Acte VIII, les « gilets jaunes » de retour dans la rue à Paris – « Nous, on veut être acteurs de nos vies »

La nouvelle année a commencé comme a fini l’ancienne : plusieurs milliers de manifestants ont marché dans les rues de Paris, samedi, pour l’« acte VIII » de la mobilisation.

En janvier, c’est le mois du blanc au BHV, le grand magasin de la rue de Rivoli, mais sur le trottoir d’en face, l’heure était encore au jaune ce samedi 5 janvier. Rendez-vous avait été fixé à 14 heures devant l’Hôtel de Ville, pour l’« acte VIII » des « gilets jaunes » et, après deux semaines de décrue due aux fêtes de fin d’année, la principale question du jour était : vont-ils venir ?
Marie, retraitée à Paris, est arrivée avec une heure d’avance : « Je ne porte pas de gilet jaune mais je tenais à être là pour ne pas que le mouvement s’essouffle. Je ne viens pas pour moi, ma retraite est de 2 000 euros, mais pour tous ceux qui ne s’en sortent pas. A force de ne pas les entendre, cette révolte va finir en révolution. » Un couple de Seine-et-Marne l’approuve. A quelques pas, Maxime Nicolle, barbe rousse et casquette à l’envers, enchaîne les interviews. Celui qui est surnommé « Fly Rider », figure du mouvement et du collectif La France en colère, est confiant : « La mobilisation est très forte. Les gens s’informent de plus en plus, ils commencent à comprendre combien on se moque d’eux. Je vois les chômeurs qu’on sanctionne alors que les grandes entreprises profitent du CICE [le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi], je vois les démissions dans l’entourage de Macron. Ce n’est pas nous qui nous essoufflons. »

Pour la première fois depuis le début des manifestations à Paris, une déclaration a été effectuée à la préfecture. « On a juste informé, on n’a pas demandé d’autorisation », tient à préciser Maxime Nicolle. De l’Hôtel de Ville donc, à l’Assemblée nationale. Avec un quart d’heure d’avance sur l’horaire prévu, il monte sur un plot pour lire au mégaphone la lettre ouverte de réponse au discours de vœux d’Emmanuel Macron du 31 décembre.

« Macron a fait preuve d’un manque de respect total, explique M. Nicolle, qui avait fait polémique pour ses propos ambigus sur l’attentat de Strasbourg ou ses analyses sur la « guerre civile » à venir. Et depuis, le gouvernement ne cesse de nous traiter de radicalisés alors que c’est lui qui use d’un vocabulaire extrémiste et menaçant. » Autant que la brève et très médiatique arrestation, mercredi, d’Eric Drouet, autre figure des « gilets jaunes », le discours présidentiel sur la « foule haineuse » a contribué à la mobilisation de ce premier samedi de l’année.

Le débat national annoncé pour mi-janvier est assimilé à un piège visant à désamorcer la demande d’un référendum d’initiative citoyenne (RIC). Un panneau en carton met en garde : « M. Macron, désamorcez la bombe. Le code : RIC ». Une aide-soignante venue de Gennevilliers : « A l’hôpital, on dit qu’il faut que le patient soit acteur de sa maladie, nous on veut être acteurs de nos vies. Le peuple s’est réveillé, on ne crèvera plus en silence. » La question du pouvoir d’achat reste bien au cœur des revendications mais elle n’est plus essentielle : c’est de dignité, de respect, de considération dont il est avant tout question. « La colère va se transformer en haine, si vous continuez, de votre piédestal, à considérer le petit peuple comme des gueux », prévient la lettre ouverte au président de la République.

 « Macron doit se marrer s’il nous voit »

Certains sont même venus manifester pour la première fois. Comme Michel, militant de La France insoumise (LFI) à Choisy-le-Roi, venu sans gilet mais avec un badge LFI : « On a passé un cap, on ne peut plus rester chez soi. » Ou encore Christophe, de l’Essonne, qui baisse la voix et plie sa grande carcasse pour expliquer qu’il est fonctionnaire de police : « Les collègues, ils sont divisés, mais il y en a beaucoup qui partagent mon point de vue. Si on me demande un samedi d’intervenir contre les “gilets jaunes”, je me mettrai en congé maladie. » Métis, il juge sa présence d’autant plus indispensable pour « faire taire ceux qui taxent ce mouvement de raciste et éviter qu’on détourne cette colère contre les étrangers, les immigrés, comme en Italie ».

« Soso », une habituée, explique ne plus mettre de gilet jaune pour mieux se fondre parmi « les civils » : « Il faut qu’ils expérimentent eux aussi les méthodes de la police. Comme ça, ils nous rejoindront. » Les « civils », un vocabulaire de guerre. Pourtant, l’ambiance est très bon enfant quand le cortège se met en marche. Empêchés de défiler sur les quais de la rive droite de la Seine par quelques tirs de grenades lacrymogènes, les manifestants traversent l’île de la Cité, passent devant Notre-Dame, sous les yeux des touristes et des punks à chiens éberlués. Une voiture garée arborant un macaron « police » sur son pare-brise suscite la convoitise de quelques jeunes cagoulés, mais la foule les dissuade.

La promenade, menée au pas de charge se poursuit sans encombre sur les quais de la rive gauche. Saint-Michel, le pont des Arts, l’Institut de France, c’est presque une balade touristique, une manif classique où se font entendre des bribes de l’Internationale entre les chants anti-Macron et La Marseillaise.

« On remplit les quais, c’est super », se réjouit Emeline, venue des environs de Montargis, dans le Loiret, avec son fiancé Jérôme et ses parents. Jérôme tempère : « C’est malheureux à dire, mais tant qu’il n’y a pas de casse, le gouvernement s’en fout et fait comme si on n’existait pas. » Eric, le futur beau-père, opine : « Macron doit se marrer s’il nous voit ». On lui demande s’il souhaite un virage à gauche de la politique gouvernementale. Il éclate de rire : « Politiquement, je suis plutôt de droite, je dirige une PME de 40 salariés. Si je suis ici, c’est parce qu’on retrouve le même phénomène à tous les niveaux en France : tout pour les gros, rien pour les petits. Pourquoi distribue-t-on le CICE à Total ou à Carrefour ? Ils n’en ont pas besoin. C’est le même combat que pour la taxe sur le carburant. »

 « On filme comme si on était au spectacle »

A quelques centaines de mètres à peine de l’Assemblée nationale, la manifestation est stoppée par les cordons de police. Tous les accès ont été bloqués. Quelques poignées de manifestants occupent les quais et incendient des poubelles sous la passerelle Léopold-Sédar-Senghor sur laquelle se déroulent des échauffourées. D’autres, à genoux, brandissent le drapeau français. Certains mettent le feu à une péniche, qui brûlera pendant plus d’un quart d’heure avant l’arrivée des pompiers. Quelques minutes avant, un couple de trentenaires argentins, spectateurs de l’autre côté de la Seine, s’essayait à une comparaison avec leur pays : « Ici, c’est plus civilisé, moins violent. » Protégés par la Seine, des badauds filment ou prennent des selfies.

Le parvis devant le musée d’Orsay, qui a fermé précipitamment ses portes, ressemble de plus en plus à une nasse. « S’ils me gazent et me forcent à me réfugier dans le musée, je jure que je casse tout à l’intérieur », vocifère une fille très énervée. Son amie tente de la raisonner. Un petit groupe tape de plus en plus violemment sur une porte en verre du musée avant qu’un cordon de « gilets jaunes » ne vienne s’interposer. Le cordon de policiers à l’arrière recule d’un coup, laissant les manifestants s’égayer dans l’un des quartiers les plus huppés de la capitale, entre la Seine et le boulevard Saint-Germain, sans un regard pour les voitures et boutiques de luxe. Les commerçants retiennent leur souffle, les habitants rentrent précipitamment chez eux. Un adolescent filme depuis sa fenêtre au rez-de-chaussée, il hésite à sauter dans la rue. Un riverain prend des photos avec son téléphone : « Je suis très perplexe, je ne comprends pas exactement ce qu’ils veulent. En tout cas, ils ont l’air heureux d’être ensemble. »

Des petits groupes aguerris tentent en vain de parvenir à l’Assemblée nationale par l’arrière, rues de Grenelle et Saint-Dominique, ils incendient au passage des poubelles ou des scooters. Un engin élévateur traîne au milieu d’un carrefour, il a servi à pénétrer dans les locaux du secrétariat d’Etat de Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement. Le gros des manifestants reste sur le boulevard Saint-Germain, repoussé peu à peu par les cordons de policiers qui avancent avec un canon à eau et en tirant de manière sporadique des grenades lacrymogènes.

Trois touristes patientent derrière les CRS pour rejoindre leur hôtel : un Anglais et deux Hongkongaises, tous la trentaine. « On avait entendu parler des “gilets jaunes” en décembre mais on pensait que c’était fini. » D’autres touristes, venus de Nîmes, font un bout de défilé avec les manifestants : « On est à Paris pour les vacances, mais on est solidaires. J’habite près de l’autoroute, toute la journée les camions de toute l’Europe défilent sous mes fenêtres sans que ça rapporte un sou à la France. S’il veut vraiment promouvoir l’écologie, Macron n’a qu’à construire des lignes de chemin de fer de fret. En plus ça créerait des emplois. » Dans les rues, tout se mélange : les touristes, les « gilets jaunes », ceux qui font leurs courses. Et tout le monde filme tout le monde. Deux passantes : « C’est horrible, on filme comme si on était au spectacle », dit l’une d’elles tout en continuant à le faire.

 Fossé entre Parisiens et « gilets jaunes »

Le cortège reflue de plus en plus vite sur le boulevard Saint-Germain. Sur son sillage, les scooters électriques en libre-service sont presque systématiquement incendiés, mais pas les véhicules particuliers à une ou deux exceptions près. Aucune vitrine n’a apparemment été vandalisée. Un client sort une tête du café Flore pour lâcher un sonore « bande de connards » avant de vite retourner à l’intérieur. La colère de certains riverains contre les « gilets jaunes » qui s’attardent est à la hauteur de leur frayeur.

Devant l’église Saint-Germain-des-Près, un très jeune couple, habillé fashion, s’en prend à une jeune fille « gilet jaune » : « Allez casser ailleurs, rentre chez toi ! » La jeune fille en jaune : « Mais j’ai rien cassé moi. C’est pas ma faute si certains dérapent. D’ailleurs, s’ils le font, c’est qu’ils n’en peuvent plus. C’est pas à moi de les engueuler. Chacun s’exprime comme il a envie. Aujourd’hui c’est une minorité, demain ce sera peut-être la majorité. » Eux : « On vous donne ce que vous voulez et vous voulez toujours plus. Tout ce que vous voulez, c’est casser, foutre la merde. » Elle : « Mais tu as vu ton sac à main, il vaut plus que mon salaire. Et puis d’où je dois rentrer chez moi, la rue elle m’appartient autant qu’à toi. » Excédé, le jeune couple part. Un homme d’un certain âge prend le relais : « Voyons, soyez raisonnables ! Casser n’est pas la solution. » La jeune fille se jette à genoux devant lui : « C’est comme ça que vous nous voulez ? A genoux ! » Le fossé entre Parisiens et « gilets jaunes » paraît à ce moment-là irrémédiable. A côté de la jeune femme, Jean-Pierre, de Pithiviers, très calme et déterminé : « Ils nous demandent de se mettre à leur place, mais eux sont incapables de se mettre à la nôtre. Crever en silence, c’est fini. »

« On va poursuivre la balade vers l’Etoile », crient plusieurs « gilets jaunes ». De fait, un peu plus d’une heure après la dispersion devant le musée d’Orsay, un nombre important de manifestants a rejoint, à pied, les Champs-Elysées. Contrairement à certains samedis de décembre, l’avenue n’a pas été bouclée, pas plus que les rues avoisinantes. Difficile de savoir combien ils sont à avoir rejoint « les Champs », car ils se mêlent à la foule des touristes dans le soir qui tombe. Scènes surréalistes où l’on voit des parents avec leurs poussettes croiser des Russes et Autrichiens en goguette et des « gilets jaunes » désireux d’occuper la chaussée. Un homme trimballe une énorme enceinte : à La Marseillaise succède Gare au Gorille.

Mais l’accès à la place de l’Etoile est bloqué par des camions de CRS. Aux premières grenades lacrymogènes, les commerces, tous ouverts, ferment rapidement, les uns après les autres. « Remballez tout ! », chambrent des manifestants à des serveurs qui rangent une terrasse. Les scènes de violence resteront toutefois limitées. A la tombée de la nuit, des voitures sont brûlées, rue Balzac, perpendiculaire aux Champs-Elysées, à 400 mètres de l’Arc de triomphe. Mais les vitrines des commerces sont épargnées. A l’usage des canons à eau utilisés pour disperser la foule, succèdent des « Macron démission. »

 On demande trop d’efforts aux « pauvres »

Le Deauville, un bar de l’avenue, à mi-chemin entre l’Etoile et la Concorde, est resté ouvert malgré tout. C’est là qu’un groupe de six Mosellans sont venus boire un verre en début de soirée. Ils préfèrent ne pas dire leur prénom. Débriefent entre eux la journée. « Au début, c’était un mouvement contre le prix du carburant, et les taxes, mais maintenant c’est plus que ça », tente de résumer un trentenaire, gérant d’un restaurant à la frontière avec l’Allemagne. Lui est venu à Paris pour la « quatrième fois » depuis fin novembre.

Il estime qu’il faut « faire payer plus les riches et moins les pauvres ». Cette fois-ci, il a ramené des « bisons 5 », de gros pétards, pour se faire entendre. Il est parfois interrompu par une dame de 63 ans, avec qui il a sympathisé. Elle apprécie les voyages en bus depuis sa région jusqu’à Paris, avec des gens qu’elle ne connaissait pas et avec qui elle s’est spontanément entendue. Elle veut aussi parler, pêle-mêle, de « la gay pride », « des cités » ou de ces « sénateurs qui ne servent à rien ». Difficile de déceler une cohérence dans tous les sujets abordés, même si tous sont d’accord sur un point : on demande trop d’efforts aux « pauvres ». Et sur un autre aussi : ils refusent de condamner les violences, malgré le franchissement d’un cap ce samedi avec l’intrusion dans les locaux d’un ministère.

Alors que les fourgons de CRS occupent toujours l’avenue, pour tenter de maintenir la circulation, tous l’assurent : ils reviendront. Et on ne voit pas ce qui pourrait les convaincre, désormais, d’arrêter de passer leurs samedis à Paris. La nouvelle année a commencé comme l’ancienne avait fini, dans l’envie d’en découdre.

Yann Bouchez et Christophe Ayad