Indonésie. La route qui conduira les Papous à la prospérité ou à leur perte

Une route de 4 000 kilomètres, baptisée Trans-Papua, est en train d’être construite pour désenclaver la partie indonésienne de l’île de Nouvelle-Guinée. Kompas est parti sur le terrain mesurer l’impact de cet immense chantier.

  1. Il est presque 5 heures du matin. Au-dessus du col de Petik Bintang, le point le plus élevé du tronçon occidental de la route Trans-Papua, le ciel est encore noir, sans étoiles. Une heure plus tard, le soleil fait enfin une brève percée avant de disparaître derrière les nuages.

    Mais la faible lueur de ses rayons permet de deviner un bandeau d’asphalte, flanqué de murs de soutènement en pierre nouvellement construits, qui croise une route de terre. Ce col situé à 279 kilomètres de la ville de Sorong en direction de Manokwari fait partie du segment I de la Trans-Papua. S’étendant sur 594 kilomètres, il a été achevé en 2017.

    Cette route comprend au total douze tronçons. Elle est destinée à relier Sorong, à la pointe ouest de la Papouasie, à Merauke, à l’extrême est, sur une distance de 4 330,07 kilomètres. Le développement des infrastructures en Papouasie, y compris la Trans-Papua, a été inscrit comme priorité nationale par un décret présidentiel en 2007. Mais sa mise en œuvre s’est seulement accélérée ces quatre dernières années.

    La Trans-Papua n’est pas construite à partir de zéro. Certains tronçons suivent le tracé d’anciennes pistes qui sont élargies et asphaltées. Le segment pour franchir le col de Petik Bintang, qui culmine à 1 001 mètres, est celui dont la construction a été la plus difficile. “Ce col est très dangereux. Un accident s’est produit récemment, et depuis la route est déserte. D’habitude, beaucoup de gens de Sorong passent la nuit ici en attendant le lever du soleil”, raconte Muchtar Kalo, un chauffeur de Sorong.

    Des villages à traverser avec prudence

    Du sommet, on n’aperçoit pas le fond de la vallée, qui est noyée dans un brouillard dense piégé entre de sombres forêts. Une chaîne de montagnes surgit au loin à travers d’épais nuages blancs. Soudain, deux calaos papous traversent le ciel dans un battement d’ailes qui claque comme une vieille locomotive.

    Jusqu’à 10 heures du matin, rien en vue : aucun véhicule ne passe. Seule une famille marche sur la route flambant neuve. L’homme porte une lance, la femme un petit enfant dans un noken [filet en fibres végétales], et des chiens trottinent derrière eux.

    Si la route est à présent bien plane, commente Muchtar, les conducteurs doivent néanmoins redoubler de prudence, surtout quand ils traversent des villages. Il lance :

    Qu’ils se gardent bien de renverser un animal, sans parler d’une personne  !”

    Des amendes très élevées sont infligées à quiconque heurte un chien ou un cochon.

    Si le fautif prend la fuite, tous les véhicules derrière lui seront tenus responsables. La route sera bloquée et quiconque tentera de passer devra payer une amende. “Si c’est une personne qui est renversée, l’élu de la région doit intervenir pour résoudre l’incident”, explique Muchtar.

    Une terre d’opportunités

    Comme presque tous les chauffeurs de Sorong, Muchtar n’est pas originaire d’ici. Né à Célèbes, il s’est installé en Papouasie il y a douze ans avec son épouse javanaise. Ancien travailleur émigré au Moyen-Orient, il est parti de zéro, et aujourd’hui il est à la tête d’une petite flotte de véhicules à remorque double essieux qu’il loue. Pour lui,

    C’est bien mieux de travailler en Papouasie que dans les pays arabes. Du moment qu’on est prêt à travailler, même comme vendeur ambulant, on peut devenir riche”.

    Travailler, travailler et travailler. Ces paroles rappellent le mot d’ordre que ne cesse de répéter le président indonésien, Joko Widodo.

    “Il nous suffit de planter et de griller du taro”, témoigne Yuliana, une habitante du village de Klamit, dans le district de Sawiat. Yuliana vend les produits de sa terre sur le bord de la Trans-Papua aux côtés d’autres “mamas” papous.

    Ces paysannes proposent aussi des bananes et du sagou grillés [fécule alimentaire à base de pulpe du tronc de sagoutier], ainsi que des “feuilles qui piquent” [sorte d’orties] pour combattre diverses douleurs telles que les rhumatismes.

    Des denrées moins chères

    Les riverains de la Trans-Papua reconnaissent évidemment les retombées positives générées par son ouverture. “Si certains disent que cette route n’a rien apporté de bon, ils mentent”, affirme Otis Solossa, 51 ans, du village d’Isme, dans le district d’Ayamaru. Les prix des produits de première nécessité, jusque-là exorbitants, commencent lentement à baisser.

    Dans la petite ville de Maybrat, l’essence qui auparavant atteignait 25 000 roupies le litre [1,5 euro] se vend désormais au même prix que dans la ville de Sorong, soit 8 000 roupies le litre [0,5 euro]. Il en va de même pour les autres produits de première nécessité [le salaire minimum est de 175 euros].

    Otis, qui a longtemps vécu à Jayapura [capitale de la province de Papouasie], a décidé de retourner vivre dans sa bourgade natale de Maybrat. Il y a ouvert un petit restaurant et une épicerie dans laquelle il vend principalement des nouilles instantanées, du sucre, du riz, des cigarettes et des sachets de glutamate de sodium. Pour son restaurant, Otis emploie deux cuisiniers de Manado [de l’archipel de Célèbes ou Sulawesi] et de Java. Désormais, dit-il :

    Mes clients veulent manger du riz. Ils en ont marre du taro”

    Un mode d’alimentation bouleversé

    Cela fait pourtant des milliers d’années que le taro [tubercule alimentaire courant en Asie tropicale] est cultivé et consommé par les populations des régions montagneuses de Papouasie. Des recherches conduites en 1991 dans la vallée de Baliem par le professeur S.G. Haberle et une équipe de l’université nationale d’Australie ont attesté l’établissement d’humains il y a près de 27 000 ans et la culture du taro depuis 7 000 ans.

    Ces conclusions montrent que les Papous, premiers migrants d’Afrique arrivés en Asie du Sud-Est il y a environ 50 000 ans, ont connu une révolution agraire propre, distincte des autres civilisations. Outre le taro, les Papous ont sans doute domestiqué les bananes, l’arbre à pain, le sagou et la canne à sucre. Leur maîtrise de ces cultures a précédé de loin l’arrivée des agriculteurs austronésiens dans l’archipel il y a environ 4 500 ans.

    Mais aujourd’hui cette culture ancestrale est ébranlée par l’introduction, en 2002, du riz subventionné – dont la dénomination a changé en 2017 pour “riz de l’abondance”. Le régime alimentaire des populations papoues s’en est trouvé bouleversé. Sans compter que le gouvernement a envoyé dans le même temps des migrants [de l’île surpeuplée de Java] pour labourer les nouvelles rizières.

    D’après les données de l’Agence de sécurité alimentaire du ministère de l’Agriculture, sur la période 2009-2013, la consommation de tubercules en Papouasie occidentale ne représentait plus que de 9,94 % des produits consommés, contre 51,39 % pour le riz.

    Choc culturel

    L’ouverture de voies comme la Trans-Papua a accéléré un peu plus ces changements. Mais la dépendance vis-à-vis des produits extérieurs peut fragiliser la sécurité alimentaire des populations locales.

    Il a en effet été prouvé à plusieurs reprises que cette dépendance était l’une des causes des cas de faim et de malnutrition en Papouasie. Markus Binur, coordinateur de Papuan Voices, déplore :

    Les Papous vivent un choc culturel. Dans les villages, les enfants ne veulent plus manger que du riz et des nouilles instantanées. En ville, les jeunes s’enivrent en inhalant de la colle”

    Papuan Voices est un mouvement culturel lancé par de jeunes Papous. Ils réalisent des films documentaires critiques du développement dans leurs régions. Leurs attaques ne ciblent pas uniquement le gouvernement. Leur travail constitue aussi une autocritique de leur propre société papoue. “Dans nos films, la plupart des voix qui montent au créneau sont celles des femmes, comme dans Mama Kasmira et Mariode, où elles reprochent aux hommes de vendre leurs terres à des entreprises de palmiers à huile et d’utiliser l’argent pour se saouler et coucher avec des femmes”,explique Markus.

    Certes les routes sont une nécessité pour briser l’isolement géographique. Mais en pratique, bien souvent les planteurs de palmiers à huile profitent de cette brèche pour défricher. “Pourtant, jusqu’à présent, on n’a jamais vu le palmier à huile enrichir les populations papoues”, regrette Markus.

    A qui va profiter le développement ?

    Le chef du Bureau de recherche et de développement de la province de Papouasie occidentale, Charlie D. Heatubun, explique qu’aujourd’hui quarante-deux permis d’exploitation ont été délivrés à des plantations de palmiers à huile en Papouasie occidentale et qu’afflue un grand nombre de nouvelles demandes. Il affirme :

    Mais nous n’allons pas délivrer de nouveaux permis, et nous allons même évaluer les anciens et transformer les plantations non exploitées en des activités plus bénéfiques. Conformément à l’engagement de notre gouverneur, la Papouasie occidentale va devenir une province verteNous n’avons pas besoin de gros investissements comme le palmier à huile. Quand il y a de grosses industries, mais que la population locale n’est pas prête, les emplois sont pris par des gens de l’extérieur. Si bien que le fossé se creuse de plus en plus.”

    Les chiffres semblent lui donner raison : l’index de développement de la Papouasie est de 59,09, bien inférieur à la moyenne nationale de 70,81.

    Les habitants de Papouasie ont clairement besoin de routes pour transformer leur région, mais le développement ne doit pas se faire dans la précipitation, en encourageant l’exploitation des ressources naturelles et en excluant les populations locales.

    Sinon, les Papous seront, une fois de plus, réduits au rôle de simples spectateurs sur leurs propres terres, un phénomène à l’origine du très douloureux conflit qui sévit en Papouasie depuis tant d’années.


Ahmad Arif

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