Culture

Recension – Le jihadisme des femmes : Pourquoi ont-elles choisi Daech ?

, par LECLERCQ Pascal

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Le jihadisme des femmes : Pourquoi ont-elles choisi Daech ? Farhad KhosroKhavar et Fethi Benslama. Ed. Seuil – 2017

Fethi Benslama, psychanalyste et Farhad KhosroKhavar, sociologue, ont écrit cet ouvrage d’une centaine de pages, interrogeant ce phénomène du jihadisme des femmes en France. Pourquoi et comment certaines jeunes femmes se retrouvent-elles dans l’offre de Daech ? Alors que l’Etat Islamique « est tout sauf tendre avec les femmes » ! Ces regards croisés permettent d’avancer un certain nombre d’hypothèses sans réduire l’explication de ce fait social à un ou plusieurs facteurs déterminants.

Soulignant l’émergence du phénomène au moment de la création de l’Etat Islamique et son apogée en 2015, les auteurs ont interrogé une soixantaine de femmes. Sur les 600 français supposé.e.s être parti.e.s en Syrie ou en Irak en 2015, 2209 étaient des femmes. Ce départ des femmes vers l’Etat Islamique s’est ralenti en 2016 pour pratiquement cesser en 2017, avec la chute de Daech.

Qui sont-elles ? Françaises, scolarisées, « normales », issues, en majorité, des classes moyennes, un tiers sont des converties et peu résident en banlieue, contrairement aux hommes partis faire le Jihad.

Prudents, les auteurs mettent en garde contre des explications simplificatrices et insistent sur le fait que le phénomène est nouveau, il n’y a pas de femmes à Al-Qaida, et complexe. Il n’y a pas de « profil-type » de femme jihadiste et il faut distinguer les paramètres explicatifs des facteurs déterminants. Ils avancent un réseau d’enchevêtrement d’explications partielles.

Quelles sont respectivement la part de facteurs individuels et celle de facteur sociaux dans ces départs féminins ?

La décision de ces femmes est toujours individuelle et leur passage à l’acte conserve une part de mystère.

Il est très difficile de formuler une articulation juste entre les éléments explicatifs individuels et sociaux ; d’où la nécessité de solliciter la collaboration de tous les savoirs des sciences humaines.

Parmi les éléments d’analyse avancés par les auteurs, citons-en trois :

• Une paradoxale émancipation féminine,

• Une réaction contre une société française « anomique »,

• Les femmes jihadistes, la folie et la mort.

 Une paradoxale émancipation féminine

La montée du féminisme en Europe a bouleversé la famille et les rapports femmes/hommes. Daech érige une dichotomie entre les sexes et affirme une identité sexuelle rassurante !!! Ces candidates au Jihad aspirent à devenir femmes par le mariage et la maternité. Elles adhèrent à la vision patriarcale de la famille et à l’image de l’homme idéalisé : guerrier viril, sérieux, sincère.

Elles sont sensibles à la propagande des sites jihadistes prônant la noblesse de la femme-mère liée à l’homme combattant-héros. Elles réagissent contre la précarité des couples modernes occidentaux et s’émancipent ainsi du bouleversement de la famille moderne et de l’égalité entre les sexes. Elles veulent s’émanciper de l’émancipation féminine occidentale, qu’elles ne peuvent assumer, et d’une certaine « fatigue d’être soi » ; la liberté des femmes peut être vécue comme une pesanteur et un fardeau. Elles s’affirment ainsi dans la transgression des modèles de la société contemporaine et s’inscrivent contre la culture de mai 68 en inversant le slogan d’alors : « Faîtes l’amour, pas la guerre ! ».

Elles empruntent trois chemins de l’engagement : elles adhèrent à une vision romantique de l’amour (rencontrer de « vrais » hommes), elles aspirent à entrer rapidement dans l’âge adulte et à devenir de « vraies » femmes ; elles affirment une féminité soumise, rassurante et adhèrent à une tradition, celle de Daech, mais sous une forme échevelée de l’imaginaire de cette tradition.

Contre la régression anthropologique des sociétés modernes et la culture unisexe de la société occidentale, elles veulent devenir des femmes traditionnelles et échapper à l’impureté des « flirts » pour adhérer à la pureté du mariage islamique et « faire peau neuve ». Elles s’exilent de leur propre histoire et sont des rescapées d’une féminité impossible.

 Une réaction contre une société française « anomique »

La complexité de la société moderne occidentale peut être vécue comme insupportable.

Les sociétés démocratiques occidentales sont devenues hyper critiques d’elles-mêmes ; beaucoup de discours de négativité sont transmis par les médias et les réseaux sociaux ; cela peut générer de la désespérance chez les jeunes.

Elles réagissent aussi contre le phénomène de la sur-sécularisation de la civilisation occidentale ; il n’y a plus de « sacré » dans les sociétés européennes (à la différence des Etats-Unis, par exemple). L’Islam pur et dur définit l’identité des femmes comme différente de celle des hommes. Se conformer au désir de Dieu, rassure les femmes.

L’individualisme atomisé est exacerbé ; syndicats et partis politiques sont faibles ; le ciment social du « vivre ensemble » se délite ; elles ont le sentiment qu’il n’y a plus de société en France. L’adhésion à Daech peut aussi être comprise comme une réaction aux promesses non tenues du féminisme, de la laïcité et de la République. Les conséquences tragiques des printemps arabes les ont également confortées dans leur adhésion au jihadisme. D’où leur fuite vers un imaginaire rassurant, mais dangereux : la Oumma, la communauté des croyant.e.s. Pour comprendre leur aspiration au départ, les auteurs citent quelques motivations : outre l’attrait exotique pour des pays lointains, une vision romantique de l’amour, une aspiration à devenir une femme accomplie, ajoutons à cela la certitude de mener un combat juste et humanitaire contre la dictature syrienne.

 Les femmes jihadistes, la folie et la mort

La ligne de crête entre le normal et le pathologique est ténue et la question de la « folie » des jihadistes doit être abordée prudemment, car les psychanalystes n’ont pas les outils pour penser ce phénomène et ne peuvent assurer la dangerosité de quelqu’un.

En France, seuls 14% des candidats au Jihad auraient des antécédents pathologiques ; donc, cela ne peut être un facteur explicatif déterminant ; la fragilité psychologique des femmes jihadistes peut tout au plus être un des paramètres explicatifs.

Certaines femmes ayant subi des traumatismes dans leur enfance ou adolescence, dans ou en dehors de leur famille, aspirent à oublier ces « traumas » par la rupture avec leur monde et une fuite en avant vers un nouveau mariage solide.

Le départ vers Daech peut offrir la capacité de se retrouver soi-même ; quand ces jeunes femmes fragiles rencontrent Daech, l’on observe qu’elles vont mieux ; les combattants ne sont pas des malades ! Elles veulent construire du solide, retrouver un « sens à la vie » et être actives.

Quant à leur rapport à la mort, il diffère de celui des hommes candidats au Jihad. Les mariages sont souvent éphémères ; ils sont rompus soit par la mort prématurée du mari, soit par la dissolution du mariage par le juge de l’Etat Islamique. Les femmes jihadistes meurent rarement, car peu d’entre elles combattent, mais beaucoup sont veuves avec des enfants. Leur statut d’adulte et de mère a été conforté par la mort de leur mari.

La mort ou l’absence prolongée de leur mari a donné naissance à une nouvelle génération de femmes ; elles sont mères, élèvent leurs enfants, s’adonnent à la sororité dans le groupe des femmes et ne sont pas soumises au double travail de la femme occidentale (vie professionnelle et tâches ménagères) considéré comme une aliénation.

Elles peuvent montrer un attrait et une fascination pour la mort ; leur mari, l’homme jihadiste qui affronte la mort est devenu, à leurs yeux, un homme nouveau, quasiment un sur-homme. Elles vivent la mort par procuration, celle de leur mari ; on peut alors parler d’une mort « salvafique ».

Cet ouvrage, éclairant, oblige à un regard décalé sur le phénomène des femmes jihadistes en France et invite à la prudence quant à l’interprétation des causes de ces départs de jeunes femmes vers l’Etat Islamique tant les trajectoires individuelles diffèrent.

Pascal Leclercq, 50-50 magazine