États-Unis. Crise de foi chez les catholiques

Déstabilisés par l’ampleur des scandales de pédophilie et par la lettre d’un ancien nonce aux États-Unis mettant en cause le pape François, les fidèles américains ne savent plus à quel saint se vouer.

Après un été de révélations sur les scandales d’abus sexuels dans l’Église catholique, et le week-end dernier une lettre explosive accusant le pape François d’avoir couvert un cardinal au comportement prédateur, les catholiques américains réclament des changements au sein de l’Église.

Et pour la première fois, des catholiques de tous horizons politiques, qui avaient soutenu leur hiérarchie tout au long de l’un des pires scandales d’abus sexuels, commencent à exprimer leur colère.

Ils réclament publiquement la démission de certains évêques, veulent des enquêtes du type de celle menée par le procureur spécial Robert Mueller [sur l’ingérence russe dans la présidentielle américaine de 2016] et appellent au boycott des messes et du denier de l’Église. Même les plus grands admirateurs du pape François et de sa politique réformatrice commencent à se poser des questions à son sujet.

Tous les évêques doivent démissionner”

“Je n’ai jamais vu une telle réaction auparavant”, explique Adrienne Alexander, fondatrice d’un nouveau mouvement appelé Catholics for Action [“Catholiques en action”], qui a organisé des manifestations dans sept villes [des États-Unis] ces deux dernières semaines et en prépare d’autres dans les jours à venir. “J’entends des vieux paroissiens me dire : ‘L’évêque doit démissionner.’ Ou même : ‘Tous les évêques doivent démissionner.’ C’est du jamais vu.”

Et avec la lettre virulente de onze pages de l’ancien nonce à Washington, Mgr Carlo Maria Vigano, qui réclame la démission du pape François, certains catholiques ne savent plus où ils en sont.

“J’espère que des réformes vont être faites sur ce sujet. Mais si elles ne sont pas faites sous le pontificat de François, qui le fera  ?” s’interroge Christopher Jolly Hale, qui avait œuvré à un rapprochement des catholiques avec Obama. Alors qu’il était encore il y a peu un fervent admirateur du pape François, il ajoute :

Personne en conscience ne peut vraiment défendre un type comme ça. Je suis terriblement déçu.”

Cette lettre à charge contre le pape François – ce dont il est accusé n’a pour le moment pas été prouvé – soutient que son prédécesseur, le pape Benoît XVI avait en secret sanctionné l’ancien cardinal Theodore E. McCarrick pour harcèlement sexuel sur des jeunes prêtres et des séminaristes, mais que le pape François aurait levé la sanction. Il implique également indirectement le cardinal de Washington, Donald Wuerl, d’avoir couvert le comportement de McCarrick, qui est devenu, le mois dernier, le premier cardinal de l’histoire à démissionner à la suite d’accusations d’agressions sexuelles.

Nous ne faisons plus confiance à ces hommes”

Cette lettre “porte cette crise de confiance au plus haut niveau de l’Église, explique Joseph Capizzi, professeur de théologie morale à l’Université catholique américaine. En tant que laïc, et je crois que je parle pour beaucoup de gens, nous ne faisons plus confiance à ces hommes.”

Mais si de nombreux catholiques partagent la même indignation et la même tristesse face à ces abus sexuels, les opinions des fidèles sur les causes de ces agissements – et les remèdes que l’Église devrait mettre en œuvre – s’opposent selon des lignes idéologiques très tranchées.

La lettre de Vigano est une sorte de test de Rorschach pour l’Église catholique déjà douloureusement divisée entre droite et gauche, François et Benoît, ouverture et repli sur soi.

Les catholiques divisés

Les conservateurs qui se méfient depuis le début du pape François trouvent les accusations portées par Vigano parfaitement crédibles. Son interprétation de la crise, qui serait en grande partie liée à la présence d’homosexuels dans les rangs des prêtres, leur paraît très juste.

À leurs yeux, Vigano, virulent contempteur du pape François et qui, lorsqu’il était nonce apostolique pour les États-Unis, avait fait de la lutte contre la réforme de la santé d’Obama et contre la légalisation du mariage homosexuel ses priorités, est un courageux lanceur d’alerte qui montre que le pape François doit partir si l’on veut restaurer l’intégrité de l’Église.

Les catholiques plus progressistes appellent au contraire à adopter la plus grande prudence à l’égard des accusations de Vigano. Ils ne croient pas que l’homosexualité explique la prévalence des abus sexuels chez les prêtres. Certains l’expliquent plutôt par le célibat des prêtres, l’absence de femmes prêtres et le peu d’accès des femmes à des postes importants dans l’Église, ainsi qu’un respect aveugle à l’autorité des prêtres.

Pour eux, le style ultrapartisan de Vigano, et le fait qu’il aurait lui même couvert des cas d’abus sexuels, montre bien qu’il fait partie d’une cabale destinée à obtenir la tête du pape François.

Des homélies à charge

Cependant, même les plus fervents admirateurs du pape François et les critiques les plus sceptiques de Vigano ont été déconcertés par cette lettre, par la gestion du Saint-Père des récents scandales d’abus sexuel, notamment au Chili, et par les révélations de l’enquête du grand jury en Pennsylvanie sur les agressions sexuelles commises sur des enfants et des adolescents par plus de 300 prêtres pendant 70 ans.

Mais peut-être que le plus étonnant a été de voir des hommes d’Église américains critiquer ouvertement la plus haute autorité de l’Église.

Au Sanctuaire du Saint Sacrement, une importante paroisse de Washington, le père Percival L. D’Silva a conclu son homélie dimanche 26 août en appelant Wuerl à démissionner pour sa gestion de l’affaire des prêtres prédateurs en Pennsylvanie – et tous les fidèles se sont levés pour l’applaudir.

Lors de la messe du dimanche soir à l’église catholique de la Sainte-Trinité, une paroisse jésuite renommée dans la capitale fédérale, le père Ben Hawley est parti de la lettre de Vigano dans son homélie, mettant en doute les motivations politiques de l’ancien nonce, mais se demandant également si les papes et les évêques avaient suffisamment travaillé pour éradiquer les agressions sexuelles dans l’Église. L’ensemble des paroissiens a applaudi.

D’autres enquêtes pour abus sexuels

Dans les travées des églises, de nombreux fidèles racontent qu’ils ne cessent de parler et de réfléchir à la question, mais qu’ils ne savent plus quoi faire. Doivent-ils retirer leurs enfants des écoles catholiques  ? Arrêter de donner au denier de l’Église  ? Ou avoir recours à la prière et au jeûne  ?

Selon Hale et d’autres, il y a trois priorités. L’Église doit rendre public tous les documents en sa possession sur ses prêtres nuisibles, l’enquête doit être menée à l’échelle fédérale, et les évêques américains doivent tous démissionner. Avec en tête de liste, le cardinal Wuerl, dont la conduite – pendant les 18 années où il était évêque de Pittsburg – est signalée à maintes reprises dans le rapport du grand jury de Pennsylvanie.

Le Missouri est également en train d’ouvrir une enquête sur les accusations d’abus sexuels par le clergé dans la région de Saint Louis, et des paroissiens d’autres États veulent eux aussi que toute la lumière soit faite sur d’éventuels abus du même ordre. Comme le souligne le professeur de théologie Joseph Capizzi :

Nous ne faisons plus confiance aux évêques pour régler ces problèmes. Ironie du sort, de nombreuses personnes préfèrent que ce soit une autorité laïque – de l’État– qui vienne enquêter sur le sujet. Les gens en ont plus l’habitude et se sentent plus à l’aise avec cette idée.”


Julie Zauzmer and Michelle Boorstein

Abonnez-vous à la Lettre de nouveautés du site ESSF et recevez chaque lundi par courriel la liste des articles parus, en français ou en anglais, dans la semaine écoulée.