Pour les réfugiés syriens, un retour à haut risque

Les réfugiés syriens poussés à rentrer chez eux, sans aucune garantie pour leur sécurité, feront face au même régime violent et répressif qu’ils avaient pourtant fui.

La guerre touche à sa fin en Syrie, les bombes cessent de terroriser le pays, et les États qui ont accueilli des réfugiés syriens les incitent à rentrer chez eux. Ceux qui le font constatent cependant que les persécutions qui les avaient poussés à partir sont toujours là. Certains ont disparu dans les prisons de sinistre réputation du pays. D’autres ont été raflés et enrôlés de force dans l’armée.

La Syrie était et est toujours un État policier. Elle a toujours le même gouvernement et le même appareil de sécurité, mais les États qui accueillent un grand nombre de réfugiés, le Liban et l’Allemagne entre autres, subissent une forte pression politique interne pour inciter ceux-ci à rentrer chez eux. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a prévenu les pays d’accueil que le retour forcé constituait une violation du droit international. Les pays d’accueil n’obligent pas les réfugiés à rentrer en Syrie, mais leur politique produit un résultat similaire, à la grande inquiétude des réfugiés et des militants des droits de l’homme.

Des hommes disparus à leur retour d’Allemagne
Yasser, un jeune homme, a décidé de quitter l’Allemagne et de rentrer au pays parce qu’il n’arrivait pas à surmonter les obstacles administratifs qui empêchaient sa fiancée de le rejoindre. Les 1 200 euros que l’État allemand lui offrait pour l’aider à rentrer en Syrie et la montée de l’hostilité vis-à-vis des réfugiés dans son nouveau pays ont également joué un rôle dans sa décision.

Deux semaines après son arrivée à Damas, il a été convoqué pour un interrogatoire par les services de renseignements. Il a téléphoné à sa famille pour dire qu’il serait bientôt à la maison. On n’a plus de nouvelles de lui depuis. Ses parents, qui ont conservé l’anonymat pour éviter des représailles, ont payé un intermédiaire, qui a découvert où il était détenu. On fait souvent appel à ce type d’intermédiaire pour trouver des informations sur les personnes disparues et emprisonnées parce que les autorités se refusent à communiquer ce genre d’information officiellement.

Le cousin de Yasser, qui est toujours en Allemagne, a raconté l’histoire de celui-ci à Foreign Policy. “Il a essayé plusieurs fois d’obtenir le regroupement familial [avec sa fiancée], mais il n’a pas réussi,explique-t-il. Elle lui manquait et il a commencé à déprimer. C’est surtout pour ça qu’il est parti.”

La somme offerte par l’État allemand que Yasser a utilisée pour rentrer chez lui s’inscrit dans le cadre d’un programme appelé Starthilfe, c’est-à-dire approximativement “aide pour démarrer”, et auquel ont été affectés 43 millions de dollars. Ce programme est officiellement destiné à soulager financièrement les personnes qui décident de rentrer, mais certains considèrent qu’il incite les réfugiés à risquer le retour.

Assim a quitté l’Allemagne dans des conditions similaires et a également disparu. Il n’avait pas pu obtenir les papiers nécessaires pour que sa femme puisse le rejoindre. Tous leurs documents ont été détruits pendant qu’ils étaient à Yarmouk, un camp de réfugiés palestinien situé dans le sud de Damas, établi lors des combats entre le gouvernement et les rebelles.

“Il a quitté l’Allemagne et il a été interpellé près de la frontière libano-syrienne. On ne sait plus rien après ça”, raconte-t-il. Sans sa femme, Assim avait du mal à s’adapter à la vie en Allemagne, une culture qui lui était étrangère. “Il n’arrivait pas à s’y faire.”

Nul n’accuse l’Allemagne d’avoir agi illégalement dans les cas de Yasser et d’Assim. Ils sont tous deux retournés au pays volontairement. Mais l’hostilité latente suscitée par l’accueil en masse de réfugiés par Angela Merkel en 2015 a contraint le gouvernement à adopter une politique qui finit par replacer les réfugiés syriens dans la situation qu’ils avaient fuie. Et la question se pose : les gouvernements ont-ils une obligation de protection vis-à-vis des réfugiés qui rentrent au pays ?

En Syrie, quitter le pays est déjà suspect
Des milliers de citoyens syriens ont tout simplement disparu sans la moindre trace dans les prisons du régime depuis le début de la guerre, et ceux qui reviennent au pays sont particulièrement susceptibles de connaître le même sort. Certains ont pris part à des manifestations ou sont soupçonnés d’être des rebelles. Certains ont des membres de leur famille qui étaient rebelles même si eux-mêmes ne le sont pas. Le régime a en outre fait savoir qu’il considérait le fait même de quitter le pays comme suspect.

D’après Ahmad Hosain, le président du Groupe d’Action pour les Palestiniens de Syrie, une organisation britannique, trois personnes au moins qui étaient revenues en Syrie après s’être réfugiées au Liban ont également disparu. D’après le gouvernement libanais, 110 000 Syriens sont volontairement rentrés dans leur pays l’année dernière – 17 000 d’après les chiffres officiels du HCR. Elena Hodges, chercheuse auprès de SAWA, une organisation de Beyrouth qui lutte pour l’aide et le développement, juge les chiffres publiés par les autorités libanaises exagérés et rien ne garantit que ces gens soient partis volontairement. “S’il y a une chose qui fait débat ici, c’est la limite entre ‘forcé’ et‘volontaire’”, ajoute-t-elle.

Plus d’un million de Syriens se sont réfugiés au Liban depuis le début de la guerre en Syrie, et les autorités ne leur facilitent pas les choses. Il y a des restrictions au travail et il est difficile et coûteux d’obtenir un permis de séjour. Nombre de personnes se retrouvent endettées et ont du mal à se nourrir. Des milliers d’enfants sont contraints de se marier ou de mendier dans les rues. La plupart des Syriens réfugiés au Liban pensent qu’il est encore dangereux de rentrer. Certains le font parce qu’il leur est impossible de vivre dans les conditions misérables qui leur sont imposées.

La convention des Nations unies sur les réfugiés de 1951 précise qu’il est interdit de contraindre un réfugié à retourner dans son pays d’origine si “sa vie ou sa liberté” est “menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques”. Elle garde cependant le silence sur la responsabilité des pays d’accueil vis-à-vis des personnes qui retournent volontairement dans leur pays. Les défenseurs des droits de l’homme exigent désormais que des représentants du HCR soient présents chaque fois qu’un Syrien demande à retourner chez lui de façon qu’il puisse avoir des informations précises sur la sécurité sur le terrain en fonction de sa situation personnelle. Même si les interpellations sont parfois aléatoires, les personnes qui ont des liens avec les mouvements antigouvernementaux courent un risque accru.

Le président Bachar El-Assad et ses alliés ne font certes plus pleuvoir des bombes sur les zones qu’ils ont reconquises, mais l’appareil de sécurité, qui est accusé de torturer, d’avoir emprisonné des milliers de personnes illégalement et d’avoir procédé à des exécutions extrajudiciaires, est toujours en place. Le gouvernement syrien a, peut-être involontairement, à nouveau attiré l’attention sur les violations des droits de l’homme l’année dernière en publiant les certificats de décès de plusieurs centaines de personnes mortes en détention.


Anchal Vohra

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