CRITIQUE

La pensée dans la roue de l’histoire – Les intellectuels français (1944-1989) de François Dosse L’effervescente des années 40-70 – Le replis des années 80

François Dosse, La saga des intellectuels français (1944-1989), Gallimard, deux volumes de 624 et 704 pp., 29 € chacun.

En plus de 1 300 pages et deux volumes, le chercheur François Dosse dresse un passionnant panorama sur quarante-cinq ans des combats menés par les intellectuels français, de la Libération à la chute du mur de Berlin.

Sans doute eût-il fallu davantage préciser la notion d’« intellectuel » car, à l’évidence, Zola, Sartre ou Bertrand Russell, Pasolini, Foucault, Habermas ou Bourdieu ne sont pas des intellectuels de même nature, ni ne traduisent, de l’intellectuel, la même fonction. Mais l’ouvrage est déjà si imposant, si exhaustif et détaillé qu’il ne pouvait, en plus, intégrer des analyses « externes » qui auraient embrouillé l’agencement temporel des faits – nécessaire ici pour comprendre les « moments » où des itinéraires biographiques, des œuvres de l’esprit et des événements historiques, se rencontrent. Les deux volumes de la Saga des intellectuels français (1944-1989) de François Dosse (professeur à l’université Paris-Est Créteil et chercheur à l’Institut d’histoire du temps présent, auteur d’une fameuse Histoire du structuralisme et de monographies consacrées entre autres à Paul Ricœur, Michel de Certeau, Cornelius Castoriadis, Gilles Deleuze et Félix Guattari), portent en effet bien leur nom. Plus que d’une « histoire » factuellement reconstruite, il s’agit bien d’une « narration » où ne sont exclus ni mythologies sociales ni rêves et espoirs des protagonistes, illusions, déceptions, fourvoiements, trahisons, sacrifices, proclamations et silences prudents…

 « Soif de vivre »

Si dans une telle épopée on voulait inscrire une seule ligne rouge, ce serait celle tracée par Jean-Paul Sartre : il est présent du début à la fin, traversant toutes les vagues et les vogues de ce qu’Eric Hobsbawm a appelé le « court XXe siècle », et se laissant traverser par eux pour en faire les motifs de son œuvre philosophique et littéraire, d’engagements et de combats, tantôt gagnés, tantôt perdus - parfois « ratés » (la Résistance). Il suffirait d’ailleurs d’en extraire l’histoire mouvementée du « compagnonnage » avec le Parti communiste français ou celle des rapports d’amitié et d’inimitié, de complicité et de rivalité que Sartre a par exemple noués avec Maurice Merleau-Ponty, Raymond Aron, Albert Camus ou Claude Lefort, pour reconstruire non seulement des débats théoriques et politiques sur la liberté, l’aliénation, le pacifisme, la terreur, le colonialisme, le stalinisme, le totalitarisme, mais aussi de la défaite du nazisme à la chute du mur de Berlin, tous les grands séismes qui ont fait l’histoire et bouleversé son cours comme la Libération, la guerre froide, la guerre d’Indochine, la guerre d’Algérie, le conflit vietnamien, Budapest, le printemps de Prague, Mai 68, le mouvement des femmes, le maoïsme, la naissance de la conscience écologique…

Aussi ne s’étonne-t-on pas de voir cette Saga commencer par la « symbiose exceptionnelle » qui se réalise entre l’œuvre sartrienne et le Zeitgeist, le « climat » de l’immédiat après-guerre, celui de la « liberté retrouvée », des espérances ressuscitées et de la « soif de vivre », et qui explique le triomphe de l’existentialisme, à la fois philosophie, mode, genre musical, courant artistique, style de vie, façon d’être… Les deux volumes vont, l’un, de 1944 à 1968 (A l’épreuve de l’histoire), l’autre de 1968 à 1989 (l’Avenir en miettes). Le premier comprend deux grandes parties : « Le souffle de l’histoire » (un chapitre entier est consacré à l’impact du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir sur la naissance du féminisme) et « Le moment critique - Age d’or des sciences humaines ». Le second, montrant les voies par lesquelles, en une « fin de siècle sans boussole », on a tenté de « conjurer la catastrophe », en comporte trois : « L’événement 68 », « Un temps désorienté » et « Un futur opaque ».

Le parcours que retrace Dosse se fait en deux étapes. D’abord « l’irruption puis la dissipation de l’intellectuel prophétique ». Apparue dans l’immédiat après-guerre, « cette figure est portée par la génération qui a traversé la tragédie » et a « espéré réenchanter l’histoire », dont les bombardements, les exodes, les camps de concentration, les vies mutilées et le pain noir avaient brouillé les desseins. De fait, « le legs ayant perdu toute visibilité », c’est vers la construction de l’avenir que se tournent les intellectuels. « Qu’ils soient gaullistes, communistes ou progressistes chrétiens, tous ont la conviction d’accomplir des idéaux universalisables. » Entre l’« intellectuel total » sartrien, l’intellectuel organique, lié à un parti, l’intellectuel critique, l’intellectuel spécifique, l’expert, le porte-parole, etc. il y a certes des différences, mais il s’agit toujours, dès qu’il y a insertion dans le débat public, de prendre position sur les événements, de les éclairer, d’en mesurer par le savoir les enjeux, ou de seulement « donner son avis sur tout » : cette figure du penseur avisé, placé en position de « surplomb », se désagrège en 1989 : la Saga est en partie l’histoire de cet effacement.

La seconde grande mutation est « la disparition du rêve, né dans l’après-guerre, d’un système global d’intelligibilité des sociétés humaines » et d’un savoir unitaire sur l’homme. C’est dans les années 60-70 que ce rêve a connu son incandescence, avec l’essor des sciences humaines (linguistique, psychanalyse, ethnologie, sociologie) qui se désengagent de l’emprise de la philosophie pour gérer leurs territoires propres, et qui, dans un premier temps, brandissent presque toutes l’étendard flamboyant du structuralisme. Entre 1945 et 1989, changent aussi, progressivement (et en accéléré dans les années 60), la « réception » des intellectuels dans la société française et l’« interpénétration » des sphères publiques et intellectuelles, avec, entre autres facteurs, l’accroissement du nombre des étudiants (23 000 en 1945, 245 000 en 1961, 811 000 en 1975) et des professeurs d’université (dont le nombre est multiplié par quatre entre 1960 et 1973), l’essor du livre de poche qui révolutionne le marché éditorial, le succès de la presse d’opinion (l’Express, le Nouvel Observateur, l’Humanité ou le Monde, dont il était inconcevable, sauf si on habitait sur Mars, qu’on ne fût pas lecteur assidu), et aussi « la montée en puissance des médias », qui finira, après la vogue des « nouveaux philosophes », par créer la typologie inédite des « intellectuels médiatiques », les « divertisseurs » selon Castoriadis.

 Pétitions et revues

A tracer ces grandes lignes projectuelles, on ne dit cependant rien du contenu de la Saga, qui vaut surtout par sa description détaillée des itinéraires, des rencontres et des initiatives des penseurs ou des écrivains (Aragon, François Mauriac, Malraux…), par la mise en relief du rôle tant des pétitions (dont la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », dit Manifeste des 121, signé notamment par Maurice Blanchot, Pierre Boulez, André Breton, Michel Leiris, Nathalie Sarraute, Jean-Paul Sartre, Claude Simon, Jean-Pierre Vernant…), que des revues (les Temps modernes, Esprit, Arguments…) ou des maisons d’édition. Dosse rappelle à cet égard comment la vaste activité d’épuration menée par le Comité national des écrivains (CNE), qui jouit de l’aval du Conseil national de la Résistance (CNR) et au sein duquel le Parti communiste est hégémonique, touche d’abord les écrivains particulièrement compromis ou dont « l’attitude ou les écrits pendant l’Occupation ont apporté une aide morale ou matérielle à l’oppresseur » (Brasillach, Céline, Drieu la Rochelle, Giono, Maurras, Montherlant, Guitry, Martin du Gard…), mais également la presse collaborationniste (à la place de laquelle, issus de la Résistance, apparaissent Combat, Témoignage chrétien ou Franc-Tireur) et les éditeurs. Dosse cite le Mercure de France, dirigé « par un partisan ouvert du régime nazi », Denoël, qui publiait « Les Juifs en France », une collection de livres antisémites, ou Grasset, dont le fondateur, Bernard Grasset, avait participé à « la rédaction de la liste de proscription, la fameuse « liste Otto » des ouvrages français retirés des catalogues de vente, car déplaisant aux nazis ».

 « Moment ethnologique »

Le rôle politique des maisons d’édition est aussi illustré par d’autres cas. La Table ronde, par exemple. Elle se promet d’accueillir les écrivains mis à l’index par la Résistance ou situés à « une aile droite du courant libéral » et, voulant combattre l’idéologie communiste - et rivaliser avec Gallimard, tour de contrôle de la circulation éditoriale -, publie Montherlant et Giono, Thierry Maulnier, Jacques Chardonne, Pierre Boutang, Henri Troyat, Roger Nimier, Jacques Laurent. Ou bien, sur le versant opposé de l’échiquier politique, les Editions de Minuit. Avant de faire de sa maison le berceau du Nouveau Roman - Robbe-Grillet, Sarraute, Duras, Claude Simon - et de « faire prévaloir une esthétique du roman qui se tient à l’écart de l’engagement politique et de la conception sartrienne de la littérature », le directeur de Minuit, Jérôme Lindon, s’engage résolument contre la guerre d’Algérie, endossant ainsi « la posture de l’intellectuel qui s’insurge pour des raisons éthiques » : il publie l’Algérie en 1957 de Germaine Tillon, Pour Djamila Bouhired de Georges Arnaud et Jacques Vergès, le Déserteur de Jean-Louis Hurst, Notre Guerre de Francis Jeanson, et, surtout, la Question, révélation des tortures endurées par son auteur, Henri Alleg (militant communiste, ancien directeur du journal Alger républicain) au centre des parachutistes d’El-Biar.

La plupart des débats qui engagent les intellectuels jusqu’à la fin des années 70 portent sur le marxisme, sur les interprétations de Marx et sur le « positionnement » vis-à-vis de l’orthodoxie idéologique défendue par le PCF, de la politique de l’URSS et du stalinisme. On a du mal par exemple à imaginer de nos jours la mobilisation intellectuelle et les réactions (pour ou contre) suscitées par la publication des textes de Louis Althusser, Pour Marx ou Lire le capital (coécrit avec Etienne Balibar, Jacques Rancière, Roger Establet et Pierre Macherey), comme il est difficile de refaire une carte des « courants » du marxisme qui se présentaient alors et souvent s’affrontaient. Mais les pages les plus enthousiasmantes (ou nostalgiques) de la Saga sont celles qui sont consacrées à l’essor phénoménal des sciences humaines et à l’innovation en philosophie.

Quelle conjonction astrale a-t-il fallu pour qu’en France, à cette période, enseignent, publient, interviennent, en même temps, Jean-Paul Sartre, Claude Lévi-Strauss, Henri Lefèvre, Fernand Braudel, Lucien Febvre, Raymond Aron, Roland Barthes, Jacques Lacan, Vladimir Jankélévitch, Emmanuel Levinas, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Georges Canguilhem, Cornelius Castoriadis, Paul Ricœur ou Pierre Bourdieu ? De cette heureuse saison, Dosse souligne le « moment ethnologique » et fait évidemment une place particulière à Lévi-Strauss, qui, dès Race et Histoire (1952), « engage l’anthropologie au cœur des problèmes sociaux » et dégonfle les préjugés racistes, en valorisant « la diversité des cultures et l’irréductibilité de la différence ». L’écho rencontré par Lévi-Strauss, avec Tristes Tropiques (1955) puis les Structures élémentaires de la parenté, dont Simone de Beauvoir fait un compte rendu très élogieux dans les Temps modernes, et qui scelle la liaison avec la linguistique structurale de Roman Jakobson, est le signe, en fait, d’un bouleversement de tout le champ intellectuel, et « entraîne vers les Tropiques de nombreux philosophes, historiens, économistes qui rompent avec leur discipline d’origine pour répondre à l’appel du large ». Mais, pour ce qui est de la philosophie, c’est sous son propre sol qu’elle creuse pour trouver une « altérité ». Bien des « retours » sont effectués - à Marx, à Freud, à Nietzsche, à Spinoza - et, plus généralement, des tentatives multiples de retrouver ce qui est caché ou aliéné, de « dévoiler le vrai sous la mystification et la fétichisation ». Ce sera l’« ère du soupçon », d’où naissent les plus fécondes des productions intellectuelles, cherchant « sous la parole, la langue » (Barthes, Greimas), « sous la conscience, l’inconscient » (Lacan, et tous psychanalystes qui le suivent, font scission, fondent d’autres écoles), sous l’inconscient, les machines désirantes (Deleuze et Guattari), « sous le sujet, le procès » (Althusser), « sous l’histoire, l’épistémé » (Foucault), « sous la doxa, la déconstruction » (Derrida)…

 « retour du religieux »

« L’événement 68 » soumet de nouveau au politique le discours philosophique et anthropo-scientifique. On redécouvre l’horizon révolutionnaire, en évitant, en France, les dérives italiennes (Brigades rouges) et allemandes (Rote Armee Fraktion) vers la lutte armée. Toute une génération d’intellectuels déjà connus ou qui allaient le devenir s’engage avec passion dans ce mouvement qui devait « changer la vie » - et qui, de fait, l’a changée, a modifié le langage, la culture, les mœurs, la sexualité, le rapport aux autres et, sous la poussée du féminisme, les droits des femmes et les relations entre hommes et femmes. Dosse lui consacre près de la moitié du second volume.

Les lendemains n’ont pas chanté pourtant, et dès le début des années 80, s’évanouissent les projets collectifs, aux notions de révolution et d’utopie se substitue celle de « crise », l’idée d’un « temps fléché », visant quelque paradis social, est remplacée par celle d’un « temps désorienté », sinon réduit au seul présent. « Fin de l’histoire » comme le voulait Francis Fukuyama ? Plutôt péremption des modèles explicatifs qui se promettaient d’en contrôler et d’en diriger le cours vers un « avenir radieux ». De fait, les intellectuels de gauche, jusqu’alors dominants, « se réconcilient avec les valeurs démocratiques occidentales, considérées jusque-là comme mystificatrices et purement idéologiques », pendant qu’on assiste au « retour du religieux », que le libéralisme triomphe et que les idéologies et les mouvements politiques de droite et d’extrême droite se reconstituent et gagnent l’opinion. Bientôt ladite crise va « affecter tous les domaines du savoir et de la création » et se traduira par « la déréliction du politique, le repli identitaire, le manque d’inspiration de la fiction romanesque, la substitution du visuel à l’image ou encore l’effacement de l’information au profit de la communication ». Enfin, 1989 sonne le glas du siècle - celui des guerres, de la Shoah, et du goulag - ainsi que le dépérissement des « catégories de l’ancien monde ». Malgré « ses dérives, ses délires, ses excès », le legs de sa seconde moitié « reste très riche ». Il est « celui d’une époque particulièrement effervescente, créative de l’intelligentsia française, au point que ses œuvres, connues sous le nom de French Theory aux Etats-Unis, ont rayonné de par le monde. Si la période a été tragique, les intellectuels se sont donné pour tâche de la penser », en s’appuyant sur les sciences sociales « en pleine expansion », sur la philosophie et sur la nouvelle vision de l’homme apparue sous le regard de l’ethnologie, de la psychanalyse et de l’histoire. Revisiter cette période, c’est « en souligner les impasses », mais aussi, conclut François Dosse, « exhumer ses lumières pour nourrir l’avenir », ou, plus simplement, retrouver au moins une boussole.

Robert Maggiori