“Pas de terre à louer pour la Chine” : manifestations sans précédent au Viêt Nam contre les zones économiques spéciales

Début juin (le 10 et le 11) se sont déroulées à travers le pays de multiples manifestations, souvent massives. Elles visaient surtout à protester contre l’intention du gouvernement d’accorder, à des sociétés étrangères opérant dans les zones économiques spéciales, des baux à long terme pouvant aller jusqu’à 99 ans. Présent aussi dans les esprits mais moins sur les affiches et les mots d’ordre des manifestants, le projet de loi qui dès le 1er janvier 2019 modifiera l’accès aux réseaux sociaux.

Le lundi 11 juin, l’Assemblée nationale a voté l’ajournement de l’adoption du projet de loi sur les unités administratives et économiques spéciales.

La veille, des manifestations sans précédent avaient envahi les rues de : Sàigòn, Bình Dương, Mỹ Tho, Đà Nẵng, Nha Trang, Cam Ranh, Phan Thiết, Phan Rí, Hà Nội, Nghệ An, Hải Dương….

Dès le samedi 9.juin, les ouvrier/es de l’usine de chaussures taiwanaise Pouchen dans le district de Tân Binh à Saigon HCMh-ville où travaillent 50 000 personnes ont commencé à manifester donnant ainsi une impulsion aux manifestations du dimanche. Lundi des milliers de travailleurs se sont mis en grève contre le projet de ZES. Mardi l’usine était lock-outée par la direction, les ouvriers après avoir forcé la grille d’entrée sont alors rentrés à l’intérieur.

L’ensemble des manifestants portaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire “Pas de zone spéciales” “Pas de terre à louer pour la Chine pour 99 ans, pas même pour une journée”

Les manifestations ont surpris par leur ampleur. Selon de nombreux témoignages, depuis la fin de la guerre, il n’y avait jamais eu autant de monde dans la rue pour protester. Des gens qui n’avaient pas manifesté en 2014 lors des “émeutes anti-chinoises” qui avaient touché alors 22 provinces et provoqué l’incendie de nombreuses usines ou lors des protestations consecutives à la pollution catastrophique causée par l’usine taiwanaise Formosa sont, cette fois, descendus dans la rue. Les femmes ont bien souvent été à la pointe du mouvement, des anciennes combattantes étaient au premier rang des manifestants comme une resurgence de l’armée des chignons [1]. La police a tenté de bloquer certains cortèges avec plus ou moins de succès Des arrestations ont eu lieu à Hô Chi minh ville, où“310 cas d’actes extrémistes et de troubles à l’ordre public” ont été dénombrés. “Des sanctions administratives ont été décidées à l’encontre de 175 personnes. 38 autres cas ont été avertis, libérés sous caution et ont signé des engagements de ne pas récidiver” selon la presse [2].

Ce sont les violences survenus dans la ville de Phan Thiet, province de Binh Thuan, qui ont retenu l’attention des medias. Après de féroces affrontements avec la police le bâtiment du comité populaire a été assiégé, des véhicules ont été incendiés, une partie du bâtiment a été endommagé. C’est là que l’on a vu les forces de police abandoner la partie, quitter leurs uniformes et leurs équipements pour s’échapper du bâtiment.

La vigueur des manifestations dans le centre s’explique en partie par la presence de pêcheurs dans cette région. Ils sont, depuis des années, confrontés au harcélement des bateaux chinois en mer avec son lot de tragedies : bateaux endommagés ou coulés, marins noyés ou capturés, rackettés. [3] Mais cette vigueur s’explique aussi par la présence à quelques kilomètres au Nord de Phan Thiet d’une centrale thermique au charbon Vinh Tan 2 qui pollue les environs de manière importante [4].

Le week end suivant les forces de l’ordre occupaient l’espace publique avec un important déploiement de policiers en tenues anti-émeutes et des canons à eau comme à Vinh dans la province e Nghé An et d’autres grandes villes. Selon certaines informations de nombreuses personnes auraient reçu des « recommandations » par téléphone leur conseillant d’éviter les manifestations.

C’est donc à la sortie de la messe qu’en certains endroits les catholiques se sont rassemblés, comme à Ha Tinh une ville très au Sud de Hanoi sous la province de Nghé An, pour des rassemblements pacifiques.

 Les zones administratives et économiques spéciales (ZAES)

Le principe des ZES n’est pas nouveau il a été utilisé dans le passé par de nombreux pays et au Viêt Nam même. Il s’agit de créer des zones d’attractivité pour les capitaux étrangers afin de créer des activités économiques qui seront peu sujettes aux taxes et aux impôts. La presse économique vietnamienne le définissait ainsi il y a quatre ans : « Une ZES est une enclave dans laquelle les lois économiques sont plus libérales que celles pratiquées dans le reste du pays, et donc plus avantageuses pour les entreprises, explique Trân Dinh Thiên, directeur de l’Institut de l’économie du Vietnam. Les entreprises peuvent s’y installer à bon compte, produire et exporter sans « tracasseries bureaucratiques » grâce à certaines mesures mises en place par les autorités du pays. Ces leviers leur permettent de mieux maîtriser leurs coûts d’investissement, de financement et d’exploitation, qui sont considérablement réduits par rapport à un environnement économique « classique ». Ces mesures incitatives se traduisent le plus souvent par des réductions fiscales qui se matérialisent, par exemple, par la création d’une zone franche sans taxes ni droits de douane, ou encore par des aides directes à l’installation comme une prime à l’investissement ou la fourniture de terrains et de locaux à prix réduits. » [5]

Les trois derniers sites retenus sont :

- Vân Đồn dans la province de Quảng Ninh au nord est du pays non loin de la frontière chinoise et aux alentours de la baie d’Along.

- Le district de Bac Van Phong dans la province centrale de Khanh Hoa proche de la ville côtière de Nha Trang et du port de Cam Ranh.

- Enfin Phu Quoc une île au larges des côtes cambodgiennes devenue une destination touristique de premier plan.

La situation géographique (stratégique) de ces trois zones a été aussi un des éléments qui a généré le plus de craintes qui a conduit à la levée de boucliers contre le projet.

 Réactions des autorités

Les autorités ont, dès le lendemain, donné leur réponse aux évènements du week-end, avec un discernement d’une autre âge. Dans un article publié par l’agence nationale de presse intitulé “De la nécessité de manifester son patriotisme avec clairvoyance” il ressortait qu’”il est regrettable qu’un certain nombre n’a pas compris correctement le fond des choses et s’est livré à des actes extrémistes pour troubler la sécurité publique et la vie des habitants.

Et de poursuivre : “Il n’est pas exclu que le sentiment patriotique des habitants ait été abusé, portant atteinte à l’ordre et à la sécurité publics.”

Ce n’est pas la première fois que de tels actes ont été perpétrés par des opportunistes politiques pour s’opposer à l’Etat. Durant ces derniers temps, plusieurs de leurs complots ont été déjoués par les organes compétents vietnamiens, et les saboteurs et troubleurs [sic] ont dû reconnaître leurs torts et ont été punis par la loi [6].

La présidente de l’Assemblée nationale Nguyên Thi Kim Ngân, quant à elle, appelait ses “ compatriotes de tout le pays à rester calmes et à avoir confiance en la décision du Parti et de l’Etat, en particulier lorsqu’il s’agit des projets de loi sur lesquels l’Assemblée nationale se penche et écoute toujours attentivement les opinions du peuple”. [7]

Est ce que ces déclarations étaient destinées en autre au lieutenant-général Nguyễn Văn Được, président de l’Association des vétérans de la guerre du Vietnam, qui, début juin, avait suggéré, « au nom des 4 millions d’anciens combattants, que le Parti et l’État considèrent avec prudence le projet de loi sur les Zones spéciales ». [8] Celles ci étant dans trois endroits stratégiques dans le pays.

Personne ne peut croire sérieusement que des dizaines de milliers de Vietnamien/es peuvent se mettre en marche à travers tout le pays à l’instigation « d’éléments extrémistes » qui les auraient « abusés ».

Depuis des années la contestation se fait sentir dans tous les domaines. Ce fut surtout dans les campagnes où les expulsions de paysans furent les plus nombreuses avec parfois des affrontements avec la police ou avec des hommes de main. Les manifestations contre l’abattage des arbres dans le centre ville de Hanoi fut une réponse citoyenne aux questions environnementales tout comme celles qui suivirent la pollution liée à l’usine Formosa. Mais ce sont surtout les manifestations de protestation contre la main mise de la Chine sur les îles Hoang Sa et Truong Sa (îles Spratley et Paracels) ainsi que ses prétentions sur la mer de Chine qui ont été à l’origine d’un renouveau du patriotisme, voire d’un certain nationalisme virulent. Or dans son expansion économique la Chine a depuis longtemps investi dans l’économie vietnamienne. Que ce soit dans l’extraction de matière première (en particulier la bauxite) que par le déferlement de produits manufacturés bon marché. Cet expansionnisme économique fait craindre une mainmise sur le pays et pose aussi la question de quel développement pour la pays ?.

 Quel développement ?

Que des zones économiques spéciales aient pu dans certains cas comme Singapour ou Dubaï permettre des réussites financières dans le cadre d’une économie de marché ne signifie pas qu’il s’agisse d’une panacée. Bien d’autres éléments rentrent en ligne de compte en particulier l’environnement socio-politique du pays.

Dans un article (publié avant les manifestations) intitulé les paradoxes des zones économiques spéciales [9] Nguyên Quang Dy énumérait les échecs et les mauvaises expériences accumulées au Viêt Nam depuis le début des années 2000 ainsi que les effets pervers de ces ZES.

Il note que le Viêt Nam a besoin d’investissement dans la haute technologie et l’éducation afin d’augmenter la productivité qui reste faible selon des statistiques de l’ONU. Or les projets présentés concernent des programmes immobiliers : des resorts haut de gamme du FLC Group dont le président Trinh Van Quyet est le second milliardaire du Viêt Nam et des créations de casinos. Ces zones franches semblent donc avoir une autre destination que la haute technologie.

D’ores et déjà la spéculation immobilière a touché l’île de Phu Quoc où « une nouvelle ruée vers les terres dans un marché immobilier déjà trop chaud suite à des hausses de prix impulsés par les courtiers » a provoqué des débordements mafieux dignes du Far West [10]. Toutes les conditions pour la création d’une bulle immobilière sont réunies. Enfin un environnement de cette nature n’est pas attrayant pour les investisseurs dans la haute technologie qui de toutes façon ne demandent pas des baux fonciers de 99 ans pour se développer.

Alors que la corruption est un des fléaux récurrent du pays, le système juridique des ZES donne au président de la zone des pouvoirs exorbitants comme celui d’accorder aux investisseurs étrangers un bail foncier à 70 ans ou 99 ans (avec toutefois l’accord du Premier Ministre). Il peut aussi signer des contrats de travail, employer des fonctionnaires. Les investisseurs sont également autorisés à profiter d’allégements fiscaux pour transférer des droits de propriétés ventes ou héritage. Territoire quasiment extra territoriale la ZES autorise les ressortissants étrangers à travailler sans permis 180 jours par an. Les Vietnamiens sont autorisés à jouer dans les casinos de ces zones. Il n’est pas interdit de penser que ces endroits pourraient devenir aussi des zones franches pour la prostitution.

Tout ce système conduirait à favoriser davantage à ce que l’expert chinois Minxin Pei appelle le « capitalisme de copinage » (crony capitalism). Sommairement, un système dans lequel les entreprises prospèrent non pas à travers le jeu de la « libre concurrence » (en admettant pour la démonstrations que cela puisse exister), mais grâce à des liens qui les rattachent à des secteurs politiques qui les favorisent de diverses manières. Les scandales ne manquent pas en la matière.

Les craintes de bien des Vietnamiens sont que les investisseurs dans ces ZES ne soient que des sociétés chinoises qui grâce aux avantages acquis, transforment ces zones en territoires chinois de fait.

Au delà des manifestations de plus en plus de voix se font entendre que ce soit à l’assemblée ou ailleurs comme celle de l’économiste Vu Quang Viêt ancien conseiller de Vo Van Kiet « père » du Doi Moi et premier ministre de 1992 à 1995 : « Ce dont le Viêt Nam a vraiment besoin ce sont des investissements dans la haute technologie et l’éducation pour augmenter la productivité, et dans l’économie basée sur la connaissance, pas des projets immobiliers et de casinos ». Il faisait aussi référence à ces groupements d’intérêts (group interest), ces nouvelles « élites » d’hommes d’affaires vietnamiens et spéculateurs immobiliers qui collaborent avec des investisseurs chinois (que d’aucun assimile à des mafias). Souvent les paysans pauvres les ont accusés d’accaparement des terres avec la complicité des autorités locales. [11]

 Des ZES pour quelle stratégie ?.

Vân Don à la limite de la frontière chinoise est un lieu chargé d’histoire dans le récit national vietnamien. Un avant poste stratégique gardant la porte nord-est de la mer qui avait servi jadis de base navale contre l’envahisseur chinois.

Van Phong, près de Cam Ranh jouit d’une position stratégique, c’est la porte d’entrée du centre Viêt Nam surplombant la mer de Chine méridionale. Selon Nguyen Quang Dy « alors que Son Duong (à Vung An) est un port en eaux profondes désormais contrôlés par les Taïwanis et les Chinois, Van Phong et Cua Viêt sont les seuls entrepôts en eaux profondes ayant des valeurs stratégiques que la Chine n’a pas réussi à contrôler. » [12]

Phu Quôc jouit elle aussi d’un emplacement hors pair, surplombant l’Océan Indien elle est la porte Sud-Ouest du Viêt Nam. Face au Cambodge l’île est proche de Sihanoukville qui est un exemple de ce que les investissements chinois peuvent avoir de pire et de déstabilisant pour un pays. Par ailleurs dans le cas où le projet de canal de Kra en Thaïlande [13] verrait le jour, Phu Quôc est un poste essentiel sur la nouvelle route maritime ainsi ouverte.

Si l‘on tient compte du fait que la Chine, aujourd’hui seconde puissance mondiale en période ascendante, considère tous les scénarios possibles dans l’avenir il convient de replacer la question des Zones économiques spéciales dans un cadre géopolitique global [14]. D’abord dans la stratégie dite du « collier de perles » c’est à dire l’installation de points d’appui (les « perles ») le long de sa principale voie d’approvisionnement maritime vers le Moyen-Orient. « Pour la République populaire de Chine, cette stratégie consiste dans la construction, l’achat ou la location pour de longues durées d’installations portuaires et aériennes échelonnées jusqu’en Afrique, pour protéger ses intérêts commerciaux en mer de Chine méridionale, dans le golfe du Bengale, la mer d’Arabie et la mer Rouge » [15].

Ensuite en anticipant un conflit armé limité en mer de Chine avec la marine américaine. Parmi les scénarios envisagés James Holmes un expert en stratégie naval déclarait qu’en cas de conflit « La Chine pourrait gagner même si elle reste plus faible que l’Amérique dans son ensemble Les Chinois peuvent l’emporter en amenant les USA à s’impliquer dans une guerre, mais en gardant eux-mêmes la maîtrise du temps et du lieu [de la bataille] qui correspond à leur projet » [16]

Comme le notait Pierre Rousset : « Pékin a pu utiliser tous les leviers à sa disposition pour s’attacher et/ou neutraliser les pays riverains de la mer de Chine du Sud : puissance militaire écrasante, dépendance économique objective, incitations financières, influence politique (le modèle de développement capitaliste dirigiste et autoritaire convient à divers régimes de la région)... ». [17]

C’est bien à partir de cette toile de fond qu’il faut considérer les derniers évènements. Nous reviendrons sur les multiples répercussions que cela suscite dans la société vietnamienne.

Dominique Foulon