Dans les Alpes, la frontière tue en silence : la fonte des neiges révèle les corps de migrants morts en tentant de passer en France

Des riverains et l’association Tous migrants se battent pour comprendre le parcours des victimes, retrouver leur identité et pouvoir leur offrir une sépulture.

Photo : Claviere (Italie), le 28 mai. « La frontière a tué, ciao Blessing » : hommage à Blessing Matthew, vue vivante pour la dernière fois la nuit du 7 au 8 mai. Apeurée, la jeune femme serait tombée dans la Durance lors d’une course poursuite avec la police. Son corps a été retrouvé le 9 mai par des agents de maintenance ERDF au niveau du barrage de Prelle.

Des vêtements devenus linceul autour d’un cadavre sans nom. Vendredi 25 mai, sur le flanc italien des Alpes, pas loin de Bardonecchia (bourgade frontière d’où partent les migrants qui rallient la France par le col de l’Echelle), un corps sans vie, recroquevillé dans une anfractuosité du sol, est retrouvé par un chasseur. Selon la police transalpine, il « aurait passé l’hiver là ».

« Cet homme a dû se perdre, puisqu’il a été retrouvé sur le chemin qui remonte vers Modane », spécule Sylvia Massara, une Italienne qui s’interroge sur cette mort : « Le froid ou l’épuisement ? » Elle qui a essayé de dissuader ceux qui se croyaient immortels après le Sahara et la mer d’effectuer des traversées hivernales savait que les Alpes sont une petite Méditerranée, neigeuse l’hiver, rocailleuse l’été ; mais meurtrière en toute saison et capable d’engloutir jusqu’au nom de ses victimes.

Pour l’heure, la police italienne tente de décrypter les empreintes de la main la moins abîmée du cadavre, de faire résonner les stries encore lisibles des doigts avec un nom, une date de naissance enfouis quelque part dans un fichier. « Cela permettrait au moins de contacter un consulat, qu’une famille puisse faire le deuil d’un fils ou d’un frère », ajoute Mme Massara.

Cette mort sur le flanc italien a encore ajouté à la douleur du Briançonnais. Côté français, deux décès ont ponctué le mois de mai. Si ces cadavres ont conservé un prénom et un nom, reste à écrire leur histoire : celle du Sénégalais Mamadou-Alpha Diallo et celle de la Nigériane Blessing Matthew. Alors, à l’instar de l’Antigone de Sophocle, capable de l’impossible pour offrir une sépulture à son frère, l’association Tous migrants veut rendre une justice posthume à ces « victimes des politiques migratoires ».

La frontière tue en silence

Mamadou-Alpha Diallo aurait dû s’établir en Espagne. C’était le rêve de ce garçon d’une vingtaine d’années. Mais, le 19 mai, son corps est retrouvé sans vie, au-dessus des Alberts, un village avant Briançon. Trois jours plus tôt, Ibrahim, son ami, était « arrivé complètement hagard au Refuge solidaire », se souvient une bénévole. « Il n’avait pas mangé depuis longtemps, était tellement choqué qu’il était incapable d’avaler. Il a parlé de son ami, qui, tombé, ne s’était pas réveillé. C’était très confus. »

Mamadou-Alpha et Ibrahim voyageaient ensemble depuis leur village, comme ce dernier l’a confié à Max Duez, un des médecins du refuge. « On est partis à cinq. On a traversé ensemble le désert. En Libye, on n’était déjà plus que tous les deux », a-t-il raconté au chirurgien retraité qui nous relit ses notes. Après la Libye, il y a eu la traversée, les « deux mois au campo en Italie, avant de reprendre la route ».

Photo : La Vachette (Hautes Alpes), le 27 mai. C’est dans ce village que Blessing Matthew, exilée Nigériane agée de 21 ans, a été vue vivante pour la dernière fois la nuit du 7 au 8 mai. Apeurée, la jeune femme serait tombée dans la Durance lors d’une course poursuite avec la police. Son corps a été retrouvé le 9 mai par des agents de maintenance ERDF au niveau du barrage de Prelle.

Ibrahim raconte qu’ils se sont perdus dans la montagne à la frontière. « On a marché trois jours avant que Mamadou-Alpha ne tombe d’un rocher », a expliqué le garçon. Ce dernier serait alors descendu vers le corps de son ami, « sans parvenir à le réveiller », avant que « des policiers venus de Marseille » ne le déposent à l’hôpital. « La militarisation de la frontière complique toujours un peu plus le passage entre Italie et France, entraîne les migrants dans des détours mortels », soupire le chirurgien. Théoriquement abolie par les accords de Schengen, la frontière tue en silence. « Des travaux de chercheurs dénoncent cet état de fait. La mort de Mamadou-Alpha comme celle de Blessing Matthew illustrent cette triste réalité », estime le collectif Tous migrants.

Le corps de Blessing Matthew, interrogé par le scalpel du médecin légiste, racontera peut-être les circonstances de son décès à 21 ans. Que sa mère au Nigeria, sa sœur Christina en Italie comprennent pourquoi sa dépouille a fini dans les filtres d’un barrage, défigurée par la violence des eaux de la Durance, dans laquelle elle est tombée. « Nous aussi on aimerait savoir ce qui s’est passé. Qui était cette jeune fille venue mourir chez nous ? », avoue, pensif, un habitant de La Vachette, le village où elle a disparu.

« Beaucoup de questions… »

Là encore, l’histoire aurait dû être différente. Le 6 mai, la jeune Nigériane est partie du refuge Chez Jésus, à Clavières, derrière la frontière côté italien, pour rallier Briançon, puis monter vers Paris, son terminus. « Elle a passé trois heures avec nous », se souvient-on dans ce lieu de répit, dans un sous-sol de l’église, « puis elle est repartie bien chaussée, avec en poche le numéro de téléphone d’ici et celui des urgences ».

Photo : Tag à la mémoire de Blessing Matthew, nigériane agée de 21 ans décédée dans la nuit du 7 au 8 mai lors d’une chute dans la Durance à Clavière (Savoie).

Blessing avait quitté la région de Turin à la fermeture du campo où elle était hébergée. Ce soir-là, pour passer la frontière, elle faisait partie d’un groupe de huit personnes, qui s’est séparé en deux quand elle a commencé à souffrir de crampes. « Deux garçons sont restés derrière l’aider », rappelle Agnès Antoine, de Tous migrants, qui a entendu leur récit. Vers 5 heures du matin, alors que la frontière était passée depuis longtemps, que la nuit de marche touchait à son terme, cinq policiers ont surgi face à eux, dans le village de La Vachette, à 3 km de Briançon.

Dans ce hameau de 400 âmes, un habitant raconte avoir entendu « un chambardement ». Un autre, lève-tôt, a vu, lui, vers 5 heures devant l’église, trois utilitaires de la gendarmerie. « Les gendarmes fouillaient (…) et sont restés une bonne heure dans le jardin qui longe la Durance. » Selon le témoignage d’un des deux compagnons de Blessing rapporté par l’avocat de Tous migrants, Me Yassine Djermoune, « cinq policiers ont tenté d’interpeller la jeune femme et ses deux compagnons. L’un d’eux s’est caché, l’autre a pris la fuite. Blessing, elle, n’a plus jamais donné de nouvelles ».

Son sac à main a été retrouvé au bord de l’eau, pas loin, comme les gendarmes l’ont dit à sa sœur Christina, 36 ans. Cette dernière est venue depuis Bari, où elle vit légalement, reconnaître la dépouille de sa petite sœur, et voir les lieux du drame. Son incursion en France s’est limitée à un aller-retour au poste de police de Montgenèvre, encadrée de policiers. Christina a répondu aux questions, s’est prêtée au prélèvement d’ADN qui a permis l’identification. « Elle est arrivée en France avec beaucoup de questions, est repartie sans réponse », déplore Agnès Antoine.

Un nom pour trouver le repos

Un mois après cette tragédie, la violence des eaux de la Durance sature encore les rues de La Vachette de son vacarme. « Une chape de plomb est tombée sur le village. On ne parle pas de Blessing, mais elle est dans toutes les conversations », observe un habitant, qui avoue ne plus regarder du même œil sa rivière. Qui aurait cru qu’un migrant mourrait noyé ici, après avoir échappé à la Méditerranée…

Deux avocats, l’un français et l’autre italien, sont chargés du dossier, le premier pour Tous migrants, le second pour Christina. « C’est d’ailleurs le signalement de Tous migrants qui a poussé le parquet à ouvrir une enquête », observe Me Djermoune. On n’en saura pas plus car, interrogé par Le Monde, le procureur de Gap garde le silence sur toute cette affaire.

Les montagnards avaient prévenu qu’on courait le risque de transformer leur massif en fosse commune en verrouillant la frontière en plein hiver. Aujourd’hui, le Briançonnais solidaire se bat pour sortir ces victimes de l’anonymat. Un corps a besoin d’un nom et d’une histoire pour trouver le repos. D’une sépulture aussi. Qu’il s’appelle Blessing ou Mamadou-Alpha.

Maryline Baumard (Briançon (Hautes-Alpes), envoyée spéciale)

* LE MONDE | 07.06.2018 à 06h31 • Mis à jour le 08.06.2018 à 10h46 :
https://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2018/06/07/dans-les-alpes-la-fonte-des-neiges-revele-les-corps-de-migrants-morts-en-tentant-de-passer-en-france_5310861_3224.html


 Migrants dans les Hautes-Alpes : « On peut prêcher la haine, mais pas la solidarité »

Les militants qui viennent en aide aux migrants s’interrogent sur la contre-attaque à mener après l’opération de Génération identitaire au col de l’Echelle.

Ils sont venus organiser la riposte. Rendez-vous avait été donné dans un parc de Briançon, jeudi 26 avril, où une trentaine de militants étaient présents pour « discuter de la suite ». Tous dénoncent le placement en détention provisoire, mardi, de deux Suisses et d’une Italienne, poursuivis pour avoir, « par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée irrégulière en France de plus d’une vingtaine d’étrangers, avec cette circonstance que les faits ont été commis en bande organisée ».

Les trois prévenus avaient traversé la frontière franco-italienne, dimanche, avec 120 personnes et une vingtaine de migrants, en réaction à l’opération hostile aux migrants « Defend Europe » lancée samedi par des militants d’extrême droite sur le col voisin. Un passage en force de la frontière, aux yeux des autorités.

Pousser les habitants à se positionner contre la présence des « fachos » dans la vallée ? S’autodénoncer en nombre pour « faire masse » ? Les militants du parc s’interrogent sur la contre-attaque à mener. « Si tu fais partie d’une asso et que tu files un sandwich à un migrant, tu entres dans leur qualification. Alors pourquoi trois et pas 500 ? », lance l’un des militants du parc.

« La loi fait la différence entre ceux qui font du maraudage et portent secours aux migrants et ceux qui forcent des barrages de gendarmerie », rétorque au Monde le procureur de la République de Gap, Raphaël Balland, répétant sa volonté de mettre « un coup d’arrêt à la montée en puissance des délits commis au nom de la lutte en faveur des migrants ». Des investigations sont toujours en cours pour identifier les auteurs de dégradations et de violences commises contre un agent pénitentiaire dans le cadre d’une manifestation à Gap, le 21 avril. Ainsi que les auteurs de violences contre des policiers, à Briançon le 22 avril, là encore en marge d’une manifestation.

Laisser-faire total

« La marche, c’était un truc spontané, pas calculé. Et on nous fait passer pour des passeurs », soupire un Briançonnais, requérant l’anonymat par crainte de se faire interpeller. La présence des migrants avec eux ? Le départ avait été donné au refuge côté italien, précise-t-il, « ils se sont simplement joints ».

« Deux poids deux mesures », « deux justices »… Colère et malaise chez les « solidaires » de la vallée qui dénoncent un « laisser faire total » de la part des policiers au cours de l’opération des identitaires. A l’image de Michel Rousseau, membre de l’association Tous migrants, qui ne comprend pas que les identitaires ne soient pas poursuivis : « Alors on peut prêcher la haine en haut du col de l’Echelle, mais pas la solidarité. » Un antifasciste ironise : « Heureusement, on a eu que les gentils fachos. Ceux qui ne font que dénoncer les Noirs dans la montagne. »

Dans sa maison à deux pas de la frontière, Anne Chavanne continue de s’investir dans plusieurs associations de solidarité aux migrants. Ni plus ni moins qu’avant. « A nous de trouver bons mots, les bonnes actions pour ne pas les laisser gagner. Pour montrer que c’est l’accueil, la normalité. »

Julia Pascual et Lucie Soullier (Hautes-Alpes, envoyée spéciale)

* LE MONDE | 27.04.2018 à 11h40 • Mis à jour le 27.04.2018 à 12h22 :
https://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2018/04/27/on-peut-precher-la-haine-mais-pas-la-solidarite_5291474_823448.html


 Les identitaires font la guerre de la com aux migrants

Le groupuscule Génération identitaire mène dans les Alpes une opération minutieuse, qui embarrasse la police.

Cinq parkas bleu criard sautent d’un pick-up blanc affublé de trois énormes autocollants « Defend Europe Mission Alpes ». Depuis lundi 23 avril, une petite milice « patrouille » à la frontière franco-italienne des Hautes-Alpes, « collecte » des informations sur les points de passage et de refuge, « relève » les lieux d’aide aux migrants.

« Vous n’avez pas de caméra ? » Les cinq blousons bleus ont pris l’habitude de poser pour les médias. Ici, « on s’assume », lâche Aymeric Courtet, étudiant toulousain de 21 ans. « Pourquoi on devrait avoir honte de ce qu’on pense ? », enchérit un autre Toulousain de 28 ans, Romain Lechant. Ce qu’ils pensent, c’est être les « défenseurs » de « l’identité européenne » contre « l’islamisation » et « l’africanisation ». Pour cela, ils paradent fièrement, comme un écho à l’appel de Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump, invité vedette du congrès du Front national (FN) en mars : « Laissez-les vous appeler racistes, xénophobes, islamophobes… Portez-le comme un badge d’honneur. »

Les cinq patrouilleurs croisés sur la route de Montgenèvre sont membres de Génération identitaire (GI), branche jeunesse de la mouvance identitaire fondée à Lyon en 2012. Avec le conglomérat d’Européens radicaux Defend Europe, GI a mené, samedi 21 et dimanche 22 avril, l’« opération » du col de l’Echelle.

Là où, depuis l’été 2017, des migrants sont de plus en plus nombreux à tenter de gagner la France, entre 80 et 100 militants d’extrême droite ont déroulé un filet de chantier censé « symboliser une frontière physique » et des banderoles géantes sur lesquelles est écrit en anglais « pas de passage, rentrez dans votre pays ». Le tout survolé par deux hélicoptères afin d’ajouter quelques vidéos théâtrales à une opération très orchestrée.

Inimitiés avec la justice

Parmi les militants présents sur le col alpin, nombreux sont déjà connus des services de police. On retrouve par exemple les Lyonnais Romain Espino et Clément Gandelin alias Clément Galant, respectivement porte-parole et fondateur de GI, ou encore le Toulousain Romain Carrière, responsable sportif du mouvement.

Nés dans les années 1980 ou 1990, ils dénoncent l’immigration par des actions « coup de poing » à Calais (Pas-de-Calais), contre un local du Parti socialiste à Nice, sur le toit de la gare de Cannes (Alpes-Maritimes) ou celui d’un bâtiment censé accueillir des Roms à Saint-Genis-les-Ollières (Rhône)… Un « Greenpeace » de droite, disait Philippe Vardon, ancien responsable du Bloc identitaire, l’aîné de GI, désormais au bureau national du FN.

Au printemps 2017, c’est en Méditerranée que l’on retrouvait les jeunes identitaires, qui affrètaient alors un bateau « anti-migrants » de 40 mètres, le C-Star, avec pour objectif de repousser ceux qui tentent de rejoindre l’Europe par la mer. L’opération rate, mais la communication reste.

Certains de ces faits d’armes valent à leurs auteurs des inimitiés avec la justice. Présents dans les Alpes samedi, Damien Lefevre alias Damien Rieu – directeur de la communication de la ville de Beaucaire (Gard), tenue par le FN – et Arnaud Martin alias Arnaud Delrieux ont ainsi été condamnés en première instance pour avoir organisé, en 2012, l’action fondatrice de GI, l’occupation durant quelques heures du toit de la mosquée en construction de la commune de Buxerolles (Vienne), près de Poitiers. Une opération au cours de laquelle fusaient des slogans du type « Gaulois, réveille-toi, pas de mosquée chez toi ».

LE NOYAU DUR DE GÉNÉRATION IDENTITAIRE AGRÈGE 150 À 200 PERSONNES EN FRANCE

Selon des éléments des services de renseignement, le noyau dur de GI agrège en France 150 à 200 personnes. « Ce socle est assez constant », analyse un cadre du ministère de l’intérieur. « Ils ont des actions répétées mais qui ne basculent pas pour le moment dans la radicalisation violente, ajoute une source au sein du renseignement. Et il n’y a pas de mouvements transfrontaliers qui se caractérisent par des actions violentes. »

Une petite internationale identitaire tente toutefois d’exister. Martin Sellner, chef de file des identitaires autrichiens, s’est ainsi distingué dans les Alpes. Devenu une petite star sur les réseaux sociaux d’extrême droite – le « Justin Bieber de la droite radicale » titrait le Zeit, en mai 2017 –, cet ancien néonazi a multiplié les mises en scène.

Posant ici à bord d’un hélicoptère, là aux côtés de l’Américaine Brittany Pettibone, autre figure de la droite radicale à l’audience ravageuse. Sans compter les selfies de cette dernière avec la Canadienne Lauren Southern, également présente au col de l’Echelle et qui comptabilise 366 000 abonnés sur son compte Twitter.

Rester dans les clous de la loi

Pour Samuel Bouron, maître de conférences à Paris-Dauphine qui a effectué une immersion sociologique en 2010 au sein des Jeunesses identitaires, « rendre le discours d’extrême droite sexy » fait pleinement partie de leur stratégie. Tout comme leur utilisation des réseaux sociaux.

« L’arrivée du Web dans la communication de l’extrême droite lui a donné l’énorme opportunité de pouvoir diffuser son discours, sans l’intermédiaire des journalistes qui lui opposaient un sens critique et la vérification des faits. Ou étaient censés le faire », poursuit l’universitaire.

En plus de chercher à recruter des sympathisants et à récolter des dons pour financer leurs actions, la mise en scène permanente, depuis samedi, sur le compte de Defend Europe vise clairement à « respectabiliser » le mouvement.

Car, en dépit de la radicalité de ses positions, il s’est cette fois attaché à rester dans les clous de la loi. La préfecture des Hautes-Alpes évoquait ainsi le week-end dernier une « opération de communication uniquement », qui s’est déroulée « dans le calme ».

Et alors que, à l’Assemblée nationale, le chef de file de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon réclamait au ministre de l’intérieur Gérard Collomb d’intervenir – en plein examen du projet de loi asile et immigration –, le procureur de la République de Gap, Raphaël Balland, devait reconnaître qu’« aucune plainte, ni aucun fait susceptible de qualifications délictuelles n’ont été portés à [sa] connaissance ». « Ce sont des gens qui se sont extrêmement bien préparés, confirme-t-il au Monde. Si une quelconque violence ou menace est portée à ma connaissance, je n’aurai aucune hésitation à poursuivre. »

« Chez Marcel », une maison squattée pour accueillir des migrants qui ont traversé la frontière en partant de l’Italie par la montagne, le 26 avril.
La photo tant reprise sur les réseaux sociaux, où l’on aperçoit un migrant qui semble faire demi-tour devant les doudounes bleues ? « Juridiquement, rien ne permet de caractériser un éventuel délit en l’absence d’éléments permettant de soupçonner par exemple la commission de violences, de menaces, des propos racistes, voire un port d’armes prohibé », selon le procureur.

Au Royaume-Uni, Brittany Pettibone, Martin Sellner et Lauren Southern s’étaient vu refuser l’entrée sur le sol britannique, selon un article de la BBC paru en mars, compte tenu des risques de tensions que leur présence entraînait. Interrogé sur l’existence de mesures équivalentes à leur encontre en France, le ministère de l’intérieur n’a pas donné suite. Une source au sein du renseignement affirme vouloir examiner les possibilités existantes en matière de police administrative.

« Victoire politique »

Sur place, la contre-attaque s’organise difficilement. L’opposition à GI s’est surtout traduite, dimanche, par « une marche », selon ses participants, un « passage en force » de la frontière, selon les autorités. Quelque 120 militants entourant une vingtaine de migrants ont franchi le col de Montgenèvre. Trois personnes ont depuis été interpellées et placées en détention provisoire.

« Chez Marcel », une maison squattée pour accueillir des migrants qui ont traversé la frontière en partant de l’Italie par la montagne, le 26 avril.
« Contre-productif », juge un militant tout en dénonçant un « deux poids deux mesures » de la part de l’Etat. Cet épisode a en tout cas poussé Gérard Collomb à annoncer des « renforts » à la frontière. Une réaction que les identitaires ne manquent pas de porter à leur crédit. « C’est une victoire politique », pour Jérémie Piano, militant GI de 23 ans. L’action du groupe a en outre reçu le soutien de nombreux élus du FN, mais aussi à demi-mot de l’ancien député Thierry Mariani, chez Les Républicains.

Michel Rousseau, militant à l’association briançonnaise Tous migrants, soupire : « Leur culot est un indice de la lepénisation des esprits… » De quoi pousser les identitaires à passer à l’étape supérieure. Dans la nuit de jeudi à vendredi, ils s’enorgueillissaient ainsi d’avoir orienté vers le poste de police trois migrants, repérés durant leur « surveillance » nocturne.

Sollicitée, la préfecture rappelait que seule la police était habilitée à procéder à des interpellations et dénonçait un énième « coup de communication ». Le procureur de la République de Gap Raphaël Balland a toutefois décidé d’ouvrir, vendredi, une enquête préliminaire contre X afin de vérifier si des infractions ont été commises à l’encontre de migrants par des militants identitaires. Celle-ci a été classée sans suite, « en l’absence d’infraction constatée ».

Julia Pascual et Lucie Soullier (envoyée spéciale dans les Hautes-Alpes)

* LE MONDE | 27.04.2018 à 11h30 • Mis à jour le 28.04.2018 à 13h34 :
https://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2018/04/27/les-identitaires-font-la-guerre-de-la-com-aux-migrants_5291466_823448.html


 Opération « Defend Europe » par des militants d’extrême droite

Le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, a annoncé des renforts pour contrôler les frontières alors que des identitaires ont occupé le col de l’Echelle ce week-end, dans les Alpes.

Une milice des frontières pour empêcher des migrants d’entrer en France. Samedi 21 et dimanche 22 avril, entre 80 et 100 militants du groupe Génération identitaire se sont rendus au col de l’Echelle, dans les Hautes-Alpes, pour déployer des banderoles dans le but – symbolique – de « tenir » la frontière franco-italienne. Le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, y a vu une « gesticulation », dénonçant des « actions inacceptables » dans un communiqué, dimanche soir.

Le col de l’Echelle est un point de passage frontalier fréquemment emprunté par des migrants, majoritairement en provenance d’Afrique de l’Ouest, qui franchissent la frontière à pied pour rejoindre la France. Il est actuellement enneigé et fermé à la circulation, comme l’a rappelé samedi la préfecture des Hautes-Alpes dans un communiqué. L’action du groupe Génération identitaire a « consisté à matérialiser la frontière entre la France et l’Italie par la pose d’un filet plastique et le déploiement d’une banderole », a expliqué la préfecture.

Deux hélicoptères, des drones… L’action, estimée à 30 000 euros, au moins, par les organisateurs, a été largement relayée sur les réseaux sociaux, où l’on voit notamment les militants déployer des drapeaux « Defend Europe » et une grande banderole sur laquelle est écrit, en anglais : « Frontière fermée. Vous ne ferez pas de l’Europe votre maison. Hors de question. Rentrez chez vous. »

Timing pas anodin

La préfecture a précisé que l’opération s’était déroulée « dans le calme ». Dimanche, aux alentours de 14 heures, les militants avaient quitté les lieux. Aucune interpellation n’a été effectuée. « Du point de vue judiciaire, on est un peu fragile, explique une source proche du dossier. Aucun fait de violence n’a été soulevé. » « Il n’y a pas eu de trouble à l’ordre public », justifie-t-on également au ministère de l’intérieur.

Le timing du groupe d’extrême droite n’est pas anodin. Leur action est intervenue dans la dernière ligne droite de l’examen du projet de loi asile-immigration à l’Assemblée nationale, suscitant samedi soir une passe d’armes dans l’hémicycle. Interpellé par la présidente du groupe socialiste, Valérie Rabault, M. Collomb a estimé que « tomber dans le panneau de ces gesticulations, c’est faire une publicité à une force qui n’en est pas une ». Le chef de file de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a alors relancé le ministre, l’appelant à intervenir « avant que cela ne dégénère » : « Il faut les arrêter avant qu’ils n’aient le temps de réaliser ce qu’ils comptent faire, c’est-à-dire mettre à mal un migrant. »

Sans condamner l’opération du groupuscule d’extrême droite, Marine Le Pen a déclaré sur Twitter, smiley souriant à l’appui, qu’elle « a une conséquence cocasse : toute la gauche s’est plainte en hémicycle que ce ne soient pas les forces de l’ordre qui aillent protéger les frontières… ».

En réaction à l’action du groupe Génération identitaire, dimanche, dans l’après-midi, un groupe d’environ 120 militants, majoritairement italiens et français, qualifiés d’« ultra-gauche » par M. Collomb, ont passé la frontière par le col du Montgenèvre pour se rendre en France, accompagnant une trentaine de migrants. Dimanche soir, le ministère de l’intérieur a annoncé des renforts de police et de gendarmerie, pour « s’assurer du respect absolu du contrôle aux frontières ». Il s’agit aussi de prévenir d’éventuels affrontements entre militants à Briançon.

Objectif médiatique

Les membres de Génération identitaire sont coutumiers des opérations coup-de-poing, à l’objectif médiatique. Certains ont ainsi été jugés en octobre 2017 pour avoir occupé pendant quelques heures le toit d’une mosquée de Buxerolles, limitrophe de Poitiers, déployant une banderole « Souviens-toi de Charles Martel » et lançant des slogans tels que « Gaulois, réveille-toi, pas de mosquée chez toi ». Le mouvement identitaire a aussi organisé des maraudes de « solidarité » envers les sans-abri qu’il définissait comme des « Français de souche ».

L’opération Defend Europe de Génération identitaire a été lancée à l’été 2017. Les militants avaient alors affrêté – officiellement grâce à une cagnotte Internet – le C-Star, un bateau, parvenu au large des côtes libyennes pour « sauver l’Europe de l’immigration clandestine » et surtout « démasquer l’imposture des ONG [les navires humanitaires opérant dans la zone, accusés de favoriser l’immigration illégale] ». Le navire était resté plusieurs jours, perturbant les opérations de secours au moment même où le gouvernement italien entreprenait de mettre au pas les activités des organisations humanitaires, et alors que le nombre des départs des côtes africaines connaissait une chute spectaculaire, à la suite d’accords très controversés entre Rome et divers acteurs locaux libyens.

Largement relayées sur les réseaux sociaux, les vidéos réalisées à bord du C-Star, qui, à vrai dire, ne montraient pas grand-chose, avaient contribué à alourdir encore le climat en Italie, nourrissant, dans l’opinion, les attaques contre les ONG humanitaires. De nombreux défenseurs des droits de l’homme avaient, de leur côté, dénoncé la passivité affichée par le gouvernement italien, ainsi que sa complicité objective avec Génération identitaire.

Jérôme Gautheret (Rome, correspondant), Lucie Soullier et Julia Pascual

* LE MONDE | 22.04.2018 à 21h50 • Mis à jour le 23.04.2018 à 11h18 :
https://abonnes.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2018/04/22/migrants-dans-les-alpes-francaises-renforts-importants-pour-controler-les-frontieres_5289094_1654200.html


Pas de licence spécifique (droits par défaut)