Interruption volontaire de grossesse : la lutte des Argentines pour l’IVG encourage les féministes d’Amérique latine

L’avortement, dont un projet de légalisation doit être examiné par le Sénat argentin le 8 août, est encore illégal dans la plupart des pays d’Amérique latine et des Caraïbes.

C’est le compte à rebours pour les féministes argentines et les femmes qui attendent ce moment depuis des décennies. Le 8 août, le Sénat devra se prononcer sur le projet de loi de dépénalisation et de légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG), déjà approuvé, le 14 juin, par la Chambre des députés.

Historique, ce vote a été accueilli par une explosion de joie, aux portes du Congrès, par des centaines de milliers d’Argentines. Beaucoup d’émotion à Buenos Aires, mais aussi dans le reste du continent, où les féministes ont fait retentir les réseaux sociaux de messages de félicitations et de solidarité.

 « Si l’Argentine peut, le Venezuela aussi »

Cette première victoire à la Chambre des députés est en effet un vigoureux encouragement pour les féministes des autres pays d’Amérique latine, qui ont multiplié leurs mobilisations depuis le 14 juin, comme l’avait été, en Argentine, le référendum en Irlande le 25 mai.

Elles reprennent à leur compte l’exemple argentin avec des slogans qui se sont répandus comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux : « Aujourd’hui l’Argentine, demain le Pérou », « Si l’Argentine peut, le Venezuela aussi » ou encore « Se Argentina pode, Brasil também », le slogan des féministes brésiliennes accompagnée du dessin d’une femme au large sourire, coiffée d’un foulard vert.

Ces foulards verts, emblèmes, en Argentine, de la « Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sans risque et gratuit », un collectif de quelque cinq cents ONG créé en 2005 qui a rédigé le projet de loi en discussion aujourd’hui, ont été repris dans les pays voisins, changeant seulement de couleur : bordeaux au Chili, blanc et frappé au centre d’un dahlia au Mexique, saumon au Pérou, jaune en Colombie, lilas en Equateur ou violet au Salvador.

C’est un même combat, difficile sur un continent profondément machiste où l’Eglise catholique est très puissante. Jusqu’à présent, seuls Cuba (en 1965), la ville de Mexico (en 2007) et l’Uruguay (en 2012) ont légalisé l’avortement. Les autres pays l’autorisent dans certaines situations seulement (comme l’Argentine, le Brésil, le Pérou ou plus récemment le Chili) et d’autres l’interdisent dans tous les cas de figure (le Salvador, le Nicaragua, le Honduras, et, aux Caraïbes, la République dominicaine et Haïti).

En Amérique Latine, plus de 97 % des femmes en âge de procréer vivent dans des pays avec des lois d’IVG restrictives, selon l’Institut Guttmacher, une ONG américaine qui fournit des statistiques sur le contrôle des naissances et l’avortement dans le monde.

 « Impact extraordinaire dans la région »

La sociologue et historienne féministe Dora Barrancos est convaincue que si le Sénat argentin vote la loi le 8 août, celle-ci « aura un impact extraordinaire dans la région », avec « une réactivation massive des mouvements féministes ». Elle prédit un « effet contagion » dans plusieurs pays, comme le Chili, où une « nouvelle vague féministe » a commencé, mi-avril, comme une simple révolte d’étudiantes contre le sexisme, et a ébranlé une société particulièrement conservatrice. Au cours de manifestations massives, en mai, des centaines de jeunes femmes ont dénoncé les violences machistes.

Depuis août 2017 seulement, l’IVG est autorisée au Chili dans trois cas précis : si la vie de la femme est en danger, en cas de viol ou si le fœtus est jugé non viable. Avant cela, elle était totalement prohibée. Mais désormais, les Chiliennes reprennent le slogan historique des Argentines : « Education sexuelle pour décider, contraceptifs pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir », accompagné du hashtag #AbortoLegalChile.

En ce qui concerne le Brésil, Dora Barrancos évoque également « un impact » sur les mouvements féministes locaux, mais elle souligne l’imprévisibilité d’un pays où « les difficultés sont grandes pour que puissent être adoptées des lois garantissant les droits des femmes », en raison de la faible représentation de celles-ci au Congrès (9 %) et le lobby des mouvements chrétiens fondamentalistes.

Au Mexique, prenant exemple sur l’Argentine, les féministes ont lancé leur propre « Campagne Nationale pour le droit à l’avortement légal, sans risque et gratuit » dans les trente-deux Etats du pays. L’IVG n’y est légale que dans la ville de Mexico, jusqu’à la douzième semaine de grossesse, et interdite ailleurs. « L’impressionnante mobilisation des Argentines nous remplit d’énergie et d’espoir pour toutes les femmes latino-américaines », a proclamé, sur les réseaux sociaux, le Groupe mexicain d’information sur la reproduction choisie.

Mais le président élu le 1er juillet, Andres Manuel Lopez Obrador, soucieux de ne pas froisser les alliés évangéliques de sa coalition, ne s’est pas prononcé, pendant sa campagne, sur l’avortement.

Le féminisme latino-américain a su tisser des alliances régionales. Lors de la Ve Rencontre féministe d’Amérique Latine et des Caraïbes, qui s’est tenue en 1990 à San Bernardo (Argentine), le 28 septembre a été institué comme Journée de lutte pour la dépénalisation de l’avortement dans la région. Une journée devenue internationale en 2012.

En Argentine, si elle approuvée par le Sénat, la loi autorisera l’IVG sur demande de la femme pendant les quatorze premières semaines de grossesse. Au-delà, l’avortement restera possible en cas de viol, de danger pour la santé de la femme enceinte et de malformation du fœtus rendant impossible la vie extra-utérine.

Christine Legrand (Buenos Aires, correspondante)