Initiatives complémentaires ? Mélenchon cherche encore sa place dans le mouvement social

Le chef de file de La France insoumise veut tirer parti du mouvement social. Une manière de répondre au chef de l’Etat, qui parlera à la télévision, jeudi et dimanche.

Il est un mot de François Mitterrand que Jean-Luc Mélenchon a sûrement longuement mûri ces dernières semaines : « Les pièges que vous tendent vos ennemis sont autant d’incitation au combat. » Après un mois de mars dominé par Olivier Besancenot et son « initiative unitaire » de la gauche, le chef de file de La France insoumise (LFI) compte bien reprendre la main, à la faveur du mouvement social. Une manière aussi de répondre à l’omniprésence médiatique d’Emmanuel Macron, qui s’exprimera deux fois à la télévision, jeudi et dimanche.

La difficulté majeure pour M. Mélenchon est d’éviter toute accusation de « récupération » et de ne pas répéter son erreur de septembre 2017, quand il est apparu comme court-circuitant les initiatives syndicales. Il doit désormais devenir un point d’équilibre.

« Un travail de dentelle », selon lui. « C’est une nouvelle séquence par rapport à la rentrée, explique M. Mélenchon. La différence, c’est qu’elle part d’en bas. L’objectif des syndicats est d’enraciner le mouvement, il faut les y aider. On a changé de braquet. On arrête d’être le déclencheur pour se mettre au service du mouvement. »

 Crise de croissance

LFI connaît pourtant une crise de croissance qui lui complique la tâche. Visant à être « hégémonique » à gauche et à « fédérer le peuple », le mouvement n’a pas encore atteint une masse critique suffisante pour pouvoir changer seul les choses. Il lui faut donc composer avec ses concurrents : « Nous sommes trop gros pour pouvoir nous abstenir [d’agir] et pas assez pour frapper à notre guise », résume M. Mélenchon.

L’ancien candidat à la présidentielle pointe également l’unité syndicale retrouvée par rapport au mouvement contre la réforme du code du travail, où les centrales étaient parties en ordre dispersé. Il lui faut donc tout faire pour maintenir intact ce rapport de force afin de faire plier le gouvernement. Pas sûr, en revanche, que les formations politiques jouent la même partition, malgré les multiples appels à l’unité.

Le député des Bouches-du-Rhône et ses camarades « insoumis » ont en effet été échaudés par l’initiative « unitaire » lancée par M. Besancenot à la mi-mars. Le leader du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) a très vite été rejoint par Benoît Hamon, du mouvement Génération.s, et par Pierre Laurent, secrétaire national du Parti communiste (PCF).

Ils ont contraint LFI à rejoindre un front unique que le mouvement populiste de gauche voit comme une survivance du passé ; le piège de l’« unité de la gauche » se refermant ainsi sur les « insoumis ». Mais, pendant que les trois leaders de gauche mettaient en scène leur proximité, LFI préparait la riposte.

L’idée est simple : contraindre à leur tour leurs « camarades » de les rejoindre dans une démarche unitaire qui corresponde, cette fois, à leurs objectifs. Cette réponse est venue de manière coordonnée : une réunion des députés LFI et du Parti de gauche a eu lieu début avril pour mettre en musique la marche du 5 mai, lancée par François Ruffin, député (LFI) de la Somme, et celle du 14 avril, à laquelle participera M. Mélenchon à Marseille.

 « Manif pot-au-feu »

Cette dernière est à l’initiative de la CGT des Bouches-du-Rhône − et de près d’une vingtaine d’associations, partis et syndicats. Ils veulent organiser une marche « Stop Macron » dans la cité phocéenne. C’est l’occasion pour M. Mélenchon de se rabibocher avec les syndicats et de montrer qu’il peut se mettre en retrait, au nom de l’intérêt général… Tout en jouant un rôle majeur dans la mobilisation, puisque c’est sa circonscription et que ses troupes marseillaises sont nombreuses.

« Cette marche a une valeur exemplaire : la CGT en est à l’origine, SUD Solidaires, la FSU l’ont rejoint », se félicite-t-il. M. Mélenchon a invité les chefs des autres partis de gauche (MM. Laurent, Hamon et Besancenot) à défiler avec lui sur le Vieux-Port.

François Ruffin, quant à lui, a lancé son idée de faire « la fête à Macron » lors d’une réunion à la Bourse du travail à Paris, le 4 avril. Devant une foule nombreuse, le député, accompagné de l’intellectuel Frédéric Lordon, y a expliqué sa démarche. « La plus grosse question, c’est : “Qu’est-ce qu’on fait le 5 mai au soir ?” Il faut une inversion du rapport de force, que la peur change de camp, que le 5 mai au soir soit le point de départ » d’un grand mouvement contre la politique du gouvernement.

M. Ruffin est revenu sur sa proposition lors de l’assemblée représentative de LFI (le parlement du mouvement), le 7 avril. « Il faut tenter quelque chose qui va au-delà de la convergence des luttes, a-t-il rappelé. On a réussi à poser une date. C’est une manif pot-au-feu, on met tout dans la marmite. On invite tout le monde à se mettre dans la danse. »

 « Initiatives complémentaires »

Quand on interroge les « insoumis » sur cette marche, tous jurent que c’est une initiative de M. Ruffin − qui ne souhaite pas s’exprimer −, sorte d’électron libre.

« On a tiré les conséquences de la marche du 23 septembre [2017], explique Ugo Bernalicis, député LFI du Nord. Quand on propose quelque chose, il y a un plafond de verre avec un tir de barrage des partis de gauche et d’une partie des syndicats contre LFI. Si LFI appelle, c’est un frein. » Pour le parlementaire, il faut que ce genre d’initiative prospère pour renforcer le mouvement social. Ce n’est pas antinomique, mais bien complémentaire.

La marche du 5 mai est-elle une manœuvre de la part de LFI ? Les « insoumis » le nient, mais reconnaissent qu’ils n’y sont pas étrangers. « Tout se fait en bonne intelligence avec François [Ruffin]. Les initiatives sont complémentaires », reconnaît un député « insoumis ».

« Marseille est un enjeu régional, le 14 avril est une journée de mobilisation sur tout le territoire, avec plusieurs thèmes, décrypte Manuel Bompard, le chef d’orchestre de LFI. On laisse le temps à la marche du 5 mai de respirer, de grandir. Mais cela fait longtemps que nous appelons à une grande marche le week-end pour permettre à tout le monde de rentrer dans la lutte », y compris les salariés du privé.

 « Division »

Face à cela, les autres leaders de la gauche ne sont pas dupes. Et montrent quelques réticences face aux initiatives de LFI. « Avant le 5 mai, il y a deux dates à ne pas oublier, le 19 avril, qui est une mobilisation interprofessionnelle, et le 1er mai. On ne peut pas les ignorer, tacle Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF. Le 5 mai doit être discuté avec les organisations syndicales. Il faut aussi discuter de l’objectif politique. »

Pour Guillaume Balas, bras droit de M. Hamon, « le 5 mai doit être massif, et que tout le monde s’y retrouve. Le mouvement social et les forces politiques. Ça se travaille. Il faut une discussion avec les syndicats. » Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, a d’ores et déjà indiqué dans un entretien au Monde qu’il n’y participerait pas. « Multiplier les dates génère de la division et n’est pas efficace », estime-t-il.

Mardi soir a eu lieu une réunion de toutes les organisations de gauche signataires de l’appel unitaire de mars. François Ruffin était également présent. « La tonalité générale est d’appeler à toutes les initiatives. Si on ne les oppose pas les unes aux autres », rapporte M. Besancenot.

Un comité de pilotage pour le 5 mai réunissant tout le monde devrait également être mis en place. Dans ce moment « fascinant et motivant », selon M. Mélenchon, où la gauche veut faire plier l’exécutif, toutes ses composantes ont un objectif : feindre de ne pas organiser les événements pour mieux les contrôler.

Abel Mestre