Tribune

Le rôle du Japon dans la crise nord-coréenne – Géopolitique et histoire

Un vent d’optimisme souffle entre Pyongyang et Séoul, comme en témoigne le récent sommet intercoréen. Mais Tokyo doit aussi prendre part au processus, affirme dans une tribune au « Monde » Lionel Babicz, historien du Japon et de l’Asie.

Le Japon joue un rôle majeur dans la crise nord-coréenne actuelle. En cas de guerre, l’archipel japonais constituerait une cible privilégiée des tirs de missile nord-coréens. Tokyo serait amené à riposter et, pour la première fois depuis 1945, à prendre une part active dans un conflit armé. Si la raison l’emporte, ainsi que semblerait l’indiquer le récent sommet intercoréen, le Japon devra jouer un rôle diplomatique déterminant dans tout accord.

La centralité du Japon dans la crise nord-coréenne tient à la fois à des facteurs géopolitiques évidents – proximité géographique, alliance avec les Etats-Unis, présence militaire américaine dans l’archipel – et au poids de l’histoire, à la mémoire du passé.

La Corée du Nord entretient méticuleusement le souvenir du colonialisme japonais (1910-1945), de la résistance et de la libération. La dynastie Kim puise sa légitimité dans ces événements tragiques. Son fondateur, Kim Il-sung, est érigé en libérateur de la péninsule, et la nécessité de châtier le Japon pour ses crimes passés occupe toujours une place centrale dans la propagande nord-coréenne : les missiles survolant l’archipel seraient un coup de semonce annonçant la volonté de Pyongyang de régler les comptes du passé.

 Ressentiment méticuleux

Le Japon, pour sa part, cultive aussi un ressentiment méticuleux à l’égard de la Corée du Nord. Pour Tokyo, il ne s’agit évidemment pas de la période coloniale, de laquelle on préfère ne pas trop parler, mais de l’après-guerre et de l’histoire récente. Le sentiment général est celui d’une bonne volonté japonaise rejetée par une constante malveillance nord-coréenne.

On se souvient qu’en 1965, lors du rétablissement des relations diplomatiques avec la Corée du Sud, le Japon tenta (sans succès) de laisser la porte ouverte à l’éventuel établissement de liens officiels avec Pyongyang. On se souvient aussi que dans les années 1990, après la fin de la guerre froide, des délégations parlementaires japonaises se sont succédé à Pyongyang.

LA PROMESSE DE 2002 D’UNE NORMALISATION RAPIDE ENTRE TOKYO ET PYONGYANG N’A PAS ÉTÉ TENUE, ET DEPUIS, LES RELATIONS BILATÉRALES N’ONT CESSÉ DE SE DÉGRADER

Et surtout, on se souvient qu’en 2002 le premier ministre Junichiro Koizumi s’était rendu dans la capitale nord-coréenne pour une visite historique, signant avec Kim Jong-il une déclaration commune (la déclaration de Pyongyang) où les deux pays s’engageaient à faire « tous les efforts possibles pour une normalisation proche des relations ». La Corée du Nord acceptait de suivre la formule de traité de 1965 conclu entre la Corée du Sud et le Japon : versement d’une assistance financière en échange d’une renonciation à toute demande de réparations pour la période coloniale.

Mais la promesse d’une normalisation rapide entre Tokyo et Pyongyang n’a pas été tenue, et depuis, les relations bilatérales n’ont cessé de se dégrader. Au centre du contentieux, la question des enlèvements de citoyens japonais par la Corée du Nord.

L’affaire surgit en 1988, lorsque Tokyo fait état de soupçons relatifs à l’enlèvement de citoyens japonais par la Corée du Nord entre 1977 et 1983. Pyongyang nie farouchement, jusqu’au coup de théâtre de 2002 : lors de la visite de Koizumi, Kim Jong-il admet que son pays a enlevé treize citoyens japonais, affirmant que cinq sont toujours vivants, et présentant ses excuses pour ces méfaits passés.

 Atténuer les tensions bilatérales

Loin de régler l’affaire, ces révélations ne font que la relancer. Pour l’opinion japonaise, voilà bien la preuve de la duplicité nord-coréenne. Le gouvernement, pour sa part, affirme que la liste des victimes est incomplète, et émet des doutes concernant le nombre de survivants, qu’il estime plus élevé.

LA QUESTION DES ENLÈVEMENTS POUR TOKYO, LA MÉMOIRE DE LA PÉRIODE COLONIALE POUR PYONGYANG COMPLIQUENT ET AGGRAVENT LES TENSIONS ACTUELLES

Depuis, les survivants déclarés et leurs familles se sont installés au Japon, mais l’affaire est loin d’être close. Les familles des victimes, encouragées par des lobbys de droite, maintiennent leur pression sur les autorités. Et le premier ministre Shinzo Abe a fait de la question des enlèvements l’un de ses chevaux de bataille, la mentionnant même du haut de la tribune des Nations unies en septembre 2017.

La question des enlèvements pour Tokyo, la mémoire de la période coloniale pour Pyongyang compliquent et aggravent les tensions actuelles. Mais en même temps, une approche simultanée des deux problèmes pourrait constituer la clé d’un éventuel dégel.

Pyongyang s’engagerait à régler définitivement la douloureuse question des enlèvements en révélant toutes les informations restant en sa possession. En échange, Tokyo s’excuserait pour son colonialisme passé (dans des termes semblables à ceux employés à l’égard de la Corée du Sud) et proposerait une réouverture des conversations sur les bases déjà agréées en 2002. Cela ouvrirait la voie à l’établissement de relations diplomatiques entre les deux pays et à l’octroi d’une aide financière massive du Japon à la Corée du Nord.

Au vu de l’optimisme actuel, une telle formule paraît réaliste et applicable. Elle permettrait d’atténuer les tensions bilatérales, et s’inscrirait dans le cadre d’un accord général avec Pyongyang.

Lionel Babicz (Historien du Japon et de l’Asie, maître de conférences à l’Université de Sydney)