Chicago (Etats-Unis) : Lori Lightfoot, une maire noire et lesbienne assumée à la personnalité unique

La démocrate de 56 ans, élue mardi, est novice en politique. Elle s’est engagée à lutter contre la corruption et l’insécurité.

La ville de Chicago s’est ­offert une élection ­historique, mardi 2 avril. Femme, noire et homosexuelle, Lori Lightfoot, une démocrate de 56 ans, a été élue maire de la troisième plus grande cité des Etats-Unis.

La présence de son épouse, une femme blanche, et de leur fille de onze ans, lors de son discours mardi soir, a souligné la personnalité unique de la nouvelle maire. Cette élection prouve que Chicago est « une ville où peu importe la couleur de ta peau ou la personne que tu aimes, tant que tu aimes de tout ton cœur », a-t-elle déclaré en annonçant sa victoire.

Mme Lightfoot rejoint ainsi le ­cercle très restreint des treize Afro-Américaines actuellement en fonctions à la tête de l’une des 307 municipalités de plus de 100 000 habitants (Washington, Baltimore, San Francisco, La Nouvelle-Orléans…). Depuis près de deux siècles que Chicago élit ses maires, seuls une femme et deux Afro-Américains avaient accédé à cette fonction.

 Volonté de rompre avec le « système »

Lors d’un second tour inhabituel dans cette ville historiquement démocrate et plutôt abonnée aux élections sans surprise, elle a largement battu son adversaire, issue du même camp politique, l’élue locale septuagénaire, Toni Preckwinkle. Cette dernière a reconnu sa défaite et souligné l’aspect historique et inédit de ce scrutin : « Il y a peu, le fait que deux Afro-Américaines s’affrontent pour cette fonction aurait été inimaginable. »

Si le faible taux de participation (32 %) ne vaut pas plébiscite, le score (74 %) de la nouvelle maire souligne en revanche la volonté des électeurs de s’en remettre à une novice en politique et de rompre avec « le système » en place.

L’élue avait marqué les esprits en 2016, lors de la publication d’un rapport au vitriol sur la police de la ville

Avocate et ancienne pro­cureure, impliquée à plusieurs ­reprises dans les instances de la ville liées à la police, Mme Lightfoot n’avait jamais brigué de fonction élective. Lors de sa campagne, elle n’a d’ailleurs levé que 1,2 million de dollars (1,07 million d’euros), une somme modeste comparé aux 5 millions de dollars de son adversaire, soutenue par plusieurs organisations syndicales. Alors que leurs programmes mettaient tous deux l’accent sur la justice sociale et raciale, Mme Lightfoot s’est efforcée de se démarquer de son adversaire, présentée comme une apparatchik du parti démocrate.

Quasi inconnue de la population, l’élue avait surtout marqué les esprits en 2016, lors de la publication d’un rapport au vitriol sur la police de Chicago, dont elle dénonçait « le racisme systémique et la loi du silence ». Après le meurtre de Laquan McDonald, un adolescent noir tué par un policier blanc, le maire de la ville, Rahm Emanuel – qui fut le premier chef de cabinet de Barack Obama – avait été critiqué pour la gestion de ce drame. Il avait alors confié à Mme Lightfoot la supervision d’un groupe de travail sur la police.

En dépit de ses liens avec les municipalités précédentes, Mme Light­foot a fait campagne contre le statu quo, dénonçant opportunément les récents scandales de corruption qui ont impliqué des membres de la mairie. Et s’en est pris à la politique scolaire et ­sociale du maire sortant. Au cours de ses deux mandats, les fermetures d’écoles publiques se sont multipliées dans les quartiers défavorisés de cette ville ségréguée composée d’un tiers de Blancs, d’un tiers de Noirs et d’un tiers d’Hispaniques. Mme Lightfoot a promis de se consacrer à ces quartiers en déshérence. « Nous pouvons et nous allons faire de Chicago une ville où votre code postal ne détermine pas votre destin », a-t-elle martelé.

La violence endémique entre gangs fait de « Windy City » l’une des villes les plus dangereuses du pays.

Une gageure alors que « Windy City », comme de nombreuses villes américaines, connaît une évolution démographique et sociale contrastée. Déployé le long de la Chicago River, le centre-ville bénéficie d’une dynamique économique et architecturale incontestable ; de nombreux quartiers sont en voie de gentrification, perdant au passage leur population aux revenus modestes, frappée par la hausse des impôts locaux et des loyers.

Aussi, depuis trois ans, le nombre d’habitants diminue : les Noirs quittent la ville par milliers, remplacés par une population blanche plus aisée. Dans les quartiers défavorisés, l’éducation publique manque de financements et la violence endémique entre gangs fait de Chicago l’une des villes les plus dangereuses du pays. En dépit d’une légère tendance à la baisse, plus de 500 meurtres y ont été comptabilisés en 2018.

 Trouver 1 milliard de dollars en quatre ans

Cette situation quasi incontrô­lable, à laquelle les responsables locaux et l’Etat fédéral peinent à apporter des réponses, constitue l’un des défis de la nouvelle maire, qui s’est engagée, sans plus de précisions, à « réduire la violence par armes à feu ». Elle a par ailleurs promis de poursuivre un travail de formation des forces de l’ordre, dont les méthodes et la corruption sont régulièrement dénoncées.

Mme Lightfoot devra aussi s’atteler à l’un des chantiers amorcés par M. Emanuel mais resté inachevé : trouver, en quatre ans, un milliard de dollars pour régler la crise des retraites des fonctionnaires, un fléau partagé par d’autres villes dans le pays. Pas sûr que la manne espérée de la légalisation de la marijuana récréative et de la construction d’un casino, promises par la candidate, y suffise.

Stéphanie Le Bars (Washington, correspondance)