Grand entretien. “Il faut éviter une bataille idéologique entre la Chine et les États-Unis”

, par XIAOXI Cankao

Dans cet entretien accordé à la presse officielle chinoise, Yan Xuetong, l’un des plus grands experts chinois en relations internationales, décrit une montée en puissance de Pékin. Le pays ne craint aujourd’hui que deux choses : une confrontation avec Washington à propos de Taïwan et une nouvelle guerre froide.

YAN XUETONG : Le monde connaît des transformations d’ampleurs différentes. Si l’on compare la situation actuelle à celle des vingt années qui ont suivi la dissolution de l’Union soviétique (de 1992 à 2011), on constate que l’on est en train de passer d’une configuration unipolaire, avec une seule superpuissance, les États-Unis, à une configuration bipolaire avec deux superpuissances : la Chine et les États-Unis. Alors que le libéralisme occidental définissait jusqu’à présent la norme sur la scène internationale, désormais, les standards internationaux tendent à ne plus être respectés. L’ordre mondial évolue : les centres du pouvoir ne sont plus uniquement situés en Occident, ils sont de ce fait plus dispersés. Le système [politique] international, lui, se caractérise toujours par sa nature hégémonique héritée de la Seconde Guerre mondiale, et ne donne pour l’instant aucun signe d’évolution.

La reconstruction d’un nouvel ordre mondial prend du temps  ; la redistribution du pouvoir est un processus qui passe par des stades d’éparpillement et de recomposition, aussi les troubles et le désordre se banalisent. Pendant ce temps, du fait que nous manquons de valeurs communes internationales, les anciennes règles perdent de la vigueur tandis que les nouvelles se font attendre. Il va devenir courant de s’affranchir de toute règle et de ne pas tenir ses engagements, dans le but d’être compétitif :

de nombreux pays se mettent à privilégier le stratagème au détriment de leur réputation.

Comme l’arme nucléaire permet pour l’instant d’empêcher des conflits directs entre grandes puissances, celles-ci se livrent de plus en plus souvent bataille à coups de sanctions économiques, et le protectionnisme commercial a le vent en poupe. Les grandes puissances ne sont pas disposées à assumer le coût du maintien de l’ordre et de la gouvernance mondiale  ; celle-ci, tout comme la coopération régionale, est au point mort. Le monde pourrait se retrouver sans leader.

Mais la situation mondiale ne connaît que des changements de degré et non pas de nature, des désordres et non pas des changements de système, sans comparaison avec ceux provoqués par les deux guerres mondiales. Une observation sur cinquante ans montre que les changements mondiaux actuels sont de moyenne importance, bien loin du bouleversement mondial à la fin de la guerre froide.

En 2013, vous prévoyiez que la configuration bipolaire avec la Chine et les États-Unis serait quasiment fixée en 2023. Êtes-vous toujours de cet avis  ?

Oui. Après la guerre froide, les États-Unis sont devenus les maîtres absolus, mais ils n’ont plus aujourd’hui la position dominante qu’ils occupaient dans les années 1990. Aujourd’hui, je peux même avancer avec certitude qu’un monde multipolaire n’est plus possible et qu’on a toutes les chances de voir se mettre en place une configuration bipolaire au cours des cinq prochaines années.

Mon jugement se fonde sur une comparaison des forces des grandes puissances mondiales et sur leurs relations stratégiques. Actuellement, les autres pays arrivent loin derrière la Chine et les États-Unis, et l’écart devrait encore se creuser d’ici à 2023. Sur les grands dossiers stratégiques,

il est clair que, désormais, les autres pays se contentent de choisir leur camp : chinois ou américain.

La configuration internationale après 2018 dépendra de l’évolution de la puissance des grands pays. Il ne m’apparaît pas raisonnable de vouloir juger de l’état du monde à un horizon supérieur à dix ans. Avant cela, il est impossible que la Chine se hisse au niveau des États-Unis. En effet, la croissance de notre puissance nationale a globalement ralenti, et on ne peut exclure que cette tendance se poursuive.

Lorsque la bipolarisation du monde sera effective, on pourra s’interroger sur la pertinence de l’utilisation de la notion d’Occident dans l’analyse des relations internationales. L’Occident était au départ une notion géographique, qui a pris ensuite une dimension culturelle avant de devenir un concept politique pendant la guerre froide. La tendance actuelle à la bipolarisation favorise la division au sein des nations occidentales comme des pays en voie de développement. De ce fait, la recomposition des forces politiques pourrait bien ne pas s’opérer autour de la distinction entre monde occidental et monde non-occidental. La ligne de partage ne serait plus d’ordre idéologique. Les partenariats stratégiques comme celui qui lie les États-Unis, le Japon, l’Inde et l’Australie ou la Chine et certains pays occidentaux ne sont plus délimités par la notion politique d’Occident. Alors que les pays occidentaux n’exercent plus une influence internationale en tant qu’ensemble, une analyse des relations internationales basée sur la notion politique d’Occident ne correspond plus à la réalité objective.

L’escalade des frictions commerciales entre la Chine et les États-Unis met en exergue l’aspect concurrentiel de leurs relations. Quels défis et quels risques devons-nous nous préparer à affronter  ?

La grande question de politique internationale qui va se poser à la Chine dans les années à venir, c’est de savoir comment réagir face à l’inconstance de Donald Trump. Comme il prend les décisions presque tout seul, les politiques manquent de continuité, et la part d’imprévisibilité est très importante. Il faut donc éviter que le conflit entre les deux parties ne prenne une dimension idéologique. La guerre froide était avant tout une bataille idéologique  ; ce n’est qu’en évitant ce type d’affrontement que l’on pourra éviter une nouvelle guerre froide. À moyen terme, dans les cinq ans à venir, on peut s’attendre à une nouvelle progression du courant séparatiste à Taïwan. Il faut se prémunir contre le risque d’une confrontation entre la Chine et les États-Unis à ce propos. À plus long terme, dans les dix ans, le danger extérieur le plus important restera sans doute le séparatisme taïwanais, qu’il faut prévenir en mettant en place des mécanismes de contrôle efficaces.

Le chercheur Paul Kennedy estime que l’expansion excessive d’un empire peut conduire une nation à son déclin. Vous affirmez qu’un pays émergent a réussi quand son leadership politique dépasse celui des pays dominants. Quelles leçons tirer de tout cela  ? Comment pouvons-nous forger notre leadership  ?

Nous sommes déjà la deuxième puissance globale, et aucune force extérieure ne saurait inverser le cours de notre émergence. Historiquement, le déclin des grandes puissances mondiales s’est toujours expliqué par des facteurs internes. Ainsi, la dissolution de l’Union soviétique n’a pas été la conséquence des pressions occidentales, mais a été provoquée par des erreurs politiques stratégiques de l’URSS. Quant au long marasme de l’économie japonaise après la guerre froide, il est dû non au fait que les États-Unis aient cherché à la briser par les accords du Plaza, mais à l’incapacité du Japon à réformer son système économique. Enfin, le relatif déclin des États-Unis au XXIe siècle ne s’explique pas par l’habileté de la Chine à exploiter les failles du principe du libre-échange américain, mais bien par l’incapacité du gouvernement américain à lancer de vastes réformes sociales. Pour les mêmes raisons, la réussite ou l’échec de l’essor de notre pays dépendra de sa politique intérieure.

Par expérience, la Chine sait que la juste voie pour réaliser son émergence consiste à continuer à approfondir les réformes et à élargir son ouverture. Depuis les années 1980, l’expérience la plus réussie et la plus cruciale que nous ayons connue, c’est le lancement de la politique de réformes et d’ouverture. Se réformer et s’ouvrir doit rester notre ligne de conduite : les réformes ont provoqué notre mutation, tandis que l’ouverture nous a permis de les mener à bien en suivant la bonne orientation. Nous aurions sans doute reculé si nous avions procédé à des changements sans nous ouvrir sur l’extérieur. Dans la politique de réformes et d’ouverture, c’est l’ouverture qui a joué un rôle déterminant.

Pour asseoir sa position dirigeante sur le monde, il existe trois voies principales : utiliser la contrainte militaire, jouer la carte des intérêts, s’ériger en modèle pour se faire accepter comme leader. Dans le premier cas, le leadership qui en résulte est peu apprécié  ; dans le deuxième, il est accepté volontairement mais n’inspire pas l’admiration  ; et dans le troisième cas, les autres pays y adhèrent de leur plein gré. Par conséquent,

le leadership indéniable se forge en s’érigeant en modèle.

La manière d’asseoir son leadership a un lien direct avec le type de leadership exercé. Nous n’avons pas besoin de chercher à conquérir le leadership de ce monde-ci, mais il faut attendre qu’une crise mondiale éclate pour qu’on nous demande de le prendre.

Si la Chine veut devenir un pays exerçant un leadership international incontestable, elle doit passer par trois étapes. D’abord, user d’une échelle de valeurs unifiée dans la définition de ses politiques, intérieure comme extérieure. Ensuite, s’appuyer sur les principes d’équité, de justice et de civilisation qui font autorité pour mettre en place des normes internationales – lesquelles devraient être acceptées par la grande majorité des pays, puisqu’elles s’inspirent de valeurs universelles, et que les pays faibles apprécient beaucoup ce genre de normes bienveillantes à leur égard. Enfin, troisième étape : appliquer un système de critère à double vitesse pour les sanctions en cas d’infraction à ces normes, autrement dit se montrer plus sévère vis-à-vis des pays puissants que vis-à-vis des pays faibles quand ils enfreignent les normes qui font autorité, et infliger des sanctions plus lourdes à ceux qui ont une culture similaire qu’à ceux dont la culture est éloignée.

Vous avez évoqué le caractère “déterminant” de l’ouverture du pays. La Chine a récemment adopté un nouveau train de mesures pour accélérer cette ouverture. Par rapport au protectionnisme du gouvernement de Donald Trump, n’est-ce pas là faire preuve également d’une certaine force morale  ?

En effet  ! À l’ère de la mondialisation, les gens sont convaincus que la liberté des échanges est un droit naturel de l’être humain  ; une politique d’ouverture en garantit le respect, c’est donc quelque chose de juste, alors qu’il est mal d’entraver ce droit. Depuis janvier 2018, notre gouvernement a annoncé à maintes reprises son intention d’accentuer le degré d’ouverture du pays, une décision politique accueillie très favorablement et une stratégie qui devrait accélérer encore l’émergence de la Chine. En nous offrant la possibilité d’effectuer des comparaisons, l’ouverture nous permet de mieux comprendre nos propres insuffisances et les points forts des autres pays. On peut ainsi s’inspirer de leurs expériences réussies et remédier à nos défaillances. De plus, ce n’est qu’en pratiquant une politique d’ouverture que nous pouvons exiger en retour des autres pays qu’ils s’ouvrent à nous.

En matière de puissance, dans des conditions d’ouverture réciproque, celle-ci profite plus aux puissants qu’aux faibles  ; ils sont donc davantage convaincus de l’intérêt d’une politique d’ouverture que les faibles. La Chine est un grand pays émergent, dont la puissance nationale globale vient juste après celle des États-Unis. Par conséquent, notre degré d’ouverture générale et notre confiance en cette politique doivent être supérieurs à ceux de tous les autres pays à l’exception des États-Unis  ; c’est bon pour l’essor de la Chine. D’un point de vue moral,

seule une politique d’ouverture peut nous donner la légitimité requise pour exiger des autres pays qu’ils s’ouvrent au nôtre.

En tant que pays émergent, nos intérêts nous poussent plus que d’autres nations à nous développer à l’étranger, d’où l’importance de l’ouverture. Pour que notre puissance soit affermie de manière irréversible, il convient d’adapter le degré d’ouverture au monde extérieur selon les domaines, en fonction de notre puissance concrète. Il faut intensifier nos efforts pour nous renforcer là où notre degré d’ouverture est faible afin d’arriver au plus vite à un haut niveau d’ouverture.

Donald Trump nous donne une occasion stratégique en nous fournissant une bonne raison d’accroître notre ouverture. Sous la pression de Trump, l’accélération et l’intensification de l’ouverture favorisera la mutation de certains secteurs industriels à la traîne dans notre pays. Dans l’enseignement supérieur, en s’ouvrant aux enseignants du monde entier et en faisant venir davantage de professeurs étrangers brillants, nous allons hisser plus rapidement nos universités en haut des classements mondiaux. Actuellement, nous ne sommes pas assez accueillants envers les enseignants étrangers, qui ne peuvent même pas bénéficier de la même couverture d’assurance-maladie que leurs collègues chinois.

Le septième Forum mondial pour la paix, organisé par l’université Tsinghua, s’est tenu en juillet dernier à Pékin. Dans notre monde actuel, on assiste à une montée en puissance des politiques de “désengagement” et des antagonismes. Certains estiment que la communauté mondiale semble se trouver dans une époque de royaumes combattants. Dans ces circonstances, quel sens le dialogue et la coopération ont-ils pour vous  ?

Il est vrai que l’ordre mondial est marqué par une instabilité croissante du fait de l’augmentation des facteurs d’incertitude dans la politique internationale. C’est pourquoi le Forum a axé cette année ses discussions sur les changements dans l’ordre mondial et la question du maintien de sa stabilité. Mes recherches à ce sujet me font penser que l’arme nucléaire peut certes éviter le déclenchement d’une grande guerre mondiale mais que, faute d’un leadership mondial, les luttes stratégiques régionales risquent de s’exacerber. Il est certain que l’accroissement des conflits d’ordre économique ou liés à des questions de sécurité ne joue pas en faveur de la coopération internationale, mais ce qui est le plus préoccupant, c’est que ces conflits puissent dégénérer en des batailles idéologiques.

Le dialogue sur la sécurité mondiale ne peut pas résoudre les questions posées par les divergences d’intérêts, mais il peut entraîner un réveil des consciences et empêcher que des disputes d’ordre matériel ne dégénèrent en luttes idéologiques. Dans le cas des litiges concernant des intérêts matériels, il existe une marge pour la conciliation, car les intérêts matériels ne concernent que des biens terrestres. En revanche, lorsque les conflits prennent une dimension idéologique, ils deviennent alors une question de vie ou de mort, car reconnaître que son adversaire a raison, c’est admettre que l’on a tort, ce que les gens font très difficilement. Le risque est beaucoup plus grand de voir les conflits provoquer des heurts violents dans le cas de batailles idéologiques que dans le cas de litiges portant sur des intérêts matériels, en particulier économiques. Les batailles idéologiques peuvent déboucher sur des affrontements militaires et sur des guerres froides.

Yan Xuetong

Directeur de l’Institut des relations internationales de l’université Tsinghua à Pékin, Yan Xuetong est l’un des chercheurs chinois qui font le plus autorité en la matière. Il a été nommé par la revue américaine Foreign Policy comme l’un des 100 intellectuels les plus influents du monde en 2008.

Yan Xuetong est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les relations étrangères et la politique de défense de la Chine publiés en anglais. Le prochain, Leadership and the Rise of Great Powers (“Leadership et émergence des grandes puissances”), paraîtra aux Princeton University Press en avril 2019.

Né en 1952 à Tianjin, au sud-est de Pékin, Yan a d’abord obtenu un diplôme d’anglais à l’université du Heilongjiang à Harbin en 1982, avant de prolonger ses études en sciences politiques. Il a obtenu son doctorat à l’université de Californie en 1992.

Bataille commerciale : mesures contre contre-mesures

Lancé par Donald Trump, le bras de fer qui oppose les deux premières économies du monde depuis le début de l’été va bien au-delà d’une querelle commerciale. Une bonne partie des élites dirigeantes américaines reprochent à la Chine de ne pas respecter les règles du jeu économique mondial. Plus largement, Washington cherche à contenir l’émergence de son seul rival crédible comme puissance dominante du XXIe siècle, et Pékin ne compte pas se laisser faire.

Mesures et contre-mesures se sont succédé tout l’été, et la surenchère du gouvernement Trump concerne désormais une bonne moitié des exportations chinoises vers les États-Unis (505 milliards de dollars en 2017). Conséquence logique : la fin des pourparlers entre officiels américains et chinois engagés pour tenter d’apaiser la crise.

Le problème épineux de Taïwan

Disposant de tous les attributs d’un gouvernement autonome, Taïwan n’est cependant pas reconnu comme un pays par les Nations unies. Séparée de fait de la Chine à l’issue de la guerre civile remportée par les communistes en 1949, la république de Chine – appuyée sur un traité d’assistance avec les États-Unis – s’est démocratisée à partir de 1987. Taïwan a ainsi connu plusieurs alternances entre des gouvernements : nationaliste d’une part, favorable à la réunification, et séparatiste d’autre part, comme c’est le cas depuis l’arrivée à la présidence en 2016 de Tsai Ing-wen. Pékin, qui considère l’île comme une province de Chine, multiplie les avertissements. En 2017, le président chinois Xi Jinping a formé le souhait d’une “renaissance de la nation chinoise”, interprété comme une annonce de la récupération prochaine de Taïwan. L’éventualité d’une reprise de l’île par la force a été évoquée dans la presse de Hong Kong.


CANKAO XIAOXI

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