Les collectifs pour des candidatures antilibérales unitaires n’ont pas réussi, pour le moment, à se mettre d’accord sur leur candidat aux prochaines présidentielles. C’est l’échec du rassemblement voire d’une méthode, le consensus. Mais la méthode était-elle vraiment celle du consensus et du dépassement de la démocratie représentative ?
Le consensus est une méthode ardemment défendue par les non violents et les altermondialistes, par exemple au sein des forums sociaux comme du Conseil d’administration d’Attac où elle ne semble pas avoir été un grand succès : Attac est aujourd’hui au bord de l’éclatement et certains de ses militants n’ont pas hésité à frauder, entraînant l’annulation de l’élection d’un CA. C’est aussi une méthode très prisée par les conseils en management pour la conduite de réunions ainsi que par les diplomates. La Convention sur l’avenir de l’Europe l’a mise en œuvre pour la mise au point et l’adoption du projet de Constitution européenne. Bien qu’adoptée par consensus, cette constitution a été rejetée à une large majorité par les citoyens français et hollandais.
Le consensus comme méthode de prise de décision consiste à rechercher un accord auquel personne ne s’oppose. Il s’agit de façonner progressivement des propositions collectives en tenant compte des points de vue de chacun, par des compromis mesurés successifs, en limant les divergences au profit des similitudes, en pariant sur l’imagination des participants pour trouver de nouvelles propositions qui dépassent des contradictions antérieures. Elle ne procède pas à un vote formel, ce qui évite de faire apparaître les objections et les abstentions. C’est la procédure parfois considérée comme la plus démocratique car elle évite qu’une majorité n’impose ses décisions à la minorité.
1. Consensuelle ?
La méthode du consensus comporte cependant des exigences incontournables : d’une part que les participants soient de bonne foi et soient d’accord sur l’essentiel, et notamment sur les valeurs et l’objectif, d’autre part que chaque avis, chaque proposition soit expliqué et analysé publiquement, enfin que l’on prenne le temps nécessaire au débat. Ces trois exigences ne semblent pas avoir été respectées lors du choix d’un candidature antilibérale commune.
Ainsi certains membres du Collectif national, représentant des organisations ou sensibilités politiques, ont écrit récemment qu’ils avaient pour objectif de créer à terme une organisation politique, alors que l’immense majorité des militants cherchaient des candidats communs à la présidentielle puis aux législatives susceptibles d’arriver à une quinzaine de pourcents des votes : l’objectif ne semblait pas si commun que ça...
La méthode a été par de nombreux côtés obscure : les collectifs locaux ont été appelés à exprimer leur préférence, mais aucune méthode précise n’a été suggérée, aucun débat lancé sur ce point. Dès le 10 septembre, il a été proposé aux collectifs de discuter des critères de choix du candidat à la présidentielle plutôt que des candidats eux-mêmes : ce fut une excellente décision afin de dépassionner les débats et de discuter sérieusement des qualités des uns et des autres. De nombreux collectifs ont discuté de ces critères, comme par exemple : la notoriété, pour que les électeurs délèguent leur souveraineté en toute connaissance de cause (la démocratie ne consiste pas à faire confiance à un inconnu), et secondairement pour profiter de l’image médiatique ; ne pas être le représentant de l’un des partis soutenant les candidatures unitaires, pour ne pas rebuter les électeurs défiants vis-à-vis de ce parti et pour mieux représenter la diversité du mouvement ; être un excellent débatteur, face à des journalistes hostiles et retors ou des opposants politiques ; bien passer dans l’opinion, ne pas hérisser certains ; l’étendue de l’expertise ; être une femme ; l’engagement politique cohérent et l’expérience politique... Ces critères sont bien évidemment contradictoires, ce qui fait la richesse et la difficulté du choix, et ne peuvent être réduits à l’un d’entre eux.
Les critères n’ont pas circulé entre collectifs et le Collectif national n’en a produit aucune synthèse, si ce n’est une liste de critères si peu discriminants qu’ils n’étaient d’aucune utilité. Puis deux mois plus tard, le Collectif national, hors PC bien sûr, ne retient qu’un seul critère, l’impossibilité pour le représentant d’une organisation de représenter la diversité du rassemblement. Cet argument a de forts relents de sectarisme, et il n’est pas étonnant qu’il soit mis en avant par des organisations. Celles-ci n’ont pas accepté de donner un éventuel avantage à l’une d’elles, ni de choisir une candidate à la personnalité affirmée, qui risquait de leur porter ombrage à l’avenir. Car les organisations se pensent d’abord comme des organisations concurrentes les unes des autres, même au sein d’un collectif.
Des éléments importants du débat ont été cachés pendant plusieurs mois par le Collectif national. Ainsi, sans doute en raison de l’absence de consensus, le PC a-t-il refusé que soit mentionné dans le document méthodologique que toutes les sensibilités lui avaient fait savoir que MG. Buffet ne pouvait pas garantir la diversité du mouvement ; le compte-rendu du débat au sein du Collectif national sur les candidats n’a-t-il jamais paru, toujours par opposition du PC ; une pétition signée par 4000 personnes en trois jours aurait été étouffée. On lit aujourd’hui qu’il aurait été « tacitement » admis que le candidat ne pouvait être le représentant d’un parti. Mais personne du Collectif national n’a pris la peine de faire un courrier clair, net, compréhensible et lisible pour les modestes militants des collectifs locaux qui l’ignoraient totalement ; en revanche le Collectif national avait clairement écrit que tous les candidats à la candidature pouvaient représenter le mouvement, et qu’aucun veto n’était admissible.
On fait mieux comme transparence et explication des positions des uns et des autres...
Le temps du débat était a priori assez peu limité, puisque nous savons depuis le 29 mai 2005 qu’une candidature commune est possible et souhaitable. Mais nous sommes partis bien tard. Aussi, comme cela était d’ailleurs prévu, eût-il fallu s’extraire à temps de la méthode du consensus pour éviter l’échec. Or même lorsqu’il devenait évident qu’aucun candidat ne pouvait obtenir dans les temps ce double consensus, certains ont continué à le défendre contre vents et marées, et ont refusé d’entendre la majorité des militants qui ont estimé que MG. Buffet était le moins mauvais des candidats, le mieux à même de défendre notre programme et de représenter le mouvement (son score très au delà du score des autres candidats - de 55 à 60 % contre 20 % pour les suivants - rend vaine toute contestation du résultat en arguant de l’entrisme des communistes dans les collectifs locaux, entrisme tout à fait probable mais qui n’a été illustré que par quelques rares exemples).
2. Démocratique ?
Du point de vue de la démocratie, la pierre angulaire du consensus est le pouvoir donné à chacun de refuser un projet de décision s’il lui apparaît inacceptable, c’est-à-dire le droit de veto. Si ce droit de veto est tout à fait légitime et jouable entre les participants égaux en droit d’une assemblée réduite de personnes physiques, son extension à des milliers de militants signifie soit des discussions sans fin, soit l’absence de décision et donc la dictature de l’individu. Il n’a d’ailleurs jamais été question que le candidat soit choisi par consensus entre les militants de base des collectifs, mais seulement entre les collectifs locaux d’une part, les organisations ou sensibilités politiques représentées au sein du Collectif national d’autre part (d’où le double consensus). Le choix de ceux qui ont droit de veto et la manière dont ils définissent leur position sont, là encore du point de vue de la démocratie, essentiels. Cela a été largement dit à propos de la Convention sur l’avenir de l’Europe, dont les participants étaient a priori illégitimes pour écrire un projet de constitution et ont été a posteriori clairement délégitimés. Cela doit être examiné aussi pour la procédure de choix d’une candidature antilibérale.
Car, une fois abandonné le consensus entre citoyens égaux, il n’est pas indifférent que les organisations et collectifs légitimes à approuver un consensus représentent quelques dizaines de militants ou des dizaines de milliers. S’il on s’est interrogé avec raison sur la légitimité de collectifs locaux créés par des militants d’une seule tendance (le PC en l’occurrence), on doit s’interroger sur la légitimité des organisations ou sensibilités politiques représentées au Collectif national, représentant par définition une seule tendance politique. Il me paraît choquant qu’une organisation d’à peine quelques centaines de militants ait un droit de veto sur le choix d’un des principaux candidats à la présidentielle dans un pays de 60 millions d’habitants ! Pire, que des personnalités du Collectif national ne représentant formellement qu’elles même aient ce droit de veto... On ne peut donc faire l’économie d’une réflexion sur la légitimité de chacun des collectifs, organisations, tendances ou personnalités à avoir droit de veto, c’est-à-dire à participer au consensus. Il me paraît impossible d’avancer que chacun d’eux est a priori légitime, sous peine d’ouvrir grand la porte à toute manipulation par le choix initial des organisations membres ou la création de collectifs.
La manière dont chaque organisation définit sa position doit aussi être analysée de près. Il n’est pas indifférent que cette position soit issue d’un vote auprès des membres de cette organisation ou acquise à l’issue de discussions entre les seuls dirigeants de l’organisation. La critique que nous avons faite du mode de décision entre élites européennes doit aussi s’appliquer à nos propres modes de décision. Or si la position du PC est clairement issue d’une consultation directe de ses adhérents dont les résultats sont publics, s’il en a été de même de chacun des collectifs locaux dont les procès verbaux de décision ont été publiés, aucune autre organisation du Collectif national n’a consulté directement ses adhérents ou tout au moins n’en a publié les résultats, ce qui laisse penser que les positions adoptées sont plus celles des représentants que des représentés.
3. Conclusion
La méthode utilisée pour choisir notre candidat à la présidentielle n’avait donc que de lointains rapports avec la méthode du consensus telle qu’elle est théoriquement définie et parfois pratiquée. Elle a aussi de lointains rapports avec le respect des règles de la démocratie entre militants.
Autant le consensus est une méthode effectivement démocratique et efficace pour élaborer une position au sein d’une assemblée de personnes physiques a priori égales entre elles, autant elle ne peut faire l’économie des habituelles questions de la démocratie représentative quand elle est mise en œuvre au sein d’un ensemble de représentants, qui plus est avec des exigences de temps incontournables. Il ne suffit donc pas d’invoquer avec un certain dogmatisme la fée consensus et son supposé dépassement de la démocratie représentative, fée qui prendrait mieux en compte la diversité culturelle, sociale et humaine. Car derrière ce laïus bien pensant que l’on retrouve dans les cercles dirigeants européens comme dans les cercles dirigeants altermondialistes et antilibéraux, se retrouvent de banals jeux de pouvoir entre organisations, tendances et leaders, et de banales questions d’information et de souveraineté des représentés (citoyens ici, militants de base là). Les militants antilibéraux de base se retrouvent paradoxalement dans une situation analogue à celle qu’ils ont connue face au projet de constitution : l’impression que les jeux sont faits sans eux, que des élites, européennes dans un cas, antilibérales dans l’autre, ont cherché à décider à leur place.
Ce n’est ni provocation ni insulte de ma part de dire cela, mais le triste constat que l’exigence démocratique des militants et des citoyens n’arrive pas à se traduire politiquement. Une réflexion sur la démocratie, au sein des collectivités de citoyens (du local au mondial) comme au sein des organisations, voire sur l’éthique du militant et du pouvoir, me paraît urgente au sein de la mouvance antilibérale, écologiste et altermondialiste.
De la légitimité du collectif antilibéral national
Robert Joumard, membre du collectif antilibéral de Bron
20 décembre 2006
Ainsi, les collectifs pour des candidatures unitaires sont devant un blocage. La méthode retenue, dite du consensus, n’a pas permis de s’entendre sur le nom de notre candidat à l’élection présidentielle de 2007. Je voudrais ici tenter d’analyser ce blocage.
Mais d’abord qui suis-je ? Ancien militant des Verts, aujourd’hui principalement actif à Attac, et bien sûr ayant été très actif dans la campagne du référendum, j’ai soutenu dans un premier temps la candidature de J. Bové. Je ne roule pour aucune organisation.
Ce blocage est tout d’abord le fruit d’une processus de choix particulièrement obscur : les collectifs locaux étaient appelés à exprimer leur préférence, mais aucune méthode précise n’a été suggérée, aucun débat lancé sur ce point. Chaque collectif s’est exprimé à sa manière, qui par un voeu unique, issu d’un vote ou non, qui par un classement des candidats sans qu’il soit possible de savoir la méthode de synthèse des classements individuels utilisée, qui enfin par des comptages de points… Ces méthodes ont toutes des biais, mais beaucoup favorisent les choix individuels tranchés. Il n’est pas certain que les choix individuels aient été très tranchés...
Alors que le collectif national nous a demandé en septembre de travailler sur les critères de choix de tel ou tel candidat, aucune synthèse sérieuse de critères discriminants n’a été faite, aucun débat national sur ces critères n’a atteint les collectifs de base, aucune liste de discussion entre membres des collectifs n’a été créée.
Chaque collectif s’est donc débrouillé tout seul ou presque.
Les collectifs se sont néanmoins exprimés. La synthèse des procès verbaux des 569 collectifs reçus donne un résultat très clair, indépendant du mode de synthèse retenu et notamment de la date de création des collectifs : environ 55 % pour M.G. Buffet, environ 20 % pour C. Autain et autant pour Y. Salesse. Ces chiffres ont été relativisés par certains, et notamment par la plupart des membres du collectif national, car le PC aurait fait le forcing en envoyant ses adhérents massivement dans les collectifs. Mais force est de reconnaître que cette accusation a d’abord été portée sans qu’aucune preuve ne soit publiée, puis avec quelques rares exemples (par exemple Politis a cité trois cas manifestes de forcing). S’il est fort probable et même certain que le PC ait ici ou là forcé la main à quelques collectifs, rien n’est venu remettre sérieusement en cause l’avance très importante de M.G. Buffet dans les choix des militants des collectifs locaux.
Il est donc certain que les collectifs locaux et leurs militants ont estimé que M.G. Buffet était la mieux placée pour défendre notre programme et représenter le mouvement unitaire, loin devant tous les autres candidats.
Puis, dans des tribunes ou des messages, la plupart des membres du collectif national nous ont fait savoir que M.G. Buffet ne pouvait représenter la diversité du mouvement car elle était secrétaire d’une organisation. Le PC voudrait forcer la main aux collectifs, sans qu’on comprenne très bien comment les collectifs pourraient se voir imposer une candidate qu’ils ont eux même choisie... On a vu apparaître ici ou là des critiques sur les méthodes du PC peu respectueuses des autres, sans doute justifiées. Mais étant militant à Attac, je suis bien placé pour savoir que les problèmes de démocratie sont largement partagés au sein des organisations antilibérales... Quelque soit notre candidat, il faudra être très vigilant quant au respect d’une éthique militante et veiller à contenir les tendances de toute organisation et de tout leader à se considérer investi du pouvoir de décider seul.
Le collectif national a organisé une réunion de près de 1500 représentants des collectifs locaux les 9 et 10 décembre qui n’a pu que constater l’absence de consensus entre les membres du collectif national et les militants de base. On ne discute pas à 1500, on peut tout au plus voter pour des propositions. Aucune proposition alternative n’ayant été proposée par les organisateurs de la réunion, celle-ci a été totalement inutile. Peut-être les membres du collectif national auraient-ils pu exprimer leur choix les premiers, avant de faire voter 16 000 militants et d’en faire déplacer 1500 à Paris… Cela aurait au moins évité aux militants de province des dépenses importantes et plus utiles ailleurs.
Mais qui sont donc ces membres du collectif national, pour s’opposer au choix de 16 000 militants ? Ils représentent tous des organisations tout au plus capables de récolter 3 ou 4 % à une élection nationale pour une ou deux d’entre elles, les autres n’étant que des groupuscules, sympathiques a priori, mais groupuscules tout de même. De petites organisations incapables jusqu’à présent de construire la moindre alternative au néolibéralisme ou au social-libéralisme, en un mot des organisations toutes plus minables les unes que les autres. Et ces organisations, aidées de quelques personnalités, prétendent aujourd’hui imposer leurs vues à l’ensemble des militants du non de gauche !
Le collectif national appelle même les collectifs locaux à trouver une issue, tout en précisant bien qu’il ne s’agit pas de confirmer leur choix précédent, mais de tenir compte de l’incapacité de M.G. Buffet à représenter la diversité. Mais les militants de base n’ont pas attendu l’expression tardive de ces « personnalités » pour discuter des forces et des faiblesses de chaque candidat, y compris bien sûr des points faibles de M.G. Buffet… Comment les militants des collectifs pourraient-ils renier leur choix, leur meilleur choix, parce que quelques « personnalités » et quelques petites organisations sont d’un avis différent ?
Chacune de ces personnalités et organisations ne représente pas grand-chose, on l’a vu. Elles ont été incapables d’organiser dans la clarté les débats sur les candidats, elles se sont bien gardées de participer publiquement au débat, n’imaginant sans doute même pas que les militants puissent exprimer un avis différent du leur. Elles ont pris soin de se donner un droit de veto, appelé pudiquement double consensus. Elles ont fait voter 16 000 militants et en ont réuni 1500, le tout pour rien.
Ces « personnalités » sont les seules responsables du blocage, mais n’ont guère de légitimité à faire valoir.
A la base, les militants non encartés comme la plupart des militants des organisations ont compris qu’une chance historique est à notre portée, qui dépasse de très très loin les capacités actuelles des organisations existantes, qui les transcende. Après la victoire du non, après le choix de S. Royal par le PS, un boulevard s’offre à nos idées. Nous attirons de manière encore inattendue des milliers de citoyens dans nos meetings récents, et tout est bloqué car des organisations et des « personnalités » refusent de construire. Elles ont sans doute peur de donner un petit avantage à l’une d’entre elles, ou de ne pas bien maîtriser l’avenir, et préfèrent poursuivre leur tout petit chemin, chacune dans son coin.
Que faire ? Peut-on faire sans ces organisations et ces « personnalités » ? On peut espérer que certaines d’entre elles se désolidarisent au plus vite de cette attitude sectaire et mortelle, ou que nous nous appuyions sur d’autres organisations et d’autres personnalités.
Sinon vivent Royal, Sarkozy et Le Pen !
Que chacun fasse son choix.
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