Elections des « midterms » : aux Etats-Unis, les succès et les limites des démocrates

Le parti est tiraillé entre son aile gauche et son centre, qui a permis de reprendre la Chambre des représentants.

Une semaine après les élections de mi-mandat, les démocrates peuvent mettre en avant le meilleur résultat enregistré aux Etats-Unis pour des scrutins intermédiaires depuis 1974. Un succès matérialisé par la conquête de la Chambre des représentants, le gain de sept postes de gouverneurs et de plus de 300 sièges dans les assemblées des Etats, alors qu’il reste des incertitudes sur le verdict des urnes en Floride et en Géorgie, comme dans certaines circonscriptions de Californie et de l’Utah. Un succès obtenu qui plus est alors que l’économie affiche une insolente santé et en l’absence de crise internationale ­majeure, deux éléments qui auraient dû favoriser le camp du président Donald Trump.

La nouvelle majorité de la Chambre des représentants est bien plus représentative des Etats-Unis que celle du Sénat. Rajeunie, féminisée, plus diverse, elle est le reflet de la poussée enregistrée dans les zones périurbaines américaines qui ont été réellement parcourues par la « vague » que les plus optimistes des démocrates appelaient de leurs vœux. Même s’il faut les prendre avec les précautions d’usage, les sondages de sortie des urnes ont attesté en outre d’une participation supérieure des jeunes et des hispanophones, deux électorats favorables aux démocrates, par rapport aux élections comparables survenues en 2014.

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Les scrutins disputés de Floride et de Géorgie, même s’ils tournent au final à l’avantage des républicains, ne se joueront qu’à quelques milliers de voix, ce qui atteste de la compétitivité des démocrates dans ces Etats indécis de longue date pour le premier, et en passe de le devenir pour le second. La conquête lundi 12 novembre par Kyrsten Sinema d’un siège abandonné par un sénateur républicain dans l’Arizona témoigne en outre des transformations en cours dans certains Etats du Sud longtemps considérés comme acquis au Grand Old Party. Tout comme la défaite honorable essuyée au Texas par Beto O’Rourke, également pour le Sénat.

Ce succès incontestable a pourtant ses limites. Même si Donald Trump a forcé le trait comme de coutume en revendiquant au soir du vote mardi 6 novembre un « immense succès » avant même la fin des décomptes des voix, cette « vague » n’a pas atteint les espaces ruraux où les démocrates ont au contraire perdu du terrain. Le large succès obtenu en termes de vote populaire, dans lequel ils ont devancé largement des républicains, n’est d’aucun secours pour une partie des échéances à venir en 2020 : la présidentielle et un renouvellement sénatorial partiel certes moins défavorable que cette année pour les démocrates, qui ne laisse en revanche que peu d’opportunités de conquêtes.

Un paradoxe illustre la difficulté à laquelle les démocrates sont confrontés pour élaborer une stratégie. Les figures les plus marquantes de la campagne de 2018 appartiennent toutes à l’aile gauche incarnée en 2016 par le sénateur du Vermont Bernie Sanders : Stacey Abrams en Géorgie ou Andrew Gillum en Floride, tous deux candidats à un poste de gouverneur. Beto O’Rourke a également frappé les esprits en parvenant à créer un engouement sur la base d’un discours optimiste et inclusif, qui a même dépassé le cadre du Texas. Mais partout avec le même résultat, ou presque. Le troisième a été battu et les deux premiers sont en ballottage défavorable dans l’attente des décomptes définitifs.

Eviter les polémiques de Trump

Cette aile gauche a certes remporté des scrutins, mais princi­palement dans des circonscriptions sans enjeu, solidement ancrées dans le camp démocrate, comme Alexandria Ocasio-Cortez à New York. Dans le même Etat, mais loin de la métropole, une autre représentant de cette aile gauche, Dana Balter, a été largement battue dans un district où la candidate démocrate à la présidentielle, Hillary Clinton, l’avait pourtant emporté en 2016. Dans le Nebraska, une candidate comparable, Kara Eastman, a subi le même sort. Les élections de mi-mandat ont confirmé ce que les primaires avaient déjà montré : la cuisante défaite de 2016 ne s’est pas traduite par un net glissement à gauche du Parti démocrate sur le modèle de ce qu’avait représenté le Tea Party pour le Parti républicain en 2010. Comme l’a noté la chaîne NBC, l’aile gauche du parti a échoué à renverser un seul siège à la Chambre. A l’inverse, les modérés de la Nouvelle Coalition démocrate l’ont emporté dans 23 des 29 élections dans lesquelles ils s’étaient investis.

Le programme affiché par la majorité des candidats démocrates pendant la campagne, et d’autant plus pour celles et ceux engagés dans des circonscriptions détenues par des républicains, est souvent apparu comme pragmatique et consensuel. Il a reposé en grande partie sur la défense de l’assurance-santé léguée par Barack Obama, qui avait été la cause principale de leurs déroutes de 2010 et de 2014. Ce dispositif est devenu entre-temps populaire dans le pays. De même, les démocrates ont évité d’entrer dans les polémiques créées par Donald Trump pour électriser son électorat.

Il n’est pas acquis cependant qu’ils puissent conserver la même discipline une fois aux commandes de la Chambre des représentants. D’autant que la pression de la base risque d’alimenter la surenchère qui accompagne ordinairement le processus des primaires pour l’investiture présidentielle. Selon le sondage de sortie des urnes de la chaîne CNN, 77 % des électeurs démocrates sont ainsi favorables à une procédure de destitution de Donald Trump, condamnée à demeurer symbolique, faute de majorité au Sénat. Sans surprise, les électeurs des bastions démocrates de Californie et de New York sont les plus favorables à une telle menace, que la direction de leur parti au Congrès se garde bien de reprendre à son compte.

De nombreux élus de ces mêmes Etats, dont une bonne demi-douzaine de sénatrices et de sénateurs, devraient rapidement dévoiler leurs intentions pour 2020. Un afflux de candidatures comparable à celui de 2016 pour les républicains est attendu. Les élus de la Côte est comme de la Côte ouest devraient y être surreprésentés. Ces derniers ne sont pourtant pas les mieux placés, sur le papier, pour convaincre les électeurs du Midwest de se détourner de Donald Trump.

Joe Biden et Bernie Sanders pour l’heure favoris

La lenteur de la transformation de l’Arizona et du Texas en Etats indécis (swing states) et l’incertitude électorale en Floride font que les chances démocrates ­continuent en effet de passer par les Etats du nord, notamment le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie, que Donald Trump était parvenu à emporter en 2016. Les démocrates ont certes repris le poste de gouverneur dans les deux premiers et conservé celui du troisième, mais sans parvenir toujours à distancer leurs adversaires. Et ces derniers ont au ­contraire renforcé leurs positions dans l’Etat clé voisin de l’Ohio.

Des élus issus de ces lignes de front seraient sans doute mieux placés pour desserrer l’étreinte des républicains, comme la sénatrice Amy Klobuchar, du Minnesota, ou le sénateur Sherrod Brown, de l’Ohio. L’une comme l’autre ne sont pourtant le « premier choix » que de 1 % des électeurs démocrates interrogés dans le premier ­sondage d’une longue série à venir sur les chances des éventuels candidats à une primaire présidentielle, publié par le site Politico.

Ils sont nettement distancés par deux septuagénaires, l’ancien vice-président Joe Biden et le sénateur du Vermont Bernie ­Sanders, réélu mardi, qui obtiennent respectivement 26 % et 19 % des avis. Le troisième est le battu du Texas, Beto O’Rourke (8 %). Un résultat flatteur pour un homme encore totalement inconnu il y a de cela un an.

Gilles Paris (Washington, correspondant)

• Le Monde. Publié le 13 novembre 2018 à 20h00 - Mis à jour le 13 novembre 2018 à 20h00 :
https://www.lemonde.fr/elections-americaines-mi-mandat-2018/article/2018/11/13/aux-etats-unis-les-succes-et-les-limites-des-democrates-apres-les-midterms_5383101_5353298.html


 Le Parti démocrate mise sur les candidatures féminines

En plein mouvement #metoo, l’opposition cherche à capter les voix des femmes, dont une grande partie se détournent de Donald Trump.
Par Gilles Paris P

Il sera sans doute beaucoup question de « premières » au soir du 6 novembre. Certaines sont déjà en bonne voie. Au terme des primaires d’Arizona qui se sont tenues mardi 28 août, il est désormais acquis qu’une femme, la républicaine Martha McSally ou la démocrate Kyrsten Sinema, occupera au Sénat des Etats-Unis le siège laissé vacant par Jeff Flake, pour la première fois dans l’histoire de cette terre conservatrice. Vingt Etats américains n’ont jamais envoyé de représentante féminine à la Haute Assemblée à la veille des élections de mi-mandat. En Géorgie, une autre femme créera aussi un précédent si Stacey Abrams, une Afro-Américaine, l’emporte sur le républicain Brian Kemp pour le poste de gouverneur.

Un an tout juste après l’éclosion du mouvement #MeToo dénonçant le harcèlement et les violences visant les femmes, ces dernières s’apprêtent à plus que doubler le nombre des élues à la Chambre des représentants. La parité est totalement exclue, mais un nombre record de plus de 170 femmes sur 435 élus est envisagé, au lieu de 84 aujourd’hui, soit seulement 20 % de cette assemblée. Il s’agit, après le nombre de gouverneures (6 sur 50), de la plus faible proportion d’élues aux Etats-Unis. Cette proportion est en effet légèrement plus élevée au Sénat, dans les chambres d’Etats, ou dans les municipalités les plus importantes selon le Center for American Women and Politics, de la Rutgers University.

Cette poussée s’est vérifiée tout au long des primaires. Une néophyte avait frappé les esprits en mai en écartant un responsable démocrate aguerri dans le Kentucky. Amy McGrath avait bâti sa notoriété sur une vidéo de campagne visionnée plus d’un million de fois pour s’imposer. Cette ancienne pilote des marines, la première à avoir été engagée dans des missions de combat au sein de ce corps d’élite en Afghanistan, y racontait sa longue lutte pour l’égalité au sein de l’armée, longtemps contestée par les hommes et une vision conservatrice de la place des femmes.

Comme elle, une autre ancienne combattante l’a ensuite emporté au Texas après avoir assis sa popularité par une vidéo de campagne très partagée sur les réseaux sociaux. La démocrate Mary Jennings Hegar y énumérait toutes les portes auxquelles elle s’était heurtée qui ont forgé son caractère sans entamer sa détermination à servir son pays. En juin, une inconnue de 28 ans, Alexandria Ocasio-Cortez, s’est imposée ensuite en interne dans un bastion démocrate face à un cacique de la Chambre en gommant également son déficit de notoriété avec un film de campagne percutant.

Pas une partie facile

Comme en témoigne cette énumération, le phénomène en cours doit beaucoup au Parti démocrate. Alors qu’un peu plus de 200 candidates ont déjà obtenu l’investiture de leur parti pour les élections de novembre, les trois quarts d’entre elles sont des démocrates. La moitié, comme les deux anciennes combattantes du Kentucky et du Texas, ne s’attend pas à une partie facile : elles s’attaquent en effet à des bastions républicains.

Avec plus de trente ans de retard sur le camp démocrate, un groupe de soutien républicain à des candidatures féminines, Winning for Women, a aussi été constitué en 2017.

L’abondance de candidates démocrates, y compris au niveau des législatures d’Etats, n’a pas été sans poser de problèmes au comité d’action politique consacré aux causes féminines, Emily’s List, fondé en 1985 par Ellen R. Malcom, une héritière du groupe informatique IBM. Ce puissant bras armé financier a souvent été contraint à des choix délicats et contestés entre plusieurs candidates.

Les républicaines ne sont pas totalement marginalisées. Outre Martha McSally dans l’Arizona, Marsha Blackburn et Kristi Noem pourraient ainsi devenir les premières femmes élues gouverneures du Tennessee et du Dakota du Sud. Mais un tiers seulement des candidates républicaines ayant obtenu l’investiture du Grand Old Party pour la Chambre des représentants fera campagne dans un bastion conservateur.

Avec plus de trente ans de retard sur le camp démocrate, un groupe de soutien à des candidatures féminines, Winning for Women, a aussi été constitué en 2017, sur le modèle d’Emily’s List. Adossé aux donateurs traditionnels du Parti républicain (la secrétaire aux petites entreprises Linda McMahon, celle à l’éducation, Betsy DeVos, ou encore Rebekah Mercer, l’une des filles du milliardaire Robert Mercer), ce nouveau comité d’action politique a fort à faire pour rattraper son rival démocrate qui revendique une armée de 5 millions de sympathisants.

La défiance marquée des électrices à l’égard de Donald Trump peut également jouer en faveur des candidates démocrates. Une large majorité de femmes se déclarent « mécontentes » ou « en colère » face à sa présidence dans un sondage publié le 13 août par la chaîne CBS, toutes classes d’âge confondues.

Gilles Paris (Washington, correspondant)

• ublié le 30 août 2018 à 11h42 - Mis à jour le 30 août 2018 à 11h42 :
https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/08/30/le-parti-democrate-mise-sur-les-candidatures-feminines_5348087_3222.html


 Alexandria Ocasio-Cortez, novice en politique et figure émergente des anti-Trump

En gagnant les primaires démocrates à New York face à un baron du parti, l’ex-serveuse de 28 ans née dans le Bronx concentre les espoirs de la presse libérale.

C’est le type de victoire politique dont la presse américaine se délecte. Alexandria Ocasio-Cortez, 28 ans, latino-américaine du Bronx a remporté, mardi 26 juin, les primaires démocrates de la 14e circonscription de New York face au très installé Joseph Crowley, 56 ans, élu à la Chambre des représentants depuis 1999.

« Un renversement titanesque », titre CNN dès l’annonce des résultats, quand le New York Times décrit la nouvelle candidate aux élections de mi-mandat, en novembre, comme une « tueuse de géants ».

« C’est une candidate issue de la minorité dans une circonscription constituée majoritairement de minorités », souligne sur CNN le journaliste Harry Enten : les importantes communautés afro-américaines, asiatiques et latino-américaines du quartier ont été séduites par le discours militant d’Alexandria Ocasio-Cortez, membre des socialistes démocrates américains, née d’une mère portoricaine et d’un père du Bronx.

En doublant l’un des parlementaires les plus progressistes du congrès par sa gauche, l’ancienne serveuse – dont la photo apparaît encore sur le site de son dernier employeur, un bar à cocktails de Manhattan – s’inscrit pleinement dans les divisions internes au Parti démocrate, vives entre Bernie Sanders et Hillary Clinton lors de la présidentielle de 2016.

Assurance santé accessible à tous, aides à l’accès à l’université, développement de l’emploi public, abolition de l’agence d’immigration : toutes les thématiques de campagne d’Alexandria Ocasio-Cortez rappellent celles du sénateur du Vermont, dont elle a organisé une partie de la campagne à New York.

« Elle pourrait être le futur du Parti démocrate »

Dans cette circonscription de 600 000 habitants reliant City Island au Sunny Side new-yorkais, celle qui pourrait devenir la plus jeune élue à la Chambre des représentants aurait « réalisé le plus grand retournement des primaires démocrates depuis des années », note le site d’information Mother Jones. « Elle pourrait être le futur du Parti démocrate », pariait déjà, dans un portrait de la candidate en campagne, le magazine Vogue. La chaîne conservatrice Fox News note de son côté l’apparition, rare, d’une figure rattachée au socialisme dans le paysage politique américain.

Face à Joseph Cowley, alors annoncé comme le futur président de la chambre des représentants en cas d’alternance, Alexandria Ocasio-Cortez a surtout tiré tous les leviers d’une opposition sans compromis face à Donald Trump : le 24 juin, elle se présente par exemple devant un centre de détention pour enfants migrants, près de la frontière mexicaine, et interpelle devant les caméras les officiers de l’autre côté des grilles, visiblement embarrassés.

Dans une vidéo de promotion vue par plus de trois millions de personnes, elle développe son opposition entre les classes moyennes inférieures et le monde des affaires : « Nous avons les gens, ils ont l’argent », lâche la démocrate, très présente sur les réseaux sociaux, où elle apparaît fréquemment prise en photo dans les rues de sa circonscription.

Joseph Cowley lui a rapidement accordé son soutien, dans la soirée du 26 juin. Le président Donald Trump en a, lui, profité pour commenter la défaite de l’un de ses plus virulents opposants dans un des tweets narquois dont il a le secret : « Peut-être aurait-il dû être plus sympathique, et montrer plus de respect à son président ! »

Simon Auffret

• Le Monde, publié le 27 juin 2018 à 15h15 - Mis à jour le 27 juin 2018 à 17h43 :
https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/06/27/etats-unis-alexandria-ocasio-cortez-novice-en-politique-et-figure-emergente-des-anti-trump_5322135_3222.html

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