La France insoumise et l’immigration : embarrassée, la FI envoie des signaux ambigus

Les « insoumis » défendent une tradition de l’accueil, mais adoptent aussi des positions eurosceptiques et sont attachés aux frontières.

C’est un sujet très sensible. La question des « vagues d’immigration » est potentiellement inflammable pour La France insoumise (LFI) à neuf mois des élections européennes tant la ligne de crête que veut tenir LFI − à la fois un discours de gauche, la défense des frontières et l’euroscepticisme − peut être périlleuse.

Les « insoumis » en ont conscience et avancent prudemment sur le sujet. Surtout depuis les déclarations de Sahra Wagenknecht de Die Linke, mouvement allemand proche de La France insoumise. Celle qui doit lancer le 4 septembre son mouvement Aufstehen (« Debout ») multiplie les déclarations hostiles à l’immigration, ce qui embarrasse LFI. Beaucoup se retranchent derrière des « problèmes de traduction » pour éviter de se prononcer et bottent en touche, rappelant l’opposition du groupe LFI à l’Assemblée nationale au projet de loi asile-immigration.

« Quand les réfugiés sont là, il faut les accueillir, estime Mathilde Panot, députée du Val-de-Marne. Mais il faut faire en sorte qu’ils vivent dignement chez eux. » Charlotte Girard, qui doit faire partie du binôme de tête avec Manuel Bompard pour les élections européennes, précise : « Dire que [les vagues d’immigration] peuvent peser à la baisse sur les salaires et profiter au patronat n’est pas un raisonnement complètement absurde. Ce n’est pas une vue de l’esprit. D’ailleurs, le Medef soutient l’accueil des migrants. » A quoi certains cadres de LFI, comme Clémentine Autain ou Eric Coquerel, ajoutent : « C’est d’ailleurs pour éviter cela que l’on doit régulariser les sans-papiers. »

Pour éclaircir sa position et rassurer ses troupes, Jean-Luc Mélenchon s’est senti obligé de revenir sur le sujet de l’immigration lors de son discours de rentrée, le 25 août à Marseille, pendant l’université d’été de son mouvement. « C’est un sujet qui, paraît-il, est délicat pour nous. Il ne l’est nullement, a ainsi lancé le tribun devant ses militants. Oui, il y a des vagues migratoires, oui, elles peuvent poser de nombreux problèmes aux sociétés d’accueil quand certains en profitent pour baisser les salaires, comme en Allemagne. Nous disons : honte à ceux qui organisent l’immigration par les traités de libre-échange et qui l’utilisent ensuite pour faire pression sur les salaires et les acquis sociaux ! »

Et de continuer, s’adressant, semble-t-il, aux dirigeants européens : « Votre attitude est irraisonnable car irraisonnée, vous comptez sur la peur d’une invasion qui n’existe pas. » Avant de rendre hommage à l’Aquarius, le navire humanitaire qui secourt les réfugiés en mer, et de fustiger la politique du gouvernement italien – le ministre de l’intérieur, Matteo Salvini, est issu de l’extrême droite (Ligue).

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Les « insoumis » sont dans une position inconfortable. Ils défendent, comme il est de coutume à gauche, l’accueil des réfugiés, la condamnation de l’extrême droite européenne, et la régularisation des salariés sans papiers. Mais ils adoptent en même temps des positions eurosceptiques, estiment qu’il est nécessaire de s’appuyer sur les frontières, et empruntent au champ lexical de la droite dure – le terme « mondialiste » est parfois utilisé.

Autant de signaux qui peuvent leur permettre de séduire une partie d’un électorat radicalisé que M. Mélenchon appelle les « fâchés mais pas fachos ». Pourtant, cette ligne « patriote » est aussi une matière politiquement dangereuse à manipuler, qui pourrait leur aliéner durablement une partie de l’électorat naturel de LFI.

Une chose est sûre : cette ambiguïté sur la question de l’immigration offre un argument de poids à leurs adversaires à gauche avant le scrutin européen. Europe Ecologie-Les Verts et Génération.s, le mouvement de Benoît Hamon, fourbissent déjà leurs arguments contre le « nationalisme de gauche » qu’ils attribuent à M. Mélenchon. M. Hamon, qui veut placer le sujet des migrants au cœur de la campagne, se réjouit de pouvoir dépasser son ancien camarade du PS sur sa gauche.

Le leader du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), Olivier Besancenot, ne s’est pas non plus privé de tacler l’ancien sénateur socialiste sur Twitter, en écrivant : « Ce ne sont pas les immigrés qui font pression sur les salaires, mais le taux de profit que les capitalistes extirpent du travail des salariés, français ou immigrés, en France comme dans le monde entier. Salutations internationalistes. » Ce qui a suscité un vaste débat − citations du Capital de Karl Marx à l’appui − entre La France insoumise et une grande partie de l’extrême gauche qui condamne ses positions.

Abel Mestre