Une nouvelle étape de la lutte, la nécessité d’un Front de résistance patriotique – Le Nicaragua au jour le jour

, par VARGAS Oscar René

1.- La crise au Nicaragua a commencé par une manifestation étudiante le 18 avril et s’est aggravée suite à l’action violente de la police et des paramilitaires contre les manifestants. Selon des organismes indépendants de défense des droits de l’homme, plus de 309 personnes sont mortes depuis lors, 2000 ont été blessées, le nombre de prisonniers politiques s’élève à 216, et le nombre de personnes disparues reste inconnu (en date du 8 juillet 2018).

2.- Il suffit de prendre en compte le nombre de morts ces derniers mois au Nicaragua pour comprendre que nous sommes confrontés à un massacre, à une « chasse » de tueurs visant des citoyens qui n’ont rien pour se défendre. Nous sommes entre les mains de criminels. Il n’y a pas d’autorité pour garantir les droits fondamentaux des gens. La vie ne vaut plus rien.

3.- Quatre-vingt-deux pour cent des personnes qui sont mortes pendant la crise sociopolitique actuelle ont été victimes de tirs. De ce pourcentage, 51% ont été touchées à la tête, au cou ou à la poitrine, ce qui indique clairement l’utilisation de tireurs d’élite. Soixante-quatre pour cent des personnes tuées avaient moins de 40 ans.

4.- Les paysans et les autres manifestants qui protestent contre le gouvernement nicaraguayen ont déclaré qu’ils maintiendraient des barrages routiers (barrages ou barricades) dans différentes parties du pays malgré la « répression brutale » du gouvernement. Ils ont exhorté les citoyens à continuer d’exiger le départ du président Daniel Ortega.

5.- Le gouvernement a réussi à démolir 43 des 150 barrages dans les villes les plus proches de la capitale Managua au moyen de violentes opérations policières et paramilitaires combinées. Toutefois, d’importants tronçons de routes restent bloqués depuis le début des manifestations anti-gouvernementales, il y a 82 jours.

6.- Les barricades érigées par la population devraient être utilisées comme des obstacles et non comme des positions défensives ou des tranchées à défendre. Tactiquement, certes, elles retardent l’avancée des offensives des forces répressives du gouvernement Ortega-Murillo et contribuent stratégiquement à l’effondrement sociopolitique de la tyrannie. En termes de ligne de conduite, il peut être plus adéquat de laisser la police et les paramilitaires en démanteler sans opposition, puis, le danger éloigné, les rebâtir, et en ce sens qu’« elles s’étirent et se rétrécissent », le gouvernement s’épuise et des vies précieuses sont sauvées.

7.- S’il y a une centaine de barrages et que l’ennemi mobilise 50 hommes pour en démanteler un, il lui faudra un total de 5000 personnes pour neutraliser ces positions. Cela implique une usure logistique considérable. Très probablement, ils le feront petit à petit et par zones. Mais alors qu’ils agissent dans une zone, les barrages sont restaurés dans une autre zone sans risquer de mettre en péril des vies. C’est ce qu’on appelle le « facteur algébrique » dans les opérations irrégulières : quel que soit le nombre de personnes dont dispose le gouvernement, il ne pourra jamais contrôler efficacement chaque centimètre carré du territoire national.

8.- Le 3 juillet 2018, des paramilitaires liés au régime d’Ortega-Murillo ont semé la peur et l’anxiété à Masaya, Estelí, Carazo et Matagalpa, kidnappant et attaquant les habitants qui défendaient les barrages routiers dans ces départements. Plusieurs personnes ont été blessées et des paramilitaires tués à La Trinidad, Estelí.

9.– Dans la semaine du lundi 2 au dimanche 8 juillet 2018, le gouvernement a lancé une offensive dans différentes villes du pays dans le but d’éliminer les barrages. La police et les paramilitaires, utilisant des armes de guerre contre la population anti-gouvernementale, ont démolis certains barrages routiers dans les villes La Trinidad et de Jinotepe. Ces attaques, qui ont fait de nombreux blessés, étaient conduites de manière simultanée et ont compté sur l’engagement de policiers et de civils encapuchonnés, armés de fusils de chasse et de fusils d’assaut (des armes de guerre utilisées par l’armée).

10.- Dans la ville de La Trinidad (département d’Esteli), lors de l’attaque du 3 juillet, le gouvernement a ordonné la fermeture d’un hôpital public afin que les blessés ne puissent être soignés. La situation dans La Trinidad reste déplorable : la petite ville et ses accès sont militarisés. Des paramilitaires portant des t-shirts blancs sont armés de FAL, AKA 47, de fusils Dragunov (arme pour sniper) et de tous les types de pistolets. Beaucoup de tireurs d’élite se trouvent dans les collines. Les maisons les unes après les autres sont fouillées et les jeunes sont enlevés. Les blessés se cachent.

11.- La ville de La Trinidad est située dans la province d’Esteli, à environ 130 kilomètres au nord de Managua, sur l’autoroute panaméricaine qui relie le pays au reste de l’Amérique centrale, ce qui caractérise sa localisation stratégique.

12.- Durant la même semaine du 2 au 8 juillet, les paramilitaires et des policiers ont kidnappé et tué des jeunes dans la rue et dans leur maison ; ils participaient à la résistance de l’Université Polytechnique (UPOLI) et dans des quartiers de Managua.

13.- L’attaque du 3 juillet à Jinotepe a impliqué quelque 150 policiers « antiémeutes » et paramilitaires envoyés dans la ville à bord de 14 camionnettes. Trois personnes y auraient été blessées. Une cinquantaine d’hommes armés patrouillent la ville à moto, tandis que des tireurs d’élite occupent le toit du commissariat de la police nationale de cette vile. Trois personnes ont été enlevées par des paramilitaires. Les otages de Jinotepe se trouvent dans les bureaux de police de la ville de San Marcos (département de Carazo). Les habitants de San Marcos les ont aperçus quand ils y ont été conduits.

14.- Dans le quartier indigène de Sutiaba, à León, entre le 5 et le 8 juillet, la terreur a été imposée par des policiers et des paramilitaires. La répression a fait au moins 25 morts, plus de 40 blessés et un nombre indéterminé de détenus. La répression s’est traduite par des agressions contre des personnes âgées, des journalistes, des incendies de médias indépendants, comme Radio Darío.

15.– Aux portes de la prison la plus célèbre et la plus redoutée du Nicaragua, El Chipote, une sorte de campement permanent, de femmes pur l’essentiel, a été mis en place. Ce sont des mères, des filles et des parents qui, jour et nuit, demandent la liberté et la justice pour les leurs (enfants, maris, frères, petits-fils, cousins…) arrêtés illégalement. Ils sont emprisonnés sans inculpation et, une fois à l’intérieur, ils sont accusés de dizaines de crimes.

16.- Ce qui devient évident, c’est que même avec la présence dans le pays des membres de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) et du Groupe interdisciplinaire d’experts indépendants (GIIE), la répression n’a pas cessé et continue d’être ouverte et indiscriminée. A l’extérieur du pays, on croit que le Dialogue national avance. Toutefois, ce qui avance, c’est la terreur et les meurtres dans les différentes villes du pays.

17.– La Conférence épiscopale nicaraguayenne regrette que le gouvernement n’ait pas mis fin à la répression contre les manifestants. Elle insiste sur le fait que le dialogue est le seul moyen de sortir de la crise sociopolitique.

18.- Le Ministère public de la République a porté plainte pour « terrorisme et criminalité organisée » devant les tribunaux de Managua contre 23 jeunes qui ont été capturés dans les villes de Sébaco, Matagalpa et Tipitapa, car ils participaient aux barrages dans ces villes.

19.- On assiste à un exode important de jeunes Nicaraguayens cherchant refuge dans différents pays, principalement au Costa Rica, en Espagne et aux Etats-Unis, fuyant la répression déclenchée contre les jeunes soupçonnés de participer aux barrages. Le gouvernement du Costa Rica reconnaît qu’il a accordé le statut de réfugié à 6384 Nicaraguayens.

20.- Malgré la répression et le danger d’attaques armées par les paramilitaires, des milliers de Nicaraguayens sont descendus dans la rue, sur la route de Managua à Masaya, le mercredi 4 juillet, afin de protester, en formant une sorte de chaîne humaine.

21.- Samedi après-midi 7 juillet, après le discours d’Ortega, des groupes paramilitaires pro-gouvernementaux sont entrés dans la ville de Matagalpa. On sait qu’il y a des morts et des blessés sans pouvoir déterminer leur nombre. Le lendemain, le 8 juillet, ils ont attaqué les villes de Diriamba, Dolores et Jinotepe.

22.- Le samedi 7 juillet 2018, le président Ortega a exclu d’anticiper les élections présidentielles, selon les propositions faites par les évêques de la Conférence épiscopale nicaraguayenne (CEN), le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), la société civile, le monde des affaires et même son frère Humberto Ortega.

23.- Daniel Ortega a continué d’accuser ceux qui veulent l’évincer du pouvoir d’organiser un coup d’Etat, en disant qu’il y a encore du temps pour les élections et menaçant d’accroître la répression. Il est resté silencieux face aux sanctions des Etats-Unis. Il a émis des critiques à l’égard des évêques du CEN. Ortega continue de nier la réalité du pays, nous savons tous que les morts et les blessés sont le résultat de la répression de l’armée irrégulière créée par lui.

24.- Ortega, dans son discours plein de rage, a clairement indiqué qu’il ne s’en irait pas et qu’il n’anticiperait pas les élections. Dès lors, nous devons abandonner le court terme et préparer de nouvelles formes de lutte en commençant par l’organisation, sans tomber dans la violence. Son discours ne s’adressait qu’à la base qui lui reste. Il ne peut pas montrer qu’il est faible, isolé sur le plan international ou accepter une éventuelle défaite politique.

25.- Le samedi 7 juillet, lors de la marche du « repli » [en commémoration du repli tactique décidé le 27 juin 1979 vers Masaya, suite à 17 jours d’affrontement à Managua face à la Garde nationale du dictateur Somoza] vers le rond-point Hugo Chávez, le gouvernement Ortega-Murillo a dû utiliser tous les transports publics de Managua. Sous la protection de la police, les employés publics et toute la base sociale qui lui reste, soit environ cinq mille personnes, se sont mobilisés. Par contre, lors les marches citoyennes, les gens se sont mobilisés par leurs propres moyens, non protégés, faisant face à des mois d’une terreur brutale.

26.- La détérioration physique d’Ortega est évidente. La perte de poids et son vieillissement accéléré sont perceptibles. Après que les Etats-Unis ont confisqué des pick-up [délivrés par eux] utilisés pour la répression, ils suspendent les visas de nombreux hauts fonctionnaires et, surtout, ils appliquent la loi Magnitsky à ses trois principaux partenaires politiques : Francisco Javier Diaz Madriz (dirigeant de la Police nationale), Fidel Antonio Moreno Briones (de la municipalité de Managua) et José Francisco Lopez Centeno (à la tête de la firme Albanisa, de Petronic et de Eniminas).

Dans son discours du 7 juillet, Ortega n’a pas mentionné les Etats-Unis. Il n’a pas fait allusion à la CIDH, ni à la mission du Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme. Comment interpréter son discours ? Comme une tentative d’éviter la démoralisation de la base sociale qui le soutient. En faisant silence à propos de trois coups politiques forts reçus : l’application de la loi Magnitsky qui le vise ; les déclarations du Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme et du Secrétaire exécutif de la CIDH ; la faiblesse et les difficultés d’organiser la marche du « repli ».

27.- Le samedi 7 juillet, des milliers de citoyens sont descendus dans la rue pour participer à des manifestations sous le slogan « Ensemble, nous sommes un volcan », exigeant la fin de la répression gouvernementale et la démission du gouvernement Ortega-Murillo.

28.- Masaya, Rivas, Ometepe, Granada, Boaco, Somoto, Jinotega, Camoapa, Boaco et Estelí ont été les principales villes où ont été organisés des piquets, des marches, des défilés ou des caravanes antigouvernementales.

29.- La marche effectuée par les « Auto-convoqués » de la ville de Rivas (capitale du département du même nom) a été dispersée par un groupe de paramilitaires et de sympathisants du parti au pouvoir qui sont intervenus sur le rond-point de la ville.

30.- Dimanche 8 juillet : attaque simultanée sur les villes de Jinotepe et Diriamba. Ortega l’avait annoncée la veille. La perception des gens de Carazo est que tous les encapuchonnés sont des membres actifs de l’armée en raison de leur comportement martial. Ils portent des armes lourdes et le cliquetis des armes indique qu’il s’agit de mitraillettes de gros calibre.

31.- A Jinotepe et Diriamba, les troupes policières et paramilitaires se sont dirigées vers le centre-ville. La population a reconnu un officier de l’armée, en service actif, dirigeant l’attaque, ainsi qu’un général à la retraite. Depuis la base militaire de Las Marías, située dans la région, il y a des fourgons avec des paramilitaires que les villageois désignent comme des militaires en civil.

32.- Des combats féroces, bloc par bloc, se sont déroulés dans tout Jinotepe. Les ambulances et les équipes de secours sont empêchées d’entrer dans la ville. Les paramilitaires se sont emparés de l’église de San Sebastián ; ils placent des tireurs d’élite dans le clocher de l’église et contrôlent l’hôpital afin que les blessés ne soient pas soignés. A 12h, le 8 juillet (au moment de finir cet article) dans tout Carazo (Jinotepe, Dolores et Diriamba), il y avait 20 morts, 51 blessés et beaucoup d’autres détenus, leur nombre ne pouvant être précisé.

33.- Une mitrailleuse PKM (de fabrication russe), utilisée exclusivement par l’armée, est récupérée par les jeunes organisant les barrages à Jinotepe. Que fait une PKM dans les mains des forces paramilitaires ?

34.- Les habitants du département de Carazo demandent que les organisations de défense des droits de l’homme telles que la CIDH, le CENIDH, le CPDH, l’ANPDH [Association nicaraguayenne pour les droits humains] soient alertées à propos des tortures infligées aux jeunes de Jinotepe et Diriamba. Les cris de douleur des garçons capturés peuvent s’entendre.

35.- Jinotepe est officiellement reprise par les paramilitaires. La population dénonce le fait que l’eau a été coupée, au même titre qu’Internet et le téléphone. Les forces de répression veulent l’isoler pour continuer la répression en toute impunité.

36.- Depuis que les forces gouvernementales ont démantelé les barrages de Las Esquinas et Las Cuatro Esquinas de Carazo, des policiers armés et des civils en cagoules ont fouillé les véhicules, enlevé et torturé des personnes et plusieurs meurtres ont été commis.

37.- Le vendredi 6 juillet, le département d’Etat a ordonné l’évacuation du Nicaragua de tout le personnel non essentiel du gouvernement états-unien, suite à la situation dans le pays. Le 23 avril, les Etats-Unis avaient déjà autorisé le départ volontaire du personnel non essentiel et ordonné l’évacuation de leurs familles. L’ordre d’évacuation annoncé vendredi 6 juillet est une mesure qui implique que le seul séjour dans le pays est celui de l’ambassadeur et de certains hauts fonctionnaires.

38.- La Chambre des représentants des Etats-Unis a convoqué, le jeudi 5 juillet, une audition devant la Commission des relations étrangères afin de discuter des efforts de l’administration américaine pour promouvoir ses intérêts dans l’hémisphère, y compris ceux liés au Venezuela et au Nicaragua.

39.- Depuis le début des protestations contre le gouvernement Ortega-Murillo il y a dix semaines, l’Eglise catholique a dénoncé une douzaine d’attaques et de bâtiments assiégés, avec des menaces contre la vie de certains religieux.

40.- Le débat au sein de l’armée. Il y a toutes les raisons de se demander ce qui se passe dans les casernes de l’armée. Il n’est pas nécessaire d’être un expert en matière militaire pour se demander ce que pense le Conseil militaire de l’Armée nicaraguayenne. L’intensification de la crise sociopolitique, la présence d’une armée irrégulière et illégale dans les rues et les villes du pays, nous oblige à nous poser la question : quelles sont les idées qui traversent le haut commandement de l’armée.

41.- Est-ce qu’une dissidence face au régime va s’exprimer, comme c’est le cas pour la plupart des citoyens ? Est-il possible que le même phénomène se produise dans l’armée à cause des vases communicants avec la société ? Y a-t-il un processus de différenciation au sein de la direction militaire ? Y a-t-il un danger que l’institution militaire cesse de respecter la Constitution et devienne le bras armé du gouvernement Ortega-Murillo ? L’institution militaire sera-t-elle prête, quel qu’en soit le prix, à garder le régime au pouvoir ?

42.– Il faut se poser les questions suivantes : l’assassinat de plus de 310 manifestant·e·s ; 2000 blessés ; des centaines de prisonniers politiques et de personnes disparues ; les pratiques répressives des paramilitaires ; les pratiques de torture de la police ; la détention de centaines de membres de la société civile, accusés de « crimes » tels que celui de rébellion ; l’utilisation de la justice sans qu’existe le droit de défense ; les dépenses exorbitantes pour la répression dans un pays où la faim se manifeste ; les crimes de corruption qui impliquent des membres qui occupent des postes élevés dans les organes de l’Etat ; mais, surtout, la faim et les problèmes de santé dans les propres familles des militaires ; la faim et la maladie dans la société dans son ensemble ; la destruction du pays – de son infrastructure, de ses institutions, de ses centres de production, de son système éducatif, de ses services de santé et plus encore ; tout cela laisse-t-il la majeure partie des membres de l’armée indifférents ? Ou, au contraire, cela va-t-il susciter des questionnements et une inquiétude citoyenne ?

43.- Peut-être que ce qui se passe dans l’armée relève du sentiment majoritaire au Nicaragua : il faut un changement politique immédiat. Il est fort probable que ce qui se passe dans les casernes soit similaire à ce qui se produit dans le reste du pays. Peut-être que la raison du silence de l’institution armée a pour objectif d’empêcher que d’autres troubles s’aggravent.

44.- En ces mois de 2018, la police nationale, en alliance avec les groupes paramilitaires, a été l’instrument de la répression des manifestations pacifiques. Des centaines de plaintes documentées pour torture ont été déposées auprès d’organismes internationaux contre des membres de la police nationale et des paramilitaires.

45.– Les rapports entre les banquiers et le gouvernement : les documents officiels de la Surintendance des banques et autres institutions financières (SIBOIF), publiés le 26 juin et connus seulement le 4 juillet, révèlent que le titulaire de la SIBOIF a imposé une amende de 50’000 dollars à plusieurs banques privées qui ont refusé de lui donner la liste de leurs clients qui avaient retiré plus de 50’000 $US de leurs comptes, depuis le 19 avril.

46.– En outre, la Surintendance a imposé comme sanction, avec « le consentement du président de la Banque centrale du Nicaragua (BCN), Ovidio Reyes, une impossibilité d’être bénéficiaire de tout appui financier de la Banque centrale ».

47.- La nouvelle politique qui utilise le SIBOIF et la BCN comme instruments de chantage et de répression contre les banques privées a été exposée lors de la réunion hebdomadaire des banques avec le surintendant et la BCN. L’objectif politique de cette décision est de soumettre un secteur important de la bourgeoisie afin de forcer l’ensemble du secteur bourgeois à abandonner son opposition au régime d’Ortega-Murillo.

48.- Les banques se trouvent actuellement dans une situation très difficile. Elles ont dû recevoir plus de 300 millions de dollars de la BCN, sous forme de liquidités, pour être en mesure de répondre aux retraits de dépôts des clients. Le chantage face aux banques est le suivant : si elles ne fournissent pas les noms de ceux qui ont effectué des retraits de dépôts de plus de 50’000 dollars, l’injection de liquidité par la Banque centrale prendra fin, ce qui serait très grave pour le système financier national.

49.- Entre le 31 mars et le 1er juillet 2018, 716,4 millions de dollars américains ont été retirés des dépôts bancaires, ce qui équivaut à 13,3% des dépôts au 31 mars.

50.- L’Union des producteurs agricoles du Nicaragua (UPANIC), représentant les capitalistes du secteur agro-exportateur, a dénoncé que les invasions de propriétés promues par les secteurs liés au gouvernement se répandent dans tout le pays, de Managua, Rivas, à Chinandega, Estelí en passant par Carazo, Granada…

51.- L’invasion massive de terres que le gouvernement Ortega-Murillo a dirigée contre le secteur privé de l’agro-exportation est faite en représailles à la demande exprimée par l’UPANIC du départ du couple présidentiel du pouvoir. Cette situation a aggravé le régime de propriété foncière dans le pays. La Banque mondiale estime que 35 à 40% des terres du Nicaragua sont l’objet de conflit.

52.- Au premier trimestre 2018, la dette extérieure du Nicaragua a atteint 11,563 milliards de dollars. La dette extérieure totale à la fin du premier trimestre (janvier-mars) représentait 79,6% du produit intérieur brut (PIB).

53.- Le président de l’Association des fabricants de quincaillerie (petite métallurgie) du Nicaragua (AFENIC), qui représente un millier de fabricants de quincaillerie (outillage, articles de ménage, ustensiles) dans le pays, indique une baisse de 50% des ventes et des importations en raison de la crise sociopolitique. La Banque centrale du Nicaragua a déclaré qu’un certain nombre d’entreprises de construction sont déjà en train de réduire leurs effectifs, tandis que la demande de logements a diminué.

54.- L’entrée des étrangers dans le pays par voie aérienne a connu en mai 2018 une baisse de 37,56%, par rapport au même mois en mai 2017, a révélé l’Empresa Administradora de Aeropuertos Internacionales.

55.- La CEPALC (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes) confirme la réduction des investissements étrangers au Nicaragua. Selon la Banque centrale du Nicaragua, les investissements directs étrangers (IDE) au premier trimestre 2018 ont chuté de 26,1% par rapport à la même période de l’année dernière.

56.– Le 4 juillet, le frère du président, Humberto Ortega [dirigeant de l’armée jusqu’en 1995], a publié une lettre dans laquelle il proposait d’avancer les élections présidentielles à 2019, comme voie de sortie pacifique à la crise que traverse le pays. Toutefois, il ne mentionne jamais la répression imposée par son frère. Il reconnaît l’existence de forces militaires irrégulières et illégales et préconise le désarmement des groupes paramilitaires en échange de la levée des barrages routiers.

57.- Humberto Ortega ne mentionne pas la répression brutale et parle de groupes armés agissant pour et contre le gouvernement. Il parle d’élections présidentielles pour 2019, alors que la clameur générale n’est autre que : Ortega-Murillo doivent abandonner le pouvoir immédiatement.

58.- Humberto Ortega ne mentionne pas les morts, les blessés, les kidnappés et les prisonniers politiques, victimes des coups de tête (« des caprices ») de son frère et de sa belle-sœur. Autrement dit, il y a là un mépris total pour les Nicaraguayens qui ont été terrorisés par des gangs armés.

59.- Humberto Ortega se présente comme le porte-parole de la « nouvelle classe » enrichie sous le gouvernement Ortega-Murillo et veut être un intermédiaire pour la négociation avec l’oligarchie et l’ancienne bourgeoisie. Tous sont en faveur d’un « atterrissage en douceur » de la crise, ce qui signifierait le maintien d’un orteguisme sans Ortega-Murillo.

60.- Le cardinal Brenes et l’évêque Alvarez sont rentrés de Rome, où ils ont eu une rencontre avec le pape François. Jusqu’à présent, ils n’ont pas révélé la teneur de leurs conversations au Vatican. Le 5 juillet, la Conférence épiscopale nicaraguayenne (CEN) s’est réunie pour entendre les résultats des entretiens. Le CEN les rendra publics la semaine prochaine. La médiation du Vatican va-t-elle se faire ?

61.- Le gouvernement américain a sanctionné, en vertu de la loi Magnitsky, trois hauts fonctionnaires nicaraguayens proches du cercle du président nicaraguayen Daniel Ortega pour les violations des droits de l’homme et la corruption commises pendant la crise actuelle dans ce pays d’Amérique centrale (voir point 26).

62.- Le Trésor et le Département d’Etat ont indiqué que tous les biens et les avoirs détenus par les personnes sanctionnées aux Etats-Unis étaient gelés et que leur entrée dans le pays était réservée. Il a également interdit à tous les citoyens américains de s’engager dans des transactions économiques avec eux.

63.- Francisco Javier Díaz, directeur adjoint de la police nationale nicaraguayenne et ayant des liens de parenté avec Ortega, est puni pour sa participation à de graves violations des droits de l’homme contre le peuple nicaraguayen, y compris des exécutions extrajudiciaires.

64.- Une autre personnalité visée est Fidel Moreno Briones, secrétaire général de la mairie de Managua, pour avoir été impliqué dans des actes de violence commis par des membres de l’organisation de la Jeunesse sandiniste et des organisations civiles armées pro-gouvernementales qui ont attaqué les manifestants.

65.- Enfin, il y a José Francisco López Centeno, vice-président de la compagnie pétrolière Albanisa, pour avoir détourné des millions de dollars et abusé de sa position pour obtenir des commandes publiques pour ses entreprises et celles de sa famille. Le Trésor a souligné que la compagnie pétrolière vénézuélienne PDVSA détient 51% d’Albanisa.

66.- Les sanctions ont été approuvées en vertu de la loi Magnitsky, qui permet au gouvernement américain de sanctionner les personnes accusées de violations des droits de l’homme à l’étranger. En 2017, Washington a imposé des sanctions pour violation des droits de l’homme et corruption au président du Conseil électoral suprême du Nicaragua, Roberto Rivas (dont la fortune est considérable).

67.- La loi Magnitsky impose des sanctions financières et des restrictions en matière de visas aux personnes concernées pour entrer sur le territoire des Etats-Unis. Par conséquent, tous les actifs ou les intérêts dans des actifs détenus sur le territoire américain par les personnes incriminées sont bloqués.

68.- Le Département d’Etat a expliqué que les effets peuvent inclure « les administrateurs (trustee) de fonds, les enfants, les conjoints, et les non-conjoints, les entités et les représentants légaux. Le gouvernement nord-américain a déclaré qu’il « continue d’encourager le gouvernement du Nicaragua à mettre en œuvre les accords qu’il a conclus, y compris l’arrêt de la violence incitée par le gouvernement contre les manifestants pacifiques ».

69.- Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Zeid Ra´ad Al Hussein, a révélé que l’équipe de l’ONU qui a visité le Nicaragua a trouvé « des signes alarmants de répression sélective et d’intimidation contre les manifestants et leurs familles, les étudiants, les défenseurs des droits de l’homme et les membres de l’Eglise catholique ».

70.- Si toutes les formes de lutte sont valables comme l’affirment les différents porte-parole du capital, pourquoi les représentants du grand capital ne mentionnent pas la force présente autour de la table de négociation (avec le gouvernement Ortega-Murillo) et ne lui accordent pas un soutien politique : la force populaire qui organise les barrages ?

71.- La force sociale qui organise les barrages pose la question de la solidarité de la bourgeoisie contre l’attaque brutale de la dictature et cela à travers une grève générale d’un ou deux jours, afin de diminuer la répression. Cela reviendrait à un message envoyé au régime condamnant la répression.

72.- Ce qui est clair pour moi, c’est que les grandes entreprises veulent assumer les coûts sociaux, économiques et politiques les plus bas possible et tirer les avantages les plus grands possible dans cette situation. En attendant, ils observent et encouragent la construction d’une « sortie en douceur ».

73.– Ce que Washington et la bourgeoisie craignent le plus, ce n’est pas le régime Ortega-Murillo. Au contraire, ils ont peur d’une insurrection des pauvres et des travailleurs qu’ils ne peuvent contrôler eux-mêmes, ce qui pourrait conduire à un pouvoir alternatif et menacer leurs intérêts de classe.

74.- Depuis mai 2018, la bourgeoisie, en coordination avec Washington, a tenté de détourner le soulèvement populaire vers une stratégie de « sortie en douceur » sous son hégémonie.

75.- Les activistes qui sont sur les barrages expriment qu’il y a une impasse, que l’on n’avance pas et que les forces armées irrégulières créées par Ortega-Murillo les ont piégés avec leurs armes, leur important dispositif répressif, etc. C’est pourquoi ils appellent à une nouvelle grève générale qui est considérée comme urgente et nécessaire.

76.- Beaucoup de gens actifs sur les barrages sont déçus et frustrés par l’absence d’une politique qui aboutisse à ce qu’Ortega-Murillo partent. Ils exigent une nouvelle grève générale. Certains parlent de lever les barrages s’il n’y a pas de grève générale. Ils disent qu’ils sont fatigués d’être les cibles pour des assassins et de mettre leur vie en jeu, sans que rien ne se passe. Ils disent cela des territoires insurgés.

77.- Dan ces jours se livre une bataille cruciale portant sur le développement de la lutte contre le régime. Qui en détiendra la direction ? Qui exercera l’hégémonie à la fin de cette crise et quel genre de scénario post-Ortega-Murillo va prendre forme ? La pierre d’achoppement réside dans l’absence d’un projet populaire articulé au Nicaragua et l’absence d’organisations progressistes qui pourraient développer un tel projet.

78.- Il ne faut pas craindre la création d’un Front de résistance patriotique qui permettra l’inclusion de ceux qui jouissent d’une légitimité dans la lutte et qui permettra la coordination politique des barrages (« tranques ») et des municipalités. Les barrages n’ont pas de coordination. Certains se coordonnent et d’autres se contentent de communiquer.

79.- Il ne s’agit pas d’une coordination qui s’affirme « au-dessus » de tout. Il s’agit d’une instance qui permette la communication et la socialisation des messages, des tactiques, etc. Sans quoi, la lutte avance de façon chaotique permettant au gouvernement de prendre l’initiative dans la répression, sans avoir une réponse du mouvement populaire.

80.- La population a besoin de voir une cohérence, un leadership politique. Nous sommes entrés dans une autre étape de la lutte. La lutte sociopolitique exige un Front de résistance patriotique afin de tracer la voie qui nous mène à la fin de la dictature. Combien de temps encore allons-nous attendre avec des morts chaque jour et les risques d’un épuisement ? Il est nécessaire de prendre la poêle à frire par le manche pour éviter de se brûler.

81.- En même temps, une Commission internationale de vérification et de sécurité devrait être établie, avec la participation de l’ONU, de l’OEA et de l’Union européenne, ainsi que du Vatican, avec le mandat d’assurer et de vérifier la cessation des actions brutales des appareils répressifs du régime d’Ortega-Murillo et de ses escadrons de la mort, leur désarmement, et la cessation des persécutions, enlèvements, détentions arbitraires et tortures.

Oscar-René Vargas, Managua, 8 juillet 2018