« Et un, et deux, et trois degrés » : une vague verte déferle en France pour le climat et la justice sociale

Selon les organisateurs de la « Marche du siècle », plus de 100 000 manifestants ont défilé à Paris, contre 36 000 d’après la préfecture de police, et 350 000 en France.

Avec son gilet jaune sur le dos et une plante à fleurs en guise de chapeau, France Le Marc illustre la mobilisation du samedi 16 mars, du moins telle que l’ont pensée ses organisateurs : une journée de « révolte globale » en faveur de la justice climatique et sociale, mais également de la lutte contre le racisme et les violences policières. « Les “gilets jaunes” ne luttent pas seulement pour le pouvoir d’achat mais contre les injustices sociales et la prédation des multinationales qui épuisent les ressources de la planète », assure cette fonctionnaire.

Un « même combat » qui a rassemblé plus de 100 000 personnes à Paris, dans un cortège surnommé la « Marche du siècle », et plus de 350 000 dans 220 villes de l’Hexagone, selon les organisateurs. Les préfectures de police, elles, évoquent 36 000 manifestants dans la capitale, 8 000 à Montpellier, 2 500 à Marseille, 2 000 à Rennes ainsi qu’à Strasbourg. A Lyon, le cortège a réuni 18 000 personnes selon les autorités, 30 000 selon les organisateurs.

Quels que soient les chiffres, la mobilisation reste forte au lendemain de la grève scolaire pour le climat, qui a rassemblé 168 000 jeunes dans le pays, et plus de 1 million dans le monde.

Dans la capitale, la manifestation s’est tenue dans une ambiance calme et joyeuse, au son du traditionnel slogan « Et un, et deux, et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité », rassemblant des militants écologistes, des familles et des jeunes, ensuite rejoints par des « gilets jaunes ». Une mobilisation pacifique, contrastant avec la dix-huitième journée de mobilisation de ces derniers, marquée par des violences et des incendies.

 « On peut éviter le pire »

« Je considère que notre priorité numéro 1 devrait être le climat. C’est déjà trop tard pour ne pas connaître les graves conséquences du dérèglement climatique, mais on peut éviter le pire », assure Margaux, 27 ans, qui travaille dans la communication. Catherine, 50 ans, qui évolue dans la mode – « une position un peu schizophrène » –, fait sa première marche pour son fils, Noé, 10 ans, le dernier de ses quatre enfants. « J’ai peur pour eux ; je cherche le bon équilibre pour les sensibiliser à l’environnement tout en évitant des messages trop anxiogènes », confie-t-elle. Noé, lui, veut « avoir un meilleur climat », faute de quoi « plein d’espèces vont disparaître, de même que les Indiens d’Amazonie ».

Tous l’assurent, les responsables tant de la crise climatique que sociale sont les mêmes : le capitalisme avec la « complicité » de l’Etat. « Dire aux gens de prendre des douches plus courtes ne va pas changer les choses quand on voit les milliards d’euros de subventions aux énergies fossiles », remarque Julie Pereira, étudiante à Sciences Po et HEC, qui a fait la marche des jeunes la veille.

Sur la place de l’Opéra noire de monde, où les manifestants dansent sur les basses de musique techno d’un bus de la « rave pour le climat », son compagnon Luca Ganassali, élève de l’Ecole polytechnique, se félicite d’une « mobilisation de plus grande ampleur » grâce à la présence de « gilets jaunes ». « Ceux qui ont le moins de ressources sont les plus taxés », reconnaissent-ils.

 « Ce n’est pas de l’égoïsme mais de la survie »

Les quatre cortèges de la manifestation (aux mots d’ordre variés : la justice climatique et sociale, la biodiversité, les transports et les solidarités) sont de fait rapidement rejoints par des « gilets jaunes ». Une convergence programmée pour certains, improvisée pour d’autres. « Aux Champs-Elysées, c’était la guerre ce matin, alors on est venus ici », témoigne Christophe Garrido, un « gilet jaune » toulousain de 44 ans, animateur d’école, qui assure que « les deux combats se rejoignent ». « Tous les “gilets jaunes” sont écolos au fond d’eux, ils ne veulent pas d’un monde pourri pour leurs enfants », abonde Kévin Durrieu, mécanicien dans l’aéronautique.

Des revendications communes émergent, telles que la nécessité de privilégier les circuits courts et la consommation de produits locaux et de saison. « Quand notre viande de qualité fait quatre fois le tour du monde avant qu’on ne la consomme, ça coûte cher et ça pollue, s’agace Brice Grégory, « gilet jaune » âgé de 41 ans, qui travaille dans la restauration et dans l’industrie dans les Vosges. Pareil pour les légumes : les nôtres partent à l’étranger et nous, on mange ceux qui viennent d’Espagne, qui sont plus pollués. »

Mais pour une partie d’entre eux, les difficultés sociales restent la priorité. « Beaucoup ne se rendent pas compte de la gravité du changement climatique car ils pensent d’abord à remplir leur frigo. Ce n’est pas de l’égoïsme mais de la survie », assure Davy Loron, sous-traitant dans l’aéronautique « On nous dit qu’il faut acheter des voitures électriques, mais quand tu habites en HLM, tu l’accroches où et tu la paies comment ? », interroge Zohra, auxiliaire de vie à Saint-Michel-sur-Orge (Essonne), un ballon jaune à la main.

« La taxe carbone était un enfumage, on nous disait que c’était pour le climat alors que pas du tout », dénonce Sébastien, opérateur commande numérique, « gilet jaune » à « Saint-Barth’ », en fait Saint-Barthélémy, à côté de Pontivy (Morbihan). Julie Pereira et Luca Ganassali, les deux étudiants de grandes écoles, estiment au contraire qu’il faudra « taxer le carburant à terme », mais après avoir taxé le kérosène et en « attribuant toutes les recettes à la transition écologique ».

 « Amplifier la mobilisation »

« On a besoin d’un changement radical de société. Huit Français sur dix demandent qu’on taxe beaucoup plus lourdement les entreprises les plus polluantes. On est de plus en plus nombreux à être prêts, le but est de le signifier dans la rue et amplifier la mobilisation », assure le réalisateur et écrivain Cyril Dion, lors d’une conférence de presse avant le départ de la marche.

Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France, se félicite d’un moment exceptionnel de mobilisation. « Il doit y avoir un avant et un après. Il y a eu le recours juridique contre l’Etat, l’“affaire du siècle” [le recours en justice de quatre ONG contre l’Etat pour « inaction climatique »], la mobilisation des jeunes qu’on n’avait jamais connue sur les questions climatiques et cette “Marche du siècle” », énonce-t-il.

L’enjeu, pour les associations engagées dans la bataille climatique, est désormais de « durcir le mouvement face au gouvernement ». Elodie Nace, la porte-parole d’Alternatiba France, évoque la grande opération de désobéissance civile programme le 19 avril pour « bloquer la république des pollueurs », opération qui réunira ANV-COP21, les Amis de la Terre et Greenpeace. Jean-François Julliard rappelle aussi qu’il y aura le G7 à Biarritz fin août, le G7 des ministres de l’environnent à Metz début mai. Avant les élections européennes, une nouvelle grande initiative, à l’image de la grève pour le climat, est programmée pour le 24 mai.

Arrivée place de la République, à la fin de la manifestation parisienne, l’actrice Marion Cotillard se réjouit du succès de la manifestation, « avec beaucoup plus de jeunes qu’avant », et avant un grand concert (réunissant entre autres Shaka Ponk, Abd Al Malik, Kalune, Jeanne Cherhal) : « Le système montre ses failles, il faut le harceler. S’ils ne prennent pas le train en marche, les dirigeants resteront sur le bord de la route. »

Audrey Garric et Rémi Barroux


 En régions : mobilisations parallèles des marcheurs pour le climat et des « gilets jaunes »

A Marseille, la « Marche du siècle » a réuni près de 2 500 personnes sur le Vieux-Port selon la préfecture de police. Rassemblés au même endroit, comme chaque samedi, les « gilets jaunes » marseillais étaient environ 800 dont certains se sont dits solidaires de la marche pour le climat. Deux personnes ont été interpellées après des jets de projectiles en direction des forces de l’ordre.

A Montpellier, des cortèges aux points de départs distincts ont rassemblé 8 000 marcheurs pour le climat et 2 500 « gilets jaunes » selon la préfecture. Trois personnes ont été interpellées pour outrage et violence à l’issue de la manifestation des « gilets jaunes », a indiqué dans la soirée la préfecture de l’Hérault faisant mention de deux policiers légèrement blessés par des jets de projectiles.

A Bordeaux, des accrochages et des dégradations ont été relevés lors de la manifestation des « gilets jaunes ». Selon la préfecture, 25 personnes ont été interpellées dans ce bastion du mouvement où la mobilisation a été plus faible qu’à l’accoutumée.


 « Votre planète, bleue ou saignante ? » : des dizaines de milliers de jeunes Français marchent pour le climat

168 000 jeunes ont défilé vendredi dans plus de 200 villes en France, dans le cadre de la journée mondiale de grève scolaire pour le climat.

A 18 heures, sur l’esplanade des Invalides, dans le 7e arrondissement de Paris, des jeunes tapent encore dans le ballon, sur la pelouse. Lycéens, étudiants, collégiens ont quitté les lieux, bientôt suivis par les nombreux véhicules de gendarmes mobiles et de CRS qui sécurisaient la marche.

Les jeunes manifestants étaient 50 000, selon les organisateurs, 29 000 selon la préfecture de police, à défiler dans les rues parisiennes vendredi 15 mars, pour la journée mondiale de grève scolaire pour le climat, entonnant leur désormais traditionnel slogan : « Et un, et deux, et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité ». Un mot d’ordre entendu dans plus de 200 villes en France, où 168 000 jeunes ont défilé, d’après un décompte des organisateurs.

En tête de la manifestation parisienne, des jeunes arborant capuches et habits noirs, tendaient une banderole plutôt provocatrice : « Pour un avenir vert, brûle un ministère ». Mais, hormis un court face à face avec le dispositif policier, discret en début de manifestation mais très présent dans le quartier des ministères et de l’Assemblée nationale, aucun incident n’a été relevé. Les slogans étaient plus politiques en début de cortège, dénonçant le gouvernement – avec quelques « Macron démission » – contre aussi le patriarcat, « l’écologie libérale » et revendiquant l’anticapitalisme et l’antifascisme.

« Prenez vos responsabilités, pas notre avenir »

De fait, la manifestation parisienne s’est déroulée dans une ambiance bon enfant et joyeuse malgré la gravité du sujet. Les lycéens et lycéennes – très nombreuses dans le cortège – ont rivalisé d’imagination pour confectionner pancartes et banderoles : « Votre planète, bleue ou saignante ? », « Don’t spOIL my future », « Je ferai mes devoirs quand vous ferez les vôtres », « Prenez vos responsabilités, pas notre avenir », « T’es plus bonne sans carbone » ou encore « La planète est plus chaude que ta mère ».

Le slogan « Nique pas ma mer », porté en bandeau sur le front, a rencontré du succès, décliné par la jeune Stellina Cimper, lycéenne en 1re S au lycée François-Villon des Mureaux (Yvelines) sur un écriteau assez direct : « Nique ta mère la pute mais pas mère nature ». « C’est pour rigoler, mais il faut choquer, il y a urgence, dans cinq ou dix ans, on aura atteint le point de non-retour », se justifie-t-elle en riant.

Aymeric Quiatol, Mathilda Goude et Matt Mordelet, lycéens à Sèvres (Hauts-de-Seine), se disent eux aussi « inquiets » pour leur avenir. « Je suis là pour les enfants en Afrique qui meurent de soif, la déforestation, les animaux qui disparaissent et qu’on connaîtra juste dans les manuels », énumère Aymeric, 18 ans. Pour ne pas rester inactifs, ils viennent de créer un club dans leur lycée afin de mettre en place des interventions sur le climat dans les classes ou du « cleanwalking », qui consiste à ramasser les déchets en se baladant.

La présence des plus jeunes a rendu l’ambiance encore plus festive. Comme ceux, âgés de 6 à 14 ans, de l’Ecole à l’ère libre d’Etampes (Essonne), un établissement dans lequel chaque élève crée son propre parcours d’apprentissages. « Je suis là pour que la planète soit moins polluée », affirme avec aplomb Jolan, l’un d’entre eux. Pour sa mère, Célia Bessaguet, « les enfants sont comme une graine, ils ont le potentiel mais il faut un bon terreau pour s’épanouir : un environnement dont on prend soin ».

Plus loin, des collégiens de 5e se bousculent gaiement, incités à défiler par leur professeur d’histoire-géographie. « C’est nul le changement climatique, on va tous mourir ! », lance Marco, 12 ans. « Je suis en pull en mars et je n’ai pas froid », en veut pour preuve Simon, 13 ans.

« Plus de banquise, moins de banquiers »

Dans cette journée de mobilisation soutenue par tous les syndicats et organisations étudiantes, les scouts défilent en masse. Yaëlle, cheffe scout et lycéenne de 17 ans à Paris, justifie : « On essaie de transmettre aux jeunes de nos camps le respect de la planète, comme le tri des déchets ou la limitation de la consommation d’eau. »

A l’arrivée du cortège sur la pelouse des Invalides, Orlane François, présidente de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE) se félicite de la mobilisation. « On dit toujours que les jeunes sont passifs. On a trouvé une cause qui les mobilise : le climat, remarque-t-elle. Il faut maintenant transformer l’essai, notamment en faisant des propositions au gouvernement sur les transports, les logements ou les dépenses publiques. »

Une proposition qui n’est pas du goût des jeunes plus radicaux, mobilisés dès le matin pour une action de désobéissance civile. Entre 9 heures et midi, 140 étudiants, pour la plupart, ont occupé le hall du siège de la Société générale, à La Défense (Hauts-de-Seine), bloquant les accès aux cris de « Plus de banquise, moins de banquiers ». « Par cette action, c’est tout un secteur de l’économie que nous souhaitons mettre face à ses responsabilités. Plus de double discours : nous demandons aux banques de stopper l’expansion des énergies fossiles », déclare Claire Renauld, la coordinatrice de Youth For Climate Paris.

Pour Thomas Galtier, animateur de la mobilisation et militant à ANV-COP21 (Action non violente), la démonstration est faite : « Cette banque est championne des énergies sales, ils vont financer le projet américain de terminal d’exportation de gaz de schiste, Rio Grande LNG. Le gaz de schiste pollue et, de toute façon, le GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] recommande de laisser l’essentiel des énergies fossiles dans le sol. »

La direction de la Société générale a proposé de recevoir une délégation, refusée par les étudiants. « C’est dommage, on a déjà rencontré, par le passé, une délégation des Amis de la Terre [qui mène campagne contre les investissements de la banque dans les fossiles] et ils connaissent nos engagements sur la transition énergétique, 100 milliards d’euros entre 2016 et 2020. Et nous réduisons notre part de charbon, tout en augmentant les énergies renouvelables », explique Laetitia Maurel, directrice déléguée de la communication, présente dans le hall, confiant que ses enfants manifestent pour le climat et qu’elle les soutient.

« Crime climatique »

Le succès des mobilisations parisiennes s’est aussi décliné dans de nombreuses localités en France. A Marseille, dans une ville lourdement touchée par la pollution aux particules fines, 5 000 manifestants selon les organisateurs, 1 300 pour la préfecture de police, ont marché de la mairie jusqu’à la préfecture, « pour interpeller à la fois les élus locaux et l’Etat ». « Nous accusons Emmanuel Macron, [le chef du gouvernement] Edouard Philippe et [le ministre de la transition écologique et solidaire] Francois de Rugy de crime climatique contre l’humanité et nous demandons des mesures d’urgence à la hauteur de la situation », clamait Nour Pudal, 18 ans, en première année de prépa biologique au lycée Thiers.

Les jeunes n’étaient pas en reste à Lyon, avec un score impressionnant de 12 000 lycéens rassemblés place Bellecour. Pour eux, le climat, c’est l’affaire de tous. Ils poussent à la responsabilisation individuelle, parfois en se moquant des générations : « Le plus dur c’était de convaincre les parents », sourit Amel, 17 ans, du lycée Descartes de Saint-Genis-Laval.

Mais ils en appellent aussi aux responsables politiques. « On a l’impression que les gouvernements s’en fichent, c’est anxiogène », estime Constance, 16 ans. « Que l’ancien ministre de l’écologie soit parti, ça pose question », ajoute un camarade, en référence à la démission de Nicolas Hulot, en septembre 2018.

Les jeunes se sont aussi mobilisés en nombre à Nantes (10 000), Lille (6 200), Rennes (5 700), Strasbourg (5 500), Bordeaux et Montpellier (4 000), Angers (3 600), Tours (2 800), Clermont-Ferrand (2 000), Bayonne (1 400), etc.

Cette participation massive, et inédite en France, pourrait annoncer un succès de taille pour la « Marche du siècle » pour le climat et la justice sociale, samedi 16 mars, à Paris et dans d’autres villes de France, à l’appel de nombreuses organisations non gouvernementales, des associations et des syndicats.

Audrey Garric, Rémi Barroux, Richard Schittly (Lyon, correspondant) et Gilles Rof (Marseille, correspondant)

• Le Monde. Publié le 15 mars 2019 à 21h09 - Mis à jour le 16 mars 2019 à 06h00 :
https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/03/15/votre-planete-bleue-ou-saignante-des-dizaines-de-milliers-jeunes-francais-marchent-pour-le-climat_5436901_3244.html


 Les premiers pas militants de lycéens basques pour le climat

Des jeunes de 14 à 18 ans racontent pourquoi ils participent à la grève scolaire internationale du vendredi 15 mars.

Photo : Nahia Briault (à gauche) et Margot Peña, sont en première S au lycée Cantau à Anglet (Pyrénées-Atlantique). Depuis le vendredi 8 mars, soit une semaine avant la journée de grève internationale pour le climat, elles portent un brassard, qu’elles ont confectionné elles-mêmes, « Jeunesse pour le climat ». MARKEL REDONDO POUR « LE MONDE »

Johan s’inquiète. A la grille du lycée René-Cassin de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), ce mardi 12 mars, il attend son camarade, Luzio, qui doit l’aider à tendre la banderole sur laquelle est inscrit « Urgence climatique et sociale ». A 7 h 40, il est toujours seul alors que les 1 600 lycéens que compte l’établissement commencent à entrer. Enfin, son ami arrive, tout sourire. Le calicot peut être déployé. Ils n’ont pas eu le droit de l’accrocher aux grilles.

Photo : Johan Rivière, 17 ans, en terminale S au lycée René Cassin à Bayonne (64) est parmi les premiers des lycéens basques à s’être mobilisé pour le climat. Adepte de l’escalade, Johan fait du théâtre, de la plongée. Il a inscrit en premier vœu sur Parcoursup l’Institut national des sciences appliquées de Lyon. MARKEL REDONDO POUR « LE MONDE »

Johan Rivière, 17 ans, et Luzio Lizarralde, 15 ans, sont respectivement élèves de terminale S et de seconde générale. Ensemble, ils ont créé le groupe Friday for future Pays basque et se sont mobilisés pour organiser la grève du vendredi 15 mars, rejoignant le mouvement international, qui a suivi l’appel de la jeune Suédoise Greta Thunberg. Sur la banderole, on lit aussi : « Pour sauver Baby Shark, rendez-vous vendredi ».

« Il faut bien rigoler, on s’adresse à des jeunes et Baby Shark, tout le monde connaît », s’amuse Luzio. Cette comptine pour les maternelles – virale avec plus de 2 milliards de vues –, imaginée par une entreprise sud-coréenne, parle d’un bébé requin. Idéal, ont pensé les jeunes militants de la cause climatique, dans une région tournée vers l’océan où presque tous les jeunes se sont risqués sur une planche de surf.

Photo : Luzio Lizarralde, 15 ans, en seconde générale au lycée René Cassin à Bayonne (64), avec son petit frère, Milian, collégien, sa mère Sandra, institutrice spécialisée en REP et son père, Iban, professeur de mécanique, investi dans deux sociétés spécialisées dans les énergies renouvelables. MARKEL REDONDO POUR « LE MONDE »

Mais, pour l’heure, le flot ininterrompu de lycéens passe devant les deux garçons stoïques, leur jetant à peine un regard. « Ce n’est pas grave, on ne voulait pas faire de rassemblement, juste sensibiliser pour vendredi », justifie Johan, plutôt confiant sur la réussite de la manifestation qui doit sillonner les rues de Bayonne.

En effet, près de 1 000 jeunes se sont abonnés au compte Instagram des lycéens basques et de nombreux camarades leur ont promis de les rejoindre vendredi. A 8 heures moins deux minutes, Johan replie la banderole et file : « J’ai un contrôle de physique et le bac est dans trois mois. »

Appui logistique et formateur

Pour ce groupe actif d’une douzaine de lycéens et lycéennes, dont c’est pour la grande majorité la première expérience militante, tout a été très vite. Le 11 février, ils lançaient un appel à la grève, « les lycéen.ne.s, ensemble maintenant pour vivre demain », relayé dans la presse locale, et signé par des élèves de plusieurs lycées de Bayonne, d’Anglet et d’Hasparren. Reprenant les mots de la jeune égérie suédoise : « Puisque nos leaders se comportent comme des enfants, nous sommes obligés d’assumer la responsabilité qu’ils auraient dû endosser il y a bien longtemps », les lycéens basques se sont vite formés à l’école du militantisme. Ils ont trouvé un appui logistique et formateur auprès d’Alternatiba et Bizi, deux associations nées ici, au Pays basque, et rompues à l’activisme en faveur de l’environnement et de la justice sociale.

« On avait eu des contacts avec certains d’entre eux, lors des blocus de début décembre, contre notamment la réforme du bac, et ils se sont rapprochés sur la cause climatique. Ils voulaient qu’on les forme, en théorie et en pratique (non-violence, communication…), pour le 15 mars », raconte leur coach, Romain Dussault, de Bizi.

En à peine un mois, le petit groupe, dont la plus jeune a 14 ans et la plus âgée 18 ans, a imaginé des mots d’ordre, préparé des interventions dans les classes, déposé un parcours de manifestation et imaginé le déroulement de vendredi : au programme, manifestation, prises de paroles, ateliers de formation…

« Les S sont réticents, ils ne m’ont posé aucune question, mais les ES m’ont applaudi », Luzio, 15 ans

Mardi midi, le petit groupe de Cassin se retrouve pour échanger les dernières nouvelles. « On a un bon contact avec le lycée Villa-Pia [un lycée privé voisin de René-Cassin]. Et toute la presse sera présente », affirme Elaia Etchamendy, 18 ans, en terminale ES. Dans les lycées de Biarritz, en revanche, peu de contacts. Luzio, lui, narre ses interventions du matin dans les classes. « Les S sont réticents, ils ne m’ont posé aucune question, mais les ES m’ont applaudi. Je leur ai demandé : “Pourquoi devrions-nous étudier pour un avenir incertain ?” Ou encore, un peu provo : “Vous ne pourrez plus passer vos soirées sur Netflix dans un monde qui sera anéanti” », raconte le grand gaillard, adepte du basket et du piano.

Les filles ultramajoritaires

Photo : Catherine Etchepareborde, psychologue du travail à Biarritz. MARKEL REDONDO POUR « LE MONDE »

Au lycée Cantau, d’Anglet, ce sont deux lycéennes de 1re qui mènent la danse. Les jeunes filles sont d’ailleurs ultramajoritaires dans le groupe. Margot Peña et Nahia Briault, 16 ans, vivent aussi leurs premières expériences militantes. « Quand j’étais petite, je tenais un blog sur les animaux en voie de disparition. Et quand j’ai vu Greta à la télévision, je me suis dit qu’on avait le même âge et que si elle, elle faisait des choses extraordinaires, je pouvais aussi me bouger », raconte Margot. Même déclencheur pour Nahia la sportive, nageuse émérite et adepte du krav maga (méthode d’autodéfense) qu’elle pratique avec sa copine Margot. « Je voulais rejoindre Surf Rider [fondation de défense de l’océan], dont le siège Europe est à Biarritz, mais l’appel de Greta m’a décidée », explique la jeune fille.

Tous ces jeunes profitent aussi de la bienveillance, quand ce n’est pas un franc soutien, de leurs parents. « C’est bien, il développe son esprit critique, on discute. Moi, à son âge, j’aimais le foot et les filles », avance Iban, le père de Luzio, professeur de mécanique qui a monté deux sociétés dans les énergies renouvelables, et a participé aux marches pour le climat. La mère de Johan et Maïna, sa jeune sœur de 14 ans, engagée aussi dans le groupe militant, se félicite de voir ses deux enfants s’impliquer. Professeur des écoles et kiwiculteur, en bio, Joanes Etchamendy, le père d’Ealaia, 18 ans, élève en terminale S au lycée René-Cassin, approuve aussi. « On est à l’ère des bilans, et les jeunes prennent cela dans la figure. C’est leur avenir », considère-t-il.

« Nous avons pris la décision d’accompagner nos lycéens, plutôt que de les laisser partir individuellement pour cette mobilisation qui, pour nous, a du sens », directeur du lycée Villa-Pia

La réalité est un peu moins évidente dans les lycées. Les proviseurs restent sur la réserve, et se montrent dubitatifs sur la mesure préconisée par le ministère : l’organisation de discussions sur le climat, vendredi. « Un débat, cela ne s’organise pas sur un claquement de doigts », avance Jean-Régis Veniant, proviseur de René-Cassin. « Il n’y a pas de problème, ceux qui voudront participer à la manifestation devront présenter un mot justificatif des parents pour l’absence, ce sont des mineurs », explique Gérard Monpays, proviseur du lycée Cantau (1 585 élèves).

Photo : Elaia Etchamendy, 18 ans, en terminale ES au lycée René Cassin dans sa chambre de la maison familiale à Jatxou (64). « Sur le climat, les politiques disent “on va faire”, mais ce sera trop tard, c’est tout de suite qu’il faut agir », dit Elaia, qui prépare activement son bac. MARKEL REDONDO POUR « LE MONDE »

La tonalité est toutefois encore différente au lycée privé Villa-Pia (741 élèves). « Nous avons pris la décision d’accompagner nos lycéens, plutôt que de les laisser partir individuellement pour cette mobilisation qui, pour nous, a du sens. J’ai déposé à la préfecture un parcours qui partira du lycée », confie Dominique Duriez, le directeur. Une excellente nouvelle pour le groupe des jeunes militants pour le climat, qui va pouvoir compter sur le renfort de plusieurs centaines de lycéens.

Photo : Maïna Rivière, 14 ans, en seconde générale au lycée René Cassin à Bayonne, est la petite sœur de Johan. Pratiquant la danse, le piano, le théâtre, passionnée d’astronomie, Maïna n’a pas hésité à s’engager activement pour le climat, même si ses copines lui demandent pourquoi elle est écolo. MARKEL REDONDO POUR « LE MONDE »

Photo : Margot Peña, 16 ans, en 1re S au lycée Cantau à Anglet (64) dans sa chambre. Petite, elle tenait un blog sur les animaux en voie de disparition. Elle a vu la jeune Suédoise Greta Thunberg à la télévision et s’est engagée pour le climat. MARKEL REDONDO POUR « LE MONDE »

Rémi Barroux (Anglet, Bayonne, envoyé spécial)

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