Des OMD aux ODD : Pourquoi les initiatives prises par l’ONU pour combattre la pauvreté restent vouées à l’échec ?

En 2000, lors du sommet du Millénaire de l’Organisation des Nations unies (ONU), les dirigeants mondiaux se sont engagés sur 8 objectifs chiffrés appelés Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), pour s’attaquer d’ici 2015 au problème de la pauvreté. On allait voir ce qu’on allait voir…

Un manque d’ambition criant…

Le problème a été fondamentalement mal posé. Pourquoi vouloir seulement réduire la pauvreté alors que l’humanité a largement les moyens de l’éradiquer ?

« La combinaison sans précédent de ressources et de technologies dont nous disposons à l’heure actuelle rend l’argument selon lequel les objectifs fixés pour l’horizon 2015 relèvent de l’impossible intellectuellement et moralement indéfendable. Nous ne devons pas nous satisfaire de progrès ne permettant pas de réaliser pleinement les objectifs fixés ni nous contenter de demi-mesures qui négligent des régions entières de l’humanité. »

PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 2006

L’objectif fixé était plus que timide : réduire de moitié, non pas le nombre absolu, mais la proportion de personnes vivant dans l’extrême pauvreté et la faim sur la période 1990-2015. Ainsi on se rapprochera de l’objectif chaque fois que la population augmentera, même si le nombre de personnes souffrant de la faim ne diminue pas. Au cours des années 90, près de 200 millions d’Indiens et de Chinois étaient sortis de l’extrême pauvreté . Au moment de signer la déclaration du Millénaire, cet objectif était donc sur le point d’être rempli…

Quant au critère retenu pour mesurer l’extrême pauvreté, il ne manque pas de cynisme : comment des instances prétendant défendre les droits humains ont pu estimer qu’une personne disposant d’1,25 $US par jour serait sorti de la pauvreté quand on sait que la plupart des endroits sur la planète ne permettent pas de vivre quotidiennement avec 4 $US  [1] ? Ce chiffre arbitraire permet en réalité de masquer une misère qui reste insoutenable pour la majorité de la population : les personnes vivant avec moins de 4 dollars par jour représentent encore 75 % de la population au Sud.

Si la majorité des objectifs visait le respect des droits humains, le dernier d’entre eux levait pourtant le voile sur la logique même de ces OMD. Intitulé « mettre en place un partenariat mondial pour le développement », les critères retenus dans cet objectif maintenaient la logique qui avait poussé les pays du Sud vers une crise de la dette dans les années 80 :

  • Invitation à s’engager dans l’initiative PPTE qui, sous le prétexte d’un relatif allègement de dette, oblige les pays à poursuivre les plans d’ajustement structurel.
  • Dérogations commerciales pour les pays les plus pauvres afin de faciliter leurs exportations vers les pays dits développés. Il s’agit en réalité de maintenir les pays du Sud dans le rôle de pourvoyeur de matières premières.
  • Intensification de la collaboration avec les multinationales de l’information et de la communication ainsi qu’avec l’industrie pharmaceutique… des acteurs qui font clairement partie du problème et non de la solution !

Dès le départ, les OMD n’avaient donc aucune chance d’être atteints puisqu’ils refusent de mettre en cause le cadre économique qui les a rendus nécessaires tout en appliquant de vieilles recettes économiques inefficaces.


Insuffisance des données et manipulations statistiques

Le peu de fiabilité des données sur lesquelles reposent les résultats des OMD montre une autre de ses limites. L’ONU reconnaît en effet qu’une part importante de la population la plus pauvre se trouve totalement en dehors des radars statistiques. Par exemple, quelque 230 millions d’enfants de moins de cinq ans (soit un enfant sur trois) ne seraient pas repris dans les registres d’état civil en Afrique subsaharienne  [2].

Quant aux méthodes utilisées pour calculer les niveaux de pauvreté, elles sont pour le moins douteuses. Le seuil pour les différents pays est calculé en « parité de pouvoir d’achat »  [3], c’est-à-dire en tenant compte des différences de coût de la vie. Par exemple, pour l’Inde, la Banque mondialeconsidère que le coût de la vie est bien moins élevé qu’ailleurs et fait donc passer le seuil de pauvreté, en parité de pouvoir d’achat, à 0,25 $US par jour !

En octobre 2007, une étude réalisée par une institution gouvernementale en Inde calculait que 77 % de la population, soit 836 millions d’Indiens, vivaient avec moins de 20 roupies par jour (soit moins de 0,5 $US). Ce chiffre est très différent des affirmations de la Banque mondiale selon laquelle 300 millions d’Indiens vivraient au quotidien avec moins de 1 $US.


Une grande capacité à l’autosatisfaction

Malgré des objectifs inadaptés et en majorité non atteints, en dépit des nombreuses manipulations statistiques mises en place pour présenter les résultats sous un meilleur jour, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon, n’a pas hésité à qualifier les OMD de : « mouvement de lutte contre la pauvreté le plus réussi de l’histoire. »

Il ne s’agit pas de nier une série d’avancées, mais se contenter de regarder le verre à moitié plein sans analyser les raisons qui ont empêché de le remplir totalement serait un aveuglement meurtrier. Entre 2000 et 2015, 795 millions de personnes restaient sous-alimentées dans le monde, le nombre de milliardaires a lui été multiplié par 5 ! Les OMD ont consisté à rendre la vie un peu moins pénible pour une partie de celles et ceux qui subissent les conséquences d’un système injuste et profondément inégalitaire.


Les ODD ou l’art de persévérer dans l’application d’un « pansement sur une jambe de bois » !

Le 25 septembre 2015, l’Assemblée générale des Nations unies a confirmé son engagement à poursuivre la dynamique des OMD dans le cadre d’un nouveau programme intitulé Objectifs pour le développement durable (ODD) qui s’étalera jusqu’en 2030. La grande majorité des ONG s’est félicitée d’y voir intégrés certains aspects absents des OMD, comme la préservation de l’environnement, la réduction des inégalités et l’élargissement des objectifs à tous les pays du monde.

En revanche, un certain scepticisme plane quant au financement de ce programme (les estimations sont de l’ordre de 1 000 milliards $US par an). En sachant que l’APD supposée financer les OMD n’a jamais dépassé les 150 milliards $US annuels, ces inquiétudes semblent pour le moins légitimes. Pourtant, si on considère le fait que les sommes détournées par les dictateurs et leurs proches s’élèvent à près de 1 000 milliards $US  [4], que l’évasion fiscale et les placements dans les paradis fiscaux représentent un manque à gagner annuel de 1 000 à 3 500 milliards $US  [5], ou encore qu’un impôt exceptionnel de 10 % sur les millionnaires rapporterait pas moins de 4 620 milliards $US, on réalise que les ressources sont bel et bien disponibles.

Malheureusement, on peut d’ores et déjà douter de la volonté de prôner ce type d’alternatives dans le cadre des ODD...

À titre d’exemple, le terme de « politique fiscale » présent dans le préprojet a été retiré au profit de « politique budgétaire », jugé plus neutre. Il semble que pour une série de pays, la simple idée d’une imposition des ménages et des entreprises, proportionnelle à leurs moyens financiers, soit déjà un pas trop loin dans la lutte contre les inégalités. Pas question non plus d’annulation de la dette, qui libérerait pourtant légitimement des moyens énormes. Les Nations unies s’obstinent à vouloir « aider les pays en développement à rendre leur dette viable à long terme ». Ils sont pourtant tout à fait conscients que les fausses solutions (initiative PPTE) qu’ils ont mises en place dans le cadre des OMD n’ont pas empêché la dette des pays du Sud de poursuivre leur hausse, bien au contraire  [6].

Par ailleurs, alors que la réduction des inégalités devait être le fil conducteur du programme, il se retrouve cantonné à une et unique cible (10.1) : « D’ici à 2030, faire en sorte, au moyen d’améliorations progressives, que les revenus des 40 % les plus pauvres de la population augmentent plus rapidement que le revenu moyen national, et ce de manière durable ».

« La cible 10.1 [sur les inégalités] ne fournit ni mesure ni valeur explicites pour améliorer la répartition des revenus. [...] Elle lie la réduction des inégalités à une croissance économique constante. Elle se garde de faire référence à la nécessité de redistribuer les revenus et les richesses. Et elle omet de mentionner la relation entre les revenus des riches (en particulier le 1 %) et ceux des pauvres ».

Groupe de réflexion de la société civile sur les perspectives du développement global, 2015

Pire, le maintien de cette cible dans les ODD a été une véritable bataille. Finalement conservée dans le document final, la place qu’elle occupe et le flou qui la caractérise suffisent à prouver que la logique libérale qui prévalait dans le cadre des OMD va se maintenir : la croissance économique – présentée comme le Graal absolu – viendrait naturellement ruisseler sur les pauvres ; mettre en place des mécanismes pour redistribuer équitablement les fruits de cette croissance serait préjudiciable à son maintien.

Les ODD s’entêtent donc à poursuivre un raisonnement qui nous a entraîné dans le niveau d’inégalité que l’on connaît aujourd’hui.


La clé du développement confiée au secteur privé

Plutôt que de promouvoir auprès des États la récupération de l’argent détourné par les grandes multinationales via le rapatriement des bénéfices et l’évitement de l’impôt, les ODD se proposent de faire directement entrer le loup dans la bergerie.

L’ONU est en effet bien décidée à impliquer le secteur privé dans le financement des ODD, notamment via la constitution de partenariats public-privé  [7]. Les résultats catastrophiques de ce type de partenariat dans les pays dans lesquels ils sont appliqués ne semblent pas convaincre les Nations unies de choisir une autre voie. Alors que les ODD ont intégré de nouveaux objectifs relatifs à la préservation de la planète, envisager la participation (aussi bien technique que financière) des multinationales les plus polluantes de la planète telle que Total, Chevron ou Monsanto est une aberration !

Les quelques notes positives qu’on pouvait retenir de ces ODD semblent donc bien être de la poudre aux yeux. Le nouveau programme ne permettra pas plus que les OMD une remise en question du carcan macroéconomique ultralibéral. Bien au contraire, la logique est poussée un cran plus loin. Alors que la crise financière a affaibli les pouvoirs publics au détriment des marchés, les ODD s’apprêtent à renforcer cette dynamique.


Emilie Paumard

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P.-S.

CADTM

http://www.cadtm.org/Des-OMD-aux-ODD-Pourquoi-les-initiatives-prises-par-l-ONU-pour-combattre-la

Notes

[1À Niamey, capitale du Niger, pays le plus « pauvre » de la planète en termes d’IDH, un loyer mensuel pour une pièce de 10m2 coûte au minimum 50 €. La facture d’électricité termine de consommer l’ensemble du revenu. Il faut pourtant encore se nourrir, se déplacer, se soigner, envoyer ses enfants à l’école...

[2Nations unies, « Objectifs du millénaire pour le développement », Rapport 2014, p. 6.

[3 La parité de pouvoir d’achat (PPA) est une méthode utilisée en économie pour établir une comparaison entre pays du pouvoir d’achat des devises nationales, ce qu’une simple utilisation des taux de change ne permet pas de faire.

[4POLLET Jean-François, « Biens mal acquis. Comment mettre la main sur la fortune des dictateurs ? », mai 2012

[5BONFOND Olivier, « 10 mesures urgentes pour financer le développement humain et la transition écologique », CADTM, 15 janvier 2015

[6« À l’avenir, le taux d’endettement des pays en développement devrait augmenter [...]. Notamment, la croissance des niveaux de la dette à court terme et des charges du service de la dette indique une vulnérabilité grandissante », Voir « Objectifs du Millénaire pour le développement – rapport 2015 », ONU, 2015

[7 Il s’agit d’un mode de financement qui consiste à faire financer la construction et la gestion d’un bâtiment ou d’une entreprise publique par une entreprise privée. Ce mode de financement qui s’est multiplié au cours des années 2000 est aujourd’hui décrié par de nombreux acteurs. S’il évite à l’État de recourir à l’emprunt, il s’avère extrêmement coûteux pour les pouvoirs publics à moyen et long terme. Les États doivent en effet verser des loyers ou des frais de gestion exorbitants.

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