TRIBUNE

Quelles choix politiques ? « Et si les gilets jaunes étaient des écologistes qui s’ignorent ? »

, par COMBY Jean-Baptiste

Pour le sociologue Jean-Baptiste Comby, la mobilisation des « gilets jaunes » peut être vue comme un appel à appréhender les défis climatiques en tenant compte des personnes fragiles.

Cessons donc d’opposer la colère des gilets jaunes et la bataille contre le réchauffement climatique ! Telle est la proposition de Jean-Baptiste Comby, sociologue à l’université Paris 2, auteur de « la Question climatique. Genèse et dépolitisation d’un problème public » (Raisons d’Agir, 2015). Celui-ci nous invite à voir, dans la mobilisation de samedi, un appel à appréhender les défis climatiques et énergétiques en tenant compte des réalités des fractions fragilisées de la population. Transports en commun hors des villes, fret, rythmes des déplacements… « Il est donc urgent de revenir à une écologie proprement politique et ce faisant de mettre en œuvre les mesures structurelles seules à même de nous rendre durablement, massivement et équitablement moins dépendants de l’automobile », estime le chercheur. Tribune.


Et si les « gilets jaunes » étaient des écologistes qui s’ignorent ? La question peut surprendre tant elle va à l’encontre de l’antagonisme que le gouvernement a construit depuis plusieurs mois entre la gentille fiscalité « verte » et les méchants pollueurs « jaunes ». Et pourtant, la possibilité d’une « convergence » jaune-verte est moins irréaliste qu’il n’y paraît.

Plus précisément, il serait tout autant absurde de dire que les gilets jaunes sont écologistes que de dire qu’ils se mobilisent pour la pollution et contre la planète. L’écho rencontré par l’appel à manifester le samedi 17 novembre offre en fait une occasion de rebattre en profondeur le débat environnemental.

Cette mobilisation illustre l’impasse sociale des mesures incitatives en matière d’écologie. Depuis une trentaine d’années, nourris par un économisme mal dégrossi, les gouvernements successifs se sont persuadés que la seule façon de faire changer les comportements était de jouer sur le portefeuille : des taxes pour ce qui pollue beaucoup, des incitations pour ce qui pollue moins.

Sur le modèle de l’homo economicus – cet agent parfaitement rationnel que postulent les schémas de l’économiste classique, mais qui ne se rencontre jamais dans la vraie vie – les lois qui créent des écotaxes, des écovignettes ou des crédits d’impôt, postulent un introuvable homo ecologicus.

 Un écologisme « d’en bas »

Ces derniers jours, pris dans une fuite en avant, le gouvernement a cru bon de répondre aux revendications des « gilets jaunes » par encore plus d’incitation – cette fois pour faciliter les conversions en matière d’automobile ou de chauffage. Mais une prime de 4.000 euros peut-elle vraiment convaincre un bénéficiaire du smic d’investir dans une voiture électrique qui en coûte près de 20.000 ? Les sentiers du réformisme écologiste, qu’on y fasse des grands ou des petits pas, nous mènent droit dans le mur des contradictions sociales et écologistes des sociétés capitalistes.

Il est donc urgent de revenir à une écologie proprement politique et ce faisant de mettre en œuvre les mesures structurelles seules à même de nous rendre durablement, massivement et équitablement moins dépendants de l’automobile. Réhabilitons les transports en commun hors des villes à commencer par les réseaux ferrés secondaires ; reposons la question du fret et de la circulation des poids lourds ; plus largement, repensons les rythmes de déplacement des hommes comme des marchandises et révisons en profondeur l’aménagement des territoires avec comme principe d’attractivité non plus la vitalité économique mais le soin apporté aux rapports sociaux et environnementaux.

Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, ce message profondément vert ne peut-il pas transparaître à travers la colère rouge des gilets jaunes ? Je suis sociologue et j’ai conduit une soixantaine d’entretiens approfondis depuis une dizaine d’années avec des membres des classes populaires et moyennes inférieures. La majorité d’entre eux, je peux en attester, s’inquiète des dégradations de l’environnement. Ils s’intéressent aux écosystèmes naturels et déploient une culture écologique qui leur est propre. Mais cet écologisme « d’en bas », se montre très rétif à l’écologisme officiel, celui que l’on entend dans les médias et qui vante la morale « éco-citoyenne » censée rendre efficaces les mesures fiscales et incitatives. Il en pointe d’ailleurs les coûts matériels. Tout le monde n’a « pas les moyens de se la péter écolo », pour reprendre les propos d’un enquêté.

 Une question d’injustice sociale

Alors que le mouvement écologiste peine à faire de la place aux catégories sociales les moins favorisées, peut-il se permettre de manquer le rendez-vous avec les « gilets jaunes » ? Mon intuition est qu’il existe un chemin, certes étroit, pour offrir une lecture écologiste aux actions qu’ils s’apprêtent à mener pour se faire entendre.

Cela suppose de ne pas verser dans les visions binaires réactivant un clivage spatial entre une France des champs et une France des villes, entre un centre privilégié et une périphérie abandonnée. Il faut surmonter le succès médiatique de ces fantasmes colportés par le doxosophe Christophe Guilluy. Outre leur inconsistance scientifique maintes fois établie, ces poncifs réactivent des stigmates qui font obstacle au rapprochement entre les marches pour le climat et les « gilets jaunes », entre les militants écologistes et les victimes de ces mesures incitatives.

Il est à parier que la distance sociale et politique entre ces deux catégories de la population n’est pas si grande. Les écolos n’ont rien à perdre à aller écouter et discuter avec les « gilets jaunes ». En effet, leur mobilisation ne gagne-t-elle pas à être aussi vue comme une manière d’appréhender les défis climatiques et énergétiques ajustés aux réalités des fractions fragilisées de la population ?

L’interprétation principale de ce grondement populaire est celle de l’injustice sociale. Une telle lecture qui met en miroir cette taxe sur le gazole avec les cadeaux fiscaux faits aux plus fortunés (ceux dont les styles de vie tendent pourtant à être les plus nuisibles pour la planète), est fondamentale. Elle ne peut que s’enrichir d’une lecture radicalement écologiste."

Jean-Baptiste Comby


P.-S.

• «  »Et si les gilets jaunes étaient des écologistes qui s’ignorent ?«  ». Nouvel Obs,. Publié le 16 novembre 2018 à 15h22.

(Les liens et intertitres sont de la rédaction)

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