Indonésie. L’île de Bornéo malade du charbon

Les sociétés minières ont fait main basse sur la partie indonésienne de l’île de Bornéo. L’extraction intensive du charbon pèse sur l’environnement mais aussi sur la santé des habitants. Les journalistes de Kompas se sont rendus sur place.

Sur les rives du fleuve Mahakam, les rayons du soleil charrient une poussière noire qui brûle la peau. Elle inonde les rues et s’immisce dans les habitations. Un phénomène incessant dans le village de Bakungan, dans le district de Kutai Kartanegara, à Kalimantan-Est [sur l’île de Bornéo]. La maison de Marjuni ne fait pas exception. Cette femme de 56 ans, vêtue seulement d’un maillot et d’un short, a balayé à plusieurs reprises le porche de sa maison couverte de poussière cet après-midi. “Ça fait cinq ans que ça dure”, grommelle-t-elle.

Cette poussière provient d’un tas de charbon déplacé par un convoyeur vers une barge amarrée sur le fleuve. Une file de gros engins des compagnies minières s’étire juste au-dessus des habitations. Les particules ne se contentent pas de s’introduire dans les maisons. Elles pénètrent aussi les voies respiratoires des villageois. Marjuni sort tout juste de l’hôpital où elle a été traitée pour une infection pulmonaire. Elle souffre également d’une insuffisance cardiaque. Ses voisins, Nenek Edo et Ibu Raja, sont frappés du même mal. Ils ne cessent de tousser. Avant leurs repas, ils doivent laver la vaisselle, couverte d’une poussière noire. 

Cette pollution se produit 24 heures sur 24. “Quand la poussière est vraiment trop importante, les résidents protestent auprès des sociétés minières pour qu’elles cessent un instant leurs convoyages”, explique Ibu Raja. En guise de dédommagement, certaines compagnies fournissent aux plaignants du lait en conserve dix fois par mois. D’autres leur versent une indemnité mensuelle de 830 000 roupies [50 euros] par foyer. D’autres encore refusent toute compensation.

Tuberculose, troubles respiratoires et inondations

Une situation similaire prévaut dans presque tout Kalimantan-Est. Les données du département de la Santé de cette province montrent que la tuberculose est la maladie la plus répandue depuis 2014, et qu’elle est en augmentation constante. En 2017, 5 034 cas ont été enregistrés. Pire encore, les troubles respiratoires, qu’on appelle communément pneumonies, affectent de plus en plus les tout petits. En 2017, 7 039 enfants présentaient de tels troubles.

En plus de générer de la poussière, l’extraction du charbon, qui implique un fort déboisement, provoque également des inondations et des glissements de terrain. Dans le village de Mugirejo, non loin de la ville de Samarinda, par exemple, lorsqu’une forte averse s’abat sur la région, une mare pouvant atteindre dix centimètres s’élève en moins de cinq minutes. Ce village est cerné par des mines de charbon. Dans la même région de Samarinda, un agriculteur de 64 ans, Parsan, explique que ses champs sont régulièrement sous les eaux lors des fortes pluies. Des inondations qui se produisent depuis que le gisement de charbon de Makroman a commencé à être exploité à seulement 300 mètres des cultures du village.

Quant aux glissements de terrain, le dernier remonte au 29 novembre 2018 : cinq maisons du village de Jawa ont été emportées et la route principale de cette région a été totalement coupée. Sutopo Purwo Nugroho, directeur des relations publiques de l’Agence nationale de gestion des catastrophes, a reconnu que les mines de charbon étaient très certainement à l’origine de ce glissement de terrain, car l’excavation est profonde, très étendue et proche du village. Selon Sutopo, l’extraction de charbon à proximité des routes et des zones d’habitation devrait être interdite.

Des cratères mortels

Autre exemple : le village de Mulawarman, dans la région de Kutai Kartanegara, est littéralement avalé par les mines de charbon. Nombreux sont les habitants qui ont quitté leurs maisons et les ont vendues aux compagnies minières pour aller vivre ailleurs. Car l’exploitation du charbon a détruit leur environnement, pollué les sources d’eau et dévoré pratiquement toutes leurs terres cultivables. Ils ne supportent plus non plus les explosions assourdissantes dans les mines alentour.

Des mines de charbons illégales opèrent aussi dans la zone de conservation du Taman Hutan Raya Bukit Soeharto [parc de la grande forêt de la colline Suharto] : 71 % des 67 000 hectares de cette réserve se trouvent dans une situation critique à cause de l’exploitation minière sauvage. Le bas-côté de la piste conduisant à la forêt est jonché de sacs de charbon prêts à être transportés. Les résidents de cette région n’osent s’opposer à la présence des mines : “Nous avons peur d’être menacés”, avoue un habitant du village de Sungai Seluang.

Par ailleurs, entre 2011 et 2018, ce sont 32 personnes qui sont mortes noyées dans des trous de mines abandonnées. L’exploitation massive du charbon, aussi bien officielle qu’illégale, a ainsi laissé des milliers de cratères à travers toute l’Indonésie. Ils sont dangereux à cause de leur profondeur et aussi parce qu’ils ne sont ni signalés ni protégés par des barrières. En outre, l’enquête de Kompasmontre que les échantillons prélevés dans l’eau de ces fosses contiennent des métaux lourds, tels que du manganèse, du fer, du mercure, du chrome, du cobalt, du zinc, de l’arsenic, du sélénium, du cadmium, du baryum, et du plomb dépassant largement le seuil de sécurité.

Le gouvernement et les compagnies minières sont accusés de négligence. Le chef de l’Agence des ressources énergétiques et minérales de Kalimantan-Est, Widhi Heranata, reconnaît que la surveillance des mines problématiques laisse encore à désirer. Cependant, ces mines ayant le statut “Non-Clear & Clean” vont avoir leurs licences d’exploitation révoquées, conformément aux recommandations du ministère de l’Énergie et des Ressources minérales. “Mais la révocation se fera par étapes”, précise Widhi.

Ces poussières, ces glissements de terrain et ces inondations sont liés à l’exploitation massive de l’or noir de Kalimantan-Est. [L’île de Bornéo est une des rares terres d’Indonésie épargnées par les catastrophes naturelles, car située hors de la “ceinture de feu” : il n’y a ni volcan, ni séisme, ni tsunami.] Si cela continue, cette région surnommée en langue kutai “Bumi Etam” [“notre terre”] va devenir elle aussi une terre de désastres.


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