Birmanie. Aung San Suu Kyi : récit de la chute d’une idole

, par SELTH Andrew

Aung San Suu Kyi est tombée du piédestal sur lequel on l’avait érigée. Louée pour son patient combat contre la junte militaire, elle est aujourd’hui jugée coupable pour son inaction dans la crise humanitaire qui touche les Rohingyas en Arakan. Mais l’idolâtrie dont elle a été l’objet n’était-elle pas excessive ? s’interroge la Mekong Review.

Il n’y a pas si longtemps encore, la communauté internationale qualifiait la conseillère spéciale auprès de l’État birman, Aung San Suu Kyi, de “personne la plus courageuse et la plus morale de la planète… l’héroïne immaculée qui permet à chacun de nous d’avoir une meilleure opinion de la nature humaine”.

Prisonnière politique durant près de quinze ans, Aung San Suu Kyi a été largement saluée pour son courage physique et moral, son engagement résolu dans la défense des principes des droits humains universels et sa détermination inébranlable à obtenir un changement politique pacifique.

Des capitales étrangères aux plus modestes villages de Birmanie, des milieux sociaux les plus prestigieux aux plus modestes, la charismatique dirigeante de l’opposition, qui portait “des orchidées dans les cheveux et une volonté d’acier”, a été une inspiration pour des millions de personnes.

Honorée et célébrée

En reconnaissance de ces qualités, Aung San Suu Kyi a reçu le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit en 1990, le prix Nobel de la paix en 1991 (pour sa “lutte non violente en faveur de la démocratie et des droits de l’homme”), le prix Jawâharlâl Nehru pour la compréhension internationale en 1993 et le prix Olof Palme pour les droits de l’homme en 2005. En 2008 le Congrès américain lui attribua sa Médaille d’or, la plus haute distinction civile des États-Unis.

Lorsque cette dernière fut enfin remise à sa récipiendaire en 2012, le président Barack Obama exprima son admiration pour “son courage, sa détermination et son sacrifice personnel dans la défense de la démocratie et des droits de l’homme au fil des années”.

Pendant la plus grande partie de cette période de reconnaissance internationale, elle fut cantonnée dans sa maison de Rangoon où la junte militaire, qui dirigeait alors la Birmanie, l’avait assignée à résidence. [Rangoon était la capitale du pays jusqu’en 2005, date à laquelle la junte a déplacé la capitale à Naypyidaw]. En 2012, après sa libération, elle reçut le prix Vaclav Havel pour la dissidence créative, et la France lui décerna la Légion d’honneur.

 

Entre héroïne romantique et pop star

Aung San Suu Kyi fut honorée de bien d’autres façons. Plusieurs universités lui ont décerné un doctorat honorifique. Parmi elles, l’université d’Oxford, où elle a fait ses études, qui en 2012 honora “une de ces filles dont le silence a été plus retentissant que le verbiage politique et les cliquetis du pouvoir militaire”.L’université a déclaré :

“Du fond des épaisses ténèbres votre petite lampe a répandu sa lueur sur toute la planète  ; votre immobilité a fait bouger le monde.”

Aung San Suu Kyi a également marqué de son empreinte la culture populaire. Son visage a été imprimé sur une infinité d’objets, depuis des tee-shirts jusqu’à des serviettes de plage, des aimants et des porte-clés. Après la visite effectuée en 2012 par Barack Obama en Birmanie (et la levée de l’interdiction d’exhiber le visage d’Aung San Suu Kyi en public), d’innombrables souvenirs commémorant l’événement sont apparus dans les rues de Rangoon, dont un mug montrant les deux personnalités en train de s’étreindre gauchement.

Aung San Suu Kyi a fait l’objet de plus d’une vingtaine de biographies, elle a été louée dans de médiocres poèmes et chantée dans une large palette de compositions musicales. Des concerts pop ont été dédiés à sa cause.

À ceux donnés par le groupe irlandais U2, les spectateurs portaient des masques en papier à son effigie qu’on leur avait distribués à l’entrée. Plusieurs CD, dont l’un avec la participation de Paul McCartney, Eric Clapton et Sting, lui ont été consacrés. En 2011, le long-métrage The Lady, réalisé par Luc Besson avec Michelle Yeoh dans le rôle-titre, la dépeignait en sainte laïque.

La critiquer était impensable

En Birmanie et hors du pays, Aung San Suu Kyi n’était pas seulement admirée, mais idolâtrée. Ce culte de la personnalité a sans doute contribué à propager sa cause, mais il comportait un revers. Dans les milieux journalistiques et universitaires la dissidente birmane fut rarement soumise au même niveau de critique que d’autres personnalités mondiales.

Lorsque quelques observateurs osèrent pointer du doigt des exemples du médiocre jugement politique d’Aung San Suu Kyi ou suggérer que, comme tout un chacun, elle avait ses faiblesses de caractère, ils furent soumis à un déferlement d’insultes et de condamnations.

Un critique particulièrement véhément, qui écrivait de manière désobligeante sur celle que beaucoup appelaient désormais “The Lady” et sur la vision étroite de ses partisans, reçut des menaces de mort dans sa boîte aux lettres.

Cela eut pour effet de réduire au silence de nombreux commentateurs pourtant conscients des limites de la Dame de Rangoon. Même les observateurs du contexte birman les plus compétents commencèrent à s’autocensurer dans ce qu’ils écrivaient à son sujet.

Bien entendu, dans les entretiens privés et les rapports confidentiels préparés à l’intention des dirigeants mondiaux, les analystes adoptaient une approche plus directe et livraient des évaluations sans fioritures du caractère d’Aung San Suu Kyi et de sa capacité à occuper un poste dirigeant.

Cependant l’effet de la campagne publique menée en sa faveur était de consolider l’image de quelqu’un d’exceptionnel, sans aucun défaut ni aucun rival possible.

 

Porteuse d’un immense espoir

Tout cela a brutalement changé lorsque la Ligue nationale pour la démocratie (LND) remporta une victoire éclatante aux élections législatives de 2015. En mars 2016 un nouveau gouvernement fut formé. Selon une clause de la Constitution, le fait que ses deux enfants soient de nationalité étrangère empêcha Aung San Suu Kyi d’accéder à la présidence.

Toutefois, la LND s’arrangea pour créer à son intention une nouvelle fonction, celle de conseillère spéciale auprès de l’État. Alors que la Constitution spécifie qu’en Birmanie le président “a la préséance sur toute autre personne”, Aung San Suu Kyi a clairement fait comprendre avant les élections qu’elle se placerait “au-dessus du président”.

Dans l’exercice de ses prérogatives, elle restait cependant limitée par la Constitution, qui accorde un rôle prééminent aux forces armées. Finalement, en avril 2016, au terme d’une lutte qui aura duré près de trente ans, elle fut en mesure d’endosser le manteau de son père révéré, Aung San, le héros de l’indépendance assassiné en 1947, et de devenir la dirigeante de facto de la Birmanie.

Pourtant ceux qui avaient espéré qu’Aung San Suu Kyi allait rapidement balayer les vestiges de cinquante années de régime militaire et lancer de vastes réformes politiques, économiques et sociales durent vite déchanter.

Il était impensable qu’elle satisfasse à tous les espoirs que l’on avait placés en elle. Et il n’y avait là rien d’étonnant. Les dures réalités du pouvoir en Birmanie, notamment le poids toujours important des forces armées, et les problèmes “diaboliquement complexes” du pays faisaient que cela était en effet impossible.

La plupart des observateurs les plus réfléchis estimaient qu’il fallait se montrer indulgent avec le nouveau gouvernement et lui laisser le temps de prendre ses marques. Il était inévitable que des erreurs soient commises au début et que des voix s’élèvent pour dénoncer la lenteur du changement.

Rares cependant étaient ceux qui pensaient qu’Aung San Suu Kyi allait tomber si rapidement de son piédestal, ou qu’elle allait si vite devenir la cible de critiques aussi amères, formulées pour la plupart par ces mêmes personnalités et institutions étrangères qui l’avaient autrefois idolâtrée.

Manque d’empathie pour les musulmans

Aung San Suu Kyi a été critiquée pour diverses raisons depuis qu’elle est entrée en fonction. L’une a été son apparente approbation de la poursuite des opérations militaires contre les minorités ethniques du nord du pays.

Mais la principale raison du changement d’attitude mondial à son égard est le traitement brutal infligé depuis octobre 2016 par les forces de sécurité birmanes aux musulmans rohingyas majoritairement apatrides de l’État d’Arakan.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a dénoncé la “cruauté dévastatrice”exercée contre les Rohingyas et “la très probable commission de crimes contre l’humanité”. Le conseil a demandé la formation d’une commission d’enquête sur le sujet.

Aung San Suu Kyi a répondu à cette demande en des termes qui rappellent sinistrement les réactions de l’ancien régime militaire face aux préoccupations internationales concernant le traitement auquel celui-ci la soumettait à l’époque.

“Nous devons faire face nous-mêmes aux responsabilités de notre pays, a-t-elle déclaré, car nous sommes les mieux à même de comprendre ce dont il a besoin.” De son point de vue, une enquête de l’ONU n’était “pas adaptée à la situation de [son] pays”.

Aung San Suu Kyi n’exerce quasiment aucun contrôle sur les forces de sécurité birmanes, un fait que ses adversaires oublient souvent de prendre en compte. Cependant, depuis qu’elle est entrée en fonction, elle a systématiquement refusé d’aborder concrètement la question des Rohingyas.

En dépit des énormes différences entre les deux communautés, et de leurs considérables écarts de niveau de vie, elle a persisté à renvoyer dos à dos les souffrances des musulmans et des bouddhistes birmans, allant même un jour jusqu’à déclarer que “les musulmans aussi tuent des musulmans”.

Interrogée sur les raisons pour lesquelles elle ne s’élevait pas contre les cas largement documentés de violations des droits de l’homme, ne serait-ce qu’en se déclarant préoccupée par les souffrances de la population Rohingya, elle, ou ses porte-parole, a nié la réalité de ces exactions, ou s’est retranchée derrière divers mécanismes bureaucratiques en cours tels que la commission consultative dirigée par l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan.

La plupart du temps, Aung San Suu Kyi s’est contentée d’écarter la question en lui opposant des platitudes telles que “l’application de la loi”.

 

Vilipendée pour son silence

Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que la communauté internationale ait récemment réagi aussi vivement. Un journal occidental a déploré “l’espoir trahi” en Birmanie, tandis qu’un autre regrettait qu’“Aung San Suu Kyi nous a[it] tourné le dos”.

Au cours de l’année écoulée, Aung San Suu Kyi a été accusée d’approuver un régime de punition collective, de “légitimer un génocide” et de soutenir un “nettoyage ethnique”. Des spécialistes de la Birmanie l’ont qualifiée de lâche ou encore de “dictatrice démocratique”.

Un commentateur l’a dépeinte comme “le visage doux et avenant de la tyrannie birmane”. Un autre a évoqué une lauréate du prix Nobel régnant sur un archipel de “camps de concentration” peuplés de réfugiés Rohingyas.

Plus sobre, le haut-commissaire de l’ONU pour les droits de l’homme a déclaré que le gouvernement d’Aung San Suu Kyi a adopté une approche “à courte vue, contre-productive et insensible” vis-à-vis de la crise des Rohingyas.

Le bimensuel américain The New Republic a exprimé le sentiment de nombreuses personnes en se demandant si c’était là “la véritable Aung San Suu Kyi”.

La lettre ouverte adressée en décembre 2016 au Conseil de sécurité de l’ONUpar plus d’une dizaine de Prix Nobel, dans laquelle ils évoquent le traitement brutal infligé aux Rohingyas, a été particulièrement dommageable pour la réputation d’Aung San Suu Kyi.

Les signataires y exprimaient leurs inquiétudes face à “la tragédie humaine que représentent le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité” perpétrés en Birmanie. Leur colère devant l’inaction d’Aung San Suu Kyi y transparaissait clairement :

“En tant que première personnalité de son paysc’est à Aung San Suu Kyi qu’incombe la responsabilité de le diriger avec courage, humanité et compassion.”

Lorsqu’un journaliste de la BBC l’interrogea en avril 2017 sur ce courrier, et notamment sur l’accusation qui y était formulée selon laquelle elle avait failli à faire preuve de l’humanité la plus fondamentale, Aung San Suu Kyi répondit simplement que “c’[était] là le point de vue des auteurs” avant de changer de sujet.

Une bouddhiste chauvine  ?

Ce qui a aggravé les choses est le fait que l’on avait déjà des doutes sur l’attitude d’Aung San Suu Kyi à l’égard des Rohingyas, et des musulmans en général. Elle était en effet restée silencieuse après les émeutes survenues dans l’Arakan en 2012 et la poursuite des attaques contre les musulmans en 2013.

À l’époque, un commentateur l’avait accusée de se ranger aux côtés de “groupes racistes antimusulmans bien organisés”. En 2015, elle a interdit aux membres musulmans de la LND de se présenter aux élections législatives. En 2016, elle aurait formulé une remarque antimusulmane à propos d’un présentateur de la BBC qui l’aurait exhortée à dénoncer les violences confessionnelles en Birmanie.

La même année, elle demanda aux fonctionnaires et diplomates étrangers présents en Birmanie de ne plus utiliser le terme “Rohingya” (qui est celui par lequel la plupart des musulmans de l’Arakan se définissent). Elle préférait que l’on parle “des personnes de l’Arakan qui croient en l’islam”. Une attitude largement partagée en Birmanie, où la population n’éprouve guère d’affection pour les Rohingyas.

Aux yeux de certains observateurs étrangers, elle apparut alors comme une bouddhiste birmane chauviniste prête à se rallier aux moines bouddhistes extrémistes dont l’objectif est d’expulser tous les musulmans de Birmanie.

Manifestations hostiles

L’effondrement de la réputation d’Aung San Suu Kyi a des conséquences internationales. Comme l’a écrit le New York Times dans un éditorial de 2016, “son aura a été un facteur essentiel du retour de la Birmanie au sein de la communauté internationale après un ostracisme de plusieurs décennies”.

Certains appellent au rétablissement des sanctions économiques que Barack Obama a levées en septembre 2016. Les dirigeants de l’ASEAN [Association des nations de l’Asie du Sud-Est] ont averti que la crise des Rohingyas risque d’affecter la paix et la stabilité régionales.
Les organisations de défense des droits de l’homme condamnent violemment le gouvernement de la LND, et Aung San Suu Kyi en particulier. Les dirigeants mondiaux la reçoivent encore volontiers (elle occupe également le poste de ministre des Affaires étrangères de son pays), et elle continue à recevoir des distinctions, mais l’ambiance générale a incontestablement changé.

Lorsqu’elle se déplace à l’étranger, elle est de plus en plus fréquemment accueillie par des manifestations hostiles. Depuis son entrée en fonction, elle n’a accordé que peu d’interviews, mais les journalistes étrangers n’hésitent plus à évoquer avec elle des sujets délicats, voire à aborder franchement les questions les plus controversées.

L’apparent aveuglement d’Aung San Suu Kyi face à la situation préoccupante qui prévaut en Birmanie et les implications de son attitude depuis sa prise de fonction en ont choqué plus d’un. Cela n’explique cependant pas tout à fait la violence de certains des commentaires qu’elle suscite, ni leur nature souvent extrêmement personnelle.

 

Sentiment d’un amour déçu

Un profond sentiment d’embarras, et même de trahison, s’est développé, notamment parmi les défenseurs des droits de l’homme et tous ceux qui ont autrefois défendu la cause d’Aung San Suu Kyi dans les capitales occidentales.

Tous ces gens se sentent abandonnés par une personnalité qu’ils ont un temps considérée comme la dépositaire de leurs idéaux les plus chers, quelqu’un de différent des autres politiciens, quelqu’un en qui toute personne de bonne volonté pouvait placer sa confiance.

Un peu comme des amoureux éconduits, ces anciens admirateurs semblent aujourd’hui s’en prendre avec une violence redoublée à celle qu’ils ont autrefois aimée, ce qui confère un aspect particulièrement violent à leurs condamnations.

Certaines attaques peuvent également revêtir un caractère personnel chez des politiciens et militants qui autrefois défendaient âprement Aung San Suu Kyi, et qui tentent aujourd’hui de prendre leurs distances à l’égard de leur idole renversée de peur de devenir à leur tour la cible de critiques. D’autres se sont simplement retirés de la scène.

Des soutiens de poids tels que l’ancienne first lady Laura Bush ou l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton ont par exemple choisi de garder le silence face au changement d’attitude de la Dame de Rangoon.

Modeste et pragmatique

Avant sa disgrâce, Aung San Suu Kyi prenait plaisir à être reconnue par tant d’augustes institutions, et était flattée des louanges extravagantes que lui décernaient un si grand nombre de personnalités mondiales.

Elle sut pourtant rester modeste dans l’éclat de cette renommée. “Nous autres êtres humains, a-t-elle déclaré un jour, sommes certes remplis d’imperfections”, mais malgré tout “la démocratie reste un espoir pour nous tous”.

À de nombreuses reprises, elle a déclaré à son auditoire qu’elle était “une politicienne, pas une icône démocratique”. Elle demandait à ses nombreux admirateurs de “ne pas oublier qu [’elle avait] commencé en tant que dirigeante d’un parti politique, et qu [’elle ne voyait] rien de plus politique que cela”.

Elle les avait également mis en garde :

“Laissez-moi vous assurer que je ne suis en rien une sainte : je trouve cela très troublant, parce que je sais qu’un politicien est un politicien, mais je suis convaincue qu’il existe des politiciens honnêtes, et j’aspire à en être un.

Elle considérait qu’elle agissait sur la base de “compromis fondés sur des principes”.

Le monde cependant, et en particulier les démocraties occidentales, refusa de la prendre au mot. Gouvernements, organisations internationales et groupes militants de toute espèce la hissèrent sur un piédestal comme symbole vivant de la lutte pacifique pour la démocratie et les droits de l’homme en Birmanie – et, à vrai dire, ailleurs.

Beaucoup la considéraient presque comme un être éthéré, lointain, pur et au-delà de tout reproche. Les bouddhistes de son propre pays la voyaient quasiment comme un bodhisattva dont l’œuvre éclairée et les souffrances méritaient la plus profonde révérence.

Elle comptait l’ancien président américain George W. Bush et l’ex-Premier ministre britannique Gordon Brown parmi ses fans les plus fervents. Des célébrités éblouies, comme le chanteur et compositeur Bono, prirent fait et cause pour elle.

Lorsqu’elle n’était pas assignée à résidence, d’autres se pressaient à sa porte, cherchant l’occasion de se faire photographier en sa compagnie et le droit de pouvoir déclarer qu’ils l’avaient rencontrée.

D’autres facteurs encore contribuèrent à la faire paraître spéciale. Pour demeurer en Birmanie et poursuivre sa vocation politique, elle sacrifia sa vie personnelle, sa famille installée en Grande-Bretagne ne pouvant aller la voir qu’en de rares occasions.

 

Sa réclusion a contribué à sa séduction

En 1999, alors que son mari dévoué se mourait d’un cancer, elle s’abstint d’accourir à son chevet de peur de ne pas être autorisée à rentrer en Birmanie. Son engagement en faveur de la démocratie et des droits de l’homme était total. Elle était également intelligente et éduquée.

On ne peut ignorer non plus le fait que c’était une belle femme, toujours impeccablement vêtue du costume traditionnel birman, dotée d’une excellente maîtrise de l’anglais, qui affichait une dignité tranquille et un sourire conquérant. Qualifiée de “guerrière” par les féministes, elle produisait toujours une forte impression personnelle chez de nombreux hommes d’État.

Ironiquement, une autre raison du large attrait exercé par Aung San Suu Kyi était que, durant les longues périodes où elle était assignée à résidence, sa faculté de communiquer avec le monde extérieur était extrêmement limitée.

Lorsqu’elle pouvait le faire, elle écrivait et s’exprimait de manière éloquente en termes de principes moraux et de préceptes bouddhistes, évoquant de grands concepts tels que les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit. Elle était douée pour les formules lapidaires comme :

“Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur.”

Mais elle n’abordait que rarement des problèmes précis. Même plus tard, durant sa campagne électorale, elle ne fournit guère de détails sur ses projets politiques. Bref, tous ces éléments contribuèrent à ce qu’elle finisse par ressembler à une toile blanche sur laquelle ses admirateurs purent peindre leurs propres idéaux et aspirations, et voir en elle la réponse à toutes leurs prières. Elle en vint à représenter tout ce que ses partisans voulaient qu’elle représente.

Quoi qu’il finisse par émerger de l’analyse future de la Birmanie moderne, la réputation d’Aung San Suu Kyi en tant que championne des droits humains universels a été irrémédiablement écornée.

Résultat d’une idolâtrie coupable

Les livres d’histoire se souviendront d’elle comme d’une étoile déchue, une idole aux pieds d’argile. Ses extraordinaires accomplissements en tant que prisonnière de conscience seront occultés.

Il ne faudrait toutefois pas oublier qu’elle n’est tombée aussi bas que parce que la communauté internationale l’avait hissée aussi haut.
Certes, il y avait une part d’opportunisme politique des deux côtés, mais un peu moins d’hyperbole journalistique et un peu plus de scepticisme mesuré auraient pu permettre de se faire une idée plus équilibrée des forces et des faiblesses de la Dame de Rangoon.

Si ses nombreux admirateurs avaient pu la voir plus comme une personne réelle, avec des sentiments humains, et comme une politicienne déterminée qui ne perdait pas une seconde de vue la récompense finale, que comme une icône démocratique et un reflet de leurs propres espoirs, ils ne se sentiraient sans doute pas aussi furieux et déçus aujourd’hui.

Peut-être George Orwell avait-il raison en écrivant (à propos du héros d’Aung San Suu Kyi, le Mahatma Gandhi) : “Jusqu’à preuve de leur innocence, les saints doivent toujours être considérés comme coupables.”


Andrew Selth

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