Connaissant pertinemment la situation, le pape avait d’emblée, dès son premier discours, mardi 16 janvier, exprimé « la douleur et la honte » ressenties « face au mal irréparable fait à des enfants par des ministres de l’Eglise ».

Mais pour les associations de victimes, ces mots, déjà prononcés il y a deux ans aux Etats-Unis, ont été décrédibilisés par la présence, à ses côtés, de Mgr Barros. « Les mots sont inutiles s’ils ne s’accompagnent pas d’actions concrètes », avait résumé José Andrés Murillo, directeur de la Fondation pour la confiance, lui-même victime dans sa jeunesse de Fernando Karadima. Ils sont tout simplement bons à faire « un nouveau titre bon marché », avait commenté Juan Carlos Cruz.

La rencontre à huis clos du pape François avec des victimes, mardi, n’a pas davantage atteint son objectif. « Nous n’avons pas été invités, ont fait savoir les représentants des associations les plus actives. Nous espérons que leurs paroles [au pape] ne seront pas la seule chose de faite. »

A Santiago, le pontife a certes évoqué, devant les membres du clergé chilien, « la douleur qu’ont signifiée les cas d’abus commis sur des mineurs ». Mais il a aussitôt mis en balance cette douleur avec celle des prêtres et autres membres du clergé qui ont « vécu la souffrance qu’engendre la suspicion » et ont pu essuyer « des insultes dans le métro et dans la rue ».

Cécile Chambraud

* LE MONDE | 19.01.2018 à 11h27 :
http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/01/19/la-visite-du-pape-au-chili-entachee-par-les-affaires-de-pedophilie_5244003_3222.html


 Au Chili, le pape François déçoit les victimes de prêtres pédophiles

Malgré l’homélie dans laquelle le pontife a exprimé sa « douleur » et sa « honte » face à la pédophilie, de nombreuses voix s’élèvent pour lui reprocher de n’avoir rien fait de concret contre les prêtres mis en cause.

Pour les victimes chiliennes de prêtres pédophiles, l’image a décrédibilisé les mots. Les mots, c’étaient « la douleur et la honte » que le pape François a exprimées au premier jour de sa visite au Chili, mardi 16 janvier, « face au mal irréparable fait à des enfants par des ministres de l’Eglise ». L’image, c’était celle du chef de l’Eglise catholique célébrant la messe, une heure et demie plus tard, dans le parc O’Higgins de Santiago, avec tous les évêques chiliens. Et parmi eux, les trois qui sont accusés par des associations de victimes d’avoir couvert pendant des décennies un prêtre convaincu d’agressions sexuelles et de viols sur mineurs, Fernando Karadima.

Celui qui est au centre des accusations (mais qui les récuse), Juan Barros, l’évêque d’Osorno, s’est de nouveau affiché aux côtés du pape mercredi, à Temuco, dans le sud du pays, où il l’a accompagné lors de la messe sur la base aérienne de Maquehue.
Le pontife argentin est loin d’avoir répondu à la colère des organisations de victimes et aux attentes de l’opinion chilienne, dont une bonne partie a été choquée par la façon dont l’Eglise a géré, depuis des années, les accusations portées à l’encontre de prêtres. Pour beaucoup, dont la presse chilienne s’est fait l’écho, les bonnes paroles ne peuvent masquer un refus d’agir, c’est-à-dire de suspendre les prêtres sur lesquels pèsent des accusations et sanctionner les évêques accusés d’inertie.

« Les mots sont inutiles s’ils ne s’accompagnent pas d’actions concrètes », a résumé José Andrés Murillo, directeur de la Fondation pour la Confiance, lui-même victime dans sa jeunesse de Fernando Karadima. Ils sont tout juste bons à faire « un nouveau titre bon marché », a commenté Juan Carlos Cruz, une autre victime.

« LES MOTS SONT INUTILES S’ILS NE S’ACCOMPAGNENT PAS D’ACTIONS CONCRÈTES », DIT UNE VICTIME.

La rencontre privée du pape François avec des victimes, en milieu de journée, n’a pas davantage atteint son objectif. On ne connaît pas l’identité des participants, mais les représentants des associations les plus actives n’en faisaient pas partie. « Nous n’avons pas été invités », ont-ils fait savoir par un message Twitter. « Nous espérons que leurs paroles [au pape] ne seront pas la seule chose de faite », ont-ils ajouté.
Les mots et gestes du pape François rappellent ceux qu’il avait choisis lors d’un précédent voyage, il y a plus de deux ans. Aux Etats-Unis, en septembre 2015, il avait aussi rencontré des victimes d’agressions sexuelles et il avait déjà exprimé sa « douleur » et sa « honte » face à cette « terrible violation de la dignité humaine ». Il avait même, alors, employé un langage plus ferme qu’au Chili en annonçant que « les prêtres et les évêques devront rendre compte de leurs actions ». Il s’était « engagé à suivre le chemin de la vérité, où qu’elle nous conduise ».

A Santiago, le pontife a certes évoqué, devant les membres du clergé chilien, « la douleur qu’ont signifiée les cas d’abus commis sur des mineurs ». Mais il a aussitôt mis en balance la « douleur pour le mal et la souffrance des victimes et de leurs familles » et la « douleur » des prêtres et autres membres du clergé qui ont « vécu la souffrance qu’engendre la suspicion » et ont pu essuyer « des insultes dans le métro et dans la rue ».

Aux alentours de parc où se tenait la messe, des manifestants venus de la ville d’Osorno hostiles à la nomination de leur évêque ont crié : « Un évêque qui couvre [des agressions sexuelles contre des mineurs] ne peut être un pasteur. » A Temuco également, des paroissiens d’Osorno ont déployé mercredi des banderoles contre la présence aux côtés du pape de Juan Barros, nommé par François en janvier 2015.

Depuis, le pape refuse de prendre en compte les demandes de revenir sur cette nomination. Interrogé jeudi 18 janvier par une journaliste à son arrivée à Iquique, dans le nord du Chili, sur son soutien à l’évêque, François a sèchement répondu : « Le jour où on m’apportera une preuve contre l’évêque Barros, je parlerai. Ce ne sont que des calomnies. C’est clair ? »

Jeudi à la fin de la messe, il a embrassé ouvertement l’évêque, provoquant une avalanche de tweets chiliens dans la salle de presse.

Déjà, en mai 2015, juste après la nomination, il avait été interpellé lors d’une audience publique place Saint-Pierre, à Rome, par un ancien représentant du diocèse d’Osorno, sur le désarroi des fidèles. Il avait alors répondu : « L’Eglise d’Osorno a perdu la liberté en se laissant laver le cerveau par les politiciens, en accusant un évêque sans aucune preuve, alors que ça fait vingt ans qu’il est évêque. (…) Ne vous laissez pas mener par le bout du nez par les gauchistes, qui sont ceux qui ont tout inventé. Osorno souffre, mais parce qu’elle est bête. »

Cécile Chambraud

* LE MONDE | 17.01.2018 à 18h22 • Mis à jour le 18.01.2018 à 18h16 :
http://www.lemonde.fr/religions/article/2018/01/17/au-chili-le-pape-francois-decoit-les-victimes-de-pretres-pedophiles_5243186_1653130.html#VC4PPCfsY908S6hS.99


 Le pape exprime « douleur et honte » au Chili pour les enfants agressés sexuellement par des prêtres

François affronte l’hostilité d’une partie de l’opinion chilienne à l’endroit de l’Eglise catholique après de nombreuses affaires de pédophilie. Des églises ont été attaquées.

Les enfants agressés ou violés par des prêtres ont été au cœur du premier discours du pape François après son arrivée à Santiago, lundi 15 janvier, pour une visite d’une semaine au Chili et au Pérou. « Je ne peux m’empêcher de manifester la douleur et la honte que je ressens face au mal irréparable fait à des enfants par des ministres de l’Eglise », a déclaré le chef de l’institution catholique devant les autorités politiques et sociales, mardi, au palais de la Moneda, le siège de la présidence chilienne. « Je voudrais m’unir à mes frères dans l’épiscopat, car s’il est juste de demander pardon et de soutenir avec force les victimes, il nous faut en même temps nous engager pour que cela ne se reproduise pas », a-t-il ajouté, interrompu par des applaudissements.

La colère et les attentes avant sa venue étaient également élevées, tant les scandales de pédophilie ébranlent depuis des années l’Eglise et la société chiliennes, et éclaboussent aussi le pontife argentin. Le plus retentissant d’entre eux a pour origine les agissements d’un prêtre chilien, Fernando Karadima. De sa paroisse de Santiago, proche des autorités politiques, celui-ci a, pendant des décennies, formé des générations de jeunes catholiques, dont beaucoup sont devenus prêtres et certains évêques, en même temps qu’il agressait sexuellement des mineurs.

Pendant des années, l’Eglise a ignoré les plaintes de victimes. Ce n’est qu’en 2010, lorsque certaines d’entre elles ont publiquement dénoncé les faits, que le scandale l’a poussée à s’en préoccuper. En 2011, au terme d’une procédure canonique, Fernando Karadima a été reconnu coupable d’actes pédophiles dans les années 1980 et 1990 et a été contraint à se retirer pour une vie de « pénitence et de prière ». L’Eglise avait aussi demandé pardon pour tous les cas d’abus sexuels sur des enfants commis par des membres du clergé et pour son manque de réactivité face aux plaintes par le passé.

« Processus de transformation »

L’affaire a connu une nouvelle impulsion quand, en janvier 2015, le pape François a nommé Mgr Juan Barros, l’un des protégés de M. Karadima, à la tête du diocèse d’Osorno, dans le sud du pays. Or les associations de victimes du prêtre accusent Mgr Barros d’avoir couvert les agissements de son ancien mentor. Depuis lors, elles organisent dans son diocèse des manifestations de protestation et ne cessent de demander à Rome sa destitution. Ce à quoi François s’oppose résolument, jugeant la contestation dans ce diocèse « bête », infondée et politiquement manipulée par « les gauchistes ».

Lors d’une homélie, mardi, le pape a rejeté les « attitudes critiques » de « ceux qui croient tout savoir mais ne veulent s’engager à rien ni avec personne, et finissent ainsi par bloquer toute possibilité de créer des processus de transformation et de reconstruction dans nos communautés ». Un peu plus tard, devant le clergé chilien, il est revenu sur les conséquences de ces affaires de pédophilie : « Je connais la douleur qu’ont signifiée les cas d’abus commis sur des mineurs et je suis de près ce que l’on fait pour surmonter ce grave et douloureux mal, a-t-il dit aux prêtres, religieuses et séminaristes dans la cathédrale de Santiago. Douleur pour le mal et la souffrance des victimes et de leurs familles, qui ont vu trahie la confiance qu’elles avaient placée dans les ministres de l’Église. Douleur pour la souffrance des communautés ecclésiales, et douleur pour vous, frères, qui, en plus de l’épuisement dû à votre dévouement, avez vécu la souffrance qu’engendrent la suspicion et la remise en cause, ayant pu provoquer chez quelques-uns ou plusieurs le doute, la peur et le manque de confiance. Je sais que parfois vous avez essuyé des insultes dans le métro ou en marchant dans la rue, qu’être « habillé en prêtre » dans beaucoup d’endroits se paie cher. »

Fait sans précédent dans un voyage du pape François, l’hostilité d’une partie de l’opinion chilienne à l’endroit de l’Eglise catholique s’est matérialisée, mardi, par l’attaque de trois nouvelles églises, portant à neuf le nombre d’édifices touchés ces derniers jours par des départs de feu. Deux des dernières attaques ont eu lieu dans l’Etat d’Araucania, la Patagonie chilienne, où François devait se rendre mercredi à la rencontre des communautés indigènes mapuche, qui réclament la restitution de territoires appartenant, selon eux, à leurs ancêtres. Dans son discours aux autorités, le pape a évoqué les « droits » des « peuples autochtones ».

« Renforcer notre voix »

Avec 5,3 points sur une échelle de 10, le Chili est le pays d’Amérique latine où le pape est le moins populaire, le Paraguay étant en tête avec 8,3 points, selon l’organisme Latinobarometro. La confiance des Chiliens dans l’Eglise, elle, est passée de 61 % en 2010 à 38 % en 2011, après la médiatisation de l’affaire Karadima.

Lundi, jour de l’arrivée du pontife sur le sol chilien, les représentants de plusieurs associations de victimes de prêtres pédophiles s’étaient donné rendez-vous à Santiago pour partager leurs expériences et envisager des actions communes. Ils ont décidé de créer une fédération internationale d’associations capable de peser face à l’Eglise. Elle aura pour nom Ending clerical abuse–Global justice project, et tiendra une première réunion du 2 au 6 juin à Genève.

L’un des porteurs de ce projet est François Devaux, cofondateur de La Parole libérée, association fondée à Lyon par des victimes du père Bernard Preynat, mis en examen pour viols et agressions sexuelles sur de jeunes garçons avant 1991. « Aujourd’hui, l’Eglise fait face, pays par pays, à des associations morcelées, explique-t-il. Face à elle, cette organisation devrait pouvoir renforcer notre voix. » Cette fédération a aussi pour objectif « de faire évoluer les consciences et les cultures » pour que dans aucun pays la pédophilie des clercs ne puisse plus déboucher sur une mise en accusation de leurs victimes. Elle épaulera juridiquement et financièrement « les petites associations, souvent bien seules à leur naissance ». Elle a aussi pour vocation de s’adresser aux Etats pour leur demander de prendre leur part dans cette lutte. « L’institution [catholique] n’a pas de contre-pouvoir, résume François Devaux, et c’est la porte ouverte à toutes les dérives. »

Cécile Chambraud

* LE MONDE | 16.01.2018 à 17h32 • Mis à jour le 16.01.2018 à 23h06 :
http://www.lemonde.fr/religions/article/2018/01/16/le-pape-exprime-douleur-et-honte-au-chili-pour-les-enfants-agresses-sexuellement-par-des-pretres_5242559_1653130.html